Couturière française en vogue à Londres
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seraient nécessaires à Eveline, en lui envoyant une robe comme modèle pour la longueur et la largeur seulement. Il alla presque jusqu’à trépigner d’impatience, lorsqu’il apprit qu’on avait donné à Eveline l’une des jolies petites chambres destinées en général aux jeunes personnes en visite au presbytère.
t Elle est parfaitement satisfaite, mon cher M. Merton ; elle a des goûts si simples ! elle n’a pas été élevée dans le luxe que vous imaginez.
— Mistress Merton, dit le recteur d’un accent solennel, il est possible que miss Cameron ne s y connaisse pas à présent; mais plus tard, que penserait-elle de nous? J’ai pour maxime de ne pas perdre de vue ce que doivent être les gens dans l’avenir, et de leur montrer un respect dont ils puissent conserver une impression agréable, lorsque à leur tour ils auront l’occasion de nous témoigner des égards. »
On transféra Eveline (en lui faisant mille excuses qui confondirent complètement la pauvre enfant), de sa petite chambre meublée d’un lit à flèche et d'un lavabo peint en imitation de bambou, à un appariement somptueux, où se trouvaient une armoire de Boute, et un lit à colonnes, orné de rideaux de soie verte. Cet appartement était ordinairement occupé par la comtesse douairière de Chipperton, qui venait régulièrement tous les ans à Noël. Il y avait un joli boudoir attenant à la chambre à coucher, et de cette pièce on descendait au jardin par un escalier particulier. On fit comprendre et apprécier à toute la famille la haute importance de la jeune héritière. Une reine n’eût pas été environnée de plus d’égards. Eveline ne vit dans tout cela que de la bienveillance pure ; elle répondit à ce luxe d’hospitalité par une affection qui s’étendit à toute la famille, mais en particulier aux deux petites filles et à un ravissant épagneul noir. Bientôt ses robes lui furent envoyées de Londres, sa femme de chambre arriva, l’armoire de Boule se trouva remplie, et Eveline apprit enfin que c’est une belle chose que d’être riche. Le recteur lui-même, dans une lettre fort longue, et fort polie, envoya à lady Vargrave un rapport exact de tout ce qui avait été fait. La réponse, quoiqu’elle fût courte, contenta l’excellent ecclésiastique. Lady Vargrave approuvait tout, et témoignait le désir que miss Cameron eût tout ce ffu’on jugerait convenable à son rang.
Le même courrier apporta deux lettres à Eveline, l’une de sa mère, l’autre de M. Aubrey. Ces lettres lui firent oublier le
somptueux appartement et l’armoire de Boule, et la transportèrent par la pensée au cottage et sur la pelouse. Lorsque l’élégante femme de chambre vint coiffer sa jeune mîdtresse, elle la trouva tout en larmes.
Le recteur regrettait vivement qu’on se trouvât à l’époque de l’année où, justement parce que la campagne est dans toute sa splendeur, toutes les personnes de quelque importance sont à Londres. Pourtant quelques commensaux errants venaient de temps à autre passer deux ou trois jours au presbytère, et il y avait aussi quelques nobles familles du voisinage qui n’allaient jamais à Londres. De sorte que, deux fois par semaine, le vin du recteur coulait généreusement, les tables de whist étaient ouvertes, et le piano était mis en réquisition.
Eveline, objet de l’attention et de ’l’admiration de tous, fut bientôt mise à l’aise par son rang même; car les bonnes manières viennent instinctivement aux personnes que le | monde honore de ses sourires. Par degrés elle acquit l’assurance et le vernis de la société; et si parfois son enjouement enfantin rompait les barrières conventionnelles, cela ne servait qu’à rendre plus charmante et plus piquante la riche héritière, dont la beauté délicate et féerique s'harmonisait si bien avec le gracieux abandon, et dont la distinction ne pouvait être révoquée en doute par des regards qui tombaient sur les dentelles et les satins de madame Dévy.
Caroline avait perdu, en partie, sa galté du cottage. Quelque chose semblait attrister ses pensées ; elle était souvent préoccupée et rêveuse. Elle était la seule de sa famille qui n’eût pas un caractère égal ; et l’aigreur avec laquelle elle répondait à ses parents, lorsque la présence de nul visiteur n’apportait de frein à son humeur, affligeait profondément Eveline, et formait un contraste frappant avec la galté et l’amabilité qui la distinguaient, lorsqu’elle trouvait un interlocuteur digne de sa conversation. Pourtant Eveline (qui, lorsqu'elle avait aimé, retirait difficilement son affection) cherchait à s’aveugler sur les petites imperfections de Caroline, et à se persuader que mille bonnes qualités se cachaient sous la surface de son caractère. Son naturel généreux trouvait mainte occasion de se révéler par de riches cadeaux, qu’elle tirait des envois que l’officieux M. Merton lui faisait j expédier de Londres, pour égayer la monotonie du presbytère. Caroline ne pouvait refuser ces dons sans affliger sa I jeune amie. Elle les acceptait à contre-cœur, car, pour lui
rendre justice, bien qu’elle fût ambitieuse, Caroline n’était pas intéressée.
De cette façon les jours s’écoulaient au presbytère, égayés et variés par des plaisirs nouveaux sans cesse renaissants, et tout concourait à gâter l’héritière, s’il est possible que la bienveillance et la prospérité gâtent jamais ce qui est bon. Est-ce aux frimas, ou aux rayons du soleil que la fleur s’épanouit, et que le fruit naissant mûrit ?