CHAPITRE III
Roc. Qae ces lieux solitaire» sont charmants. , .
Ped. Quels étranges accords avons-nous entendus au loin?
CuB. Nous vous avons dit ce qu'il est; combien de temps nous l'avons cherché; quel» sont et son caractère et son nom.
(Beaumont et Flctcher. — Le Pèlerin.)
Un jour que les dames se trouvaient réunies dans le boudoir de mistress Merton, Eveline s’était assise auprès de la fenêtre pour faire répéter à la petite Cécile ses verbes français; elle venait d’achever cette agréable tâche, lorsqu’elle s’écria :
€ Dites-rcoi donc à qui appartient cette vieille maison; cette maison qui a des pignons si pittoresques avec des tourelles gothiques, et qu’on aperçoit là-bas à travers les arbres. J’ai toujours oublié de vous le demander.
— Oh! ma chère miss Gameron, c’est Burleigh, répondit mistress Merton; n’y êtes-vous pas encore allée? Que Caroline est sotte de ne vous y avoir pas menée ! C’est une des curiosités du pays. Ce domaine appartient à un homme dont vous avez souvent entendu parler : M. Maltravers.
— Vraiment I s'écria Eveline, et elle se mit à consitlérer avec un nouvel intérêt l’édifice gris et triste que le soleil, en l’éclairant de ses rayons, détachait des sombres massifs de . sapins qui l’environnaient. EtM. Maltravers, lui-même....?
— Il est encore à l’étranger, quoique, en effet, j’aie en-
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tendu dire qu’on l’attendait prochainement à Burleigh. C’est une vieille habitation assez curieuse, mais très-naal entretenue ; je crois même qu’on ne l’a pas remeublée depuis le 1 règne de Charles I“L (Cécile, tenez-vous droite, mon enfant.) C’est une demeure fort triste, à mon avis; il n'y a pas une seule belle pièce dans toute la maison, à part la bibliothèque, qui était jadis une chapelle. Cependant il y a beaucoup de gens qui viennent de fort loin pour la visiter.
— Voulez-vous que nous y allions aujourd’hui? dit languissamment Caroline , le chemin à travers les champs et le bois est fort agréable, et il n’y a pas plus d’un demi-mille de marche par le petit sentier.
— Cela me ferait grand plaisir.
— Oui, dit mistress Merton, et vous feriez bien d’y aller avant le retour de M. Maltravers ; il est si singulier !. Une permet pas qu’on visite son vieux manoir quand il y est. Mais du reste il n’y est venu qu’une fois depuis sa majorité. (Sophie, vous allez mettre en lambeaux l’écharpe de miss Cameron; restez donc tranquille, mon enfant.) C’était avant qu’il devint un personnage illustre; il était alors fort original; il ne voyait personne, et n’accepta pas à diner une \ seule fois chez nous, bien que M. Merton l’accablàt de politesses. On montre aux curieux la chambre où il a écrit ses ! ouvrages.
— Je me souviens fort bien de lui, quoique je ne fusse alors qu’une enfant, dit Caroline -, il avait une belle figure | rêveuse.
— Vous trouvez, ma chère? Il avait de beaux yeux et de belles dents, assurément, et une stature imposante, mais voilà tout.
— Eh bien 1 Eveline, si vous voulez y aller, dit Caroline, je suis à votre service.
— Et moi, Eveline chérie, moi aussi, je puis y aller, n’estce pas ? dit Cécile, en s’accrochant à Eveline.
— Et moi aussi, bégaya Sophie, la plus jeune espérance de la famille ; il y a un si joli paon à Burleigh !
— Oh 1 oui ; elles peuvent venir, n’est-ce pas, mistress ■ Merton ? nous en prendrons le plus grand soin.
— 4’rès-bien, ma chère ; mes enfants, miss Cameron vous gâte complètement. >
Eveline courut mettre son chapeau, et les enfants la suivirent, en frappant des mains ; elles ne pouvaient se résoudre à la perdre des yeux un seul instant.
c Caroline, dit affectueusement mistress Merton, n’ôtesvous pas bien portante ? Depuis quelques jours vous me paraissez pâle, et moins gaie que de coutume.
— Mais si, je me porte assez bien, répondit Caroline avec un peu d’aigreur; mais la vie est si triste ici, en ce moment; il est bien contrariant que lady Elisabeth n’aille pas à Londres cette année.
— J’espère bien que ce sera moins triste au mois de juillet, ma chère, lorsque les courses de Knaresdean commenceront ; et puis lord Vargrave nous a promis de venir.
— Lord Vargrave vous a-t-il écrit récemment ?
— Non, ma chère.
— C’est fort singulier.
— Eveline vous parle- t-elle jamais de lui ?
— Pas souvent. » Et en disant ces mots Caroline se leva et quitta l’appartement.
C'était une journée fraîche et radieuse, à la fin du joli mois de mai ; les haies étaient couvertes de fleurs blanches ; une brise légère faisait frémir le jeune feuillage , les papillons voltigeaient çà et là, et les enfants les poursuivaient sur l’herbe, tandis qu’Eveline et Caroline (qui marchait beaucoup trop lentement pour sa compagne, car Eveline brûlait de courir) suivaient tranquillement le chemin de Burleigh.
Elles traversèrent les champs appartenant au presbytère, et un petit pont jeté en travers d’un ruisseau bruyant les conduisit dans le bois.
« Celle petite rivière, dit Caroline, forme la limite qui sépare les terres de mon oncle de celles de M. Mal travers. Un homme aussi orgueilleux que l’est, dit-on, M. Mal travers, doit trouver fort désagréable d’avoir les terres d’un autre propriétaire aussi près de sa maison. De son salon on entendrait la détonation du fusil de mon oncle. Néanmoins sir John prend soin de ne pas le gêner. De l’autre côté les domaines de Burleigh s’étendent à plusieurs milles de distance; du reste, M. Maliravers est, après mon oncle, le plus grand propriétaire du comté. Il est fort étrange qu’il ne se marie point 1 Tenez, vous pouvez maintenant apercevoir la maison. >
Le vieux château de Burleigh était situé dans un bas-fond, dominé par derrière par un amphithéâtre de verdure. Les antiques étangs resplendissant au soleil, et ombragés par des arbres gigantesques, augmentaient encore la calme tristesse de son aspect. L’une des façades de la maison
Alice. 5
était couverte de lierre et de pariétaires innombrables ; de . longues herbes envahissaient l’avenue abandonnée.
« Ce domaine est fort mal tenu, dit Caroline, et l’était déjà du vivant du dernier propriétaire. 11 a été légué à JI. Maltravers par l’oncle de sa mère. Il vaut mieux que nous entrions dans la maison par la petite porte. L’entrée principale est toujours fermée. »
Caroline prit un sentier qui conduisait à un jardin d’agré- * ment, séparé du parc par un fossé, en travers duquel se
trouvait une planche. Elle ouvrit une petite porte qui se détachait de ses gonds rouillés, et elle se dirigea vers le vieux bâtiment. Il se trouvait là une grande porte vitrée qui con- . > duisait, par un perron de trois marches, au jardin. D’un
côté, s’élevait une étroite tourelle carrée surmontée d’un r dôme doré et d’une vieille girouette pittoresque ; sous l’ar-
chitrave de la tourelle se trouvait un cadran solaire, entouré d’un encadrement de pierre. Un autre cadran solaire s’élevait dans le jardin, portant celte belle et commune devise :
' c Non numéro koras, nisi serenas. »
De l’autre côté de la fenêtre vitrée un énorme arc-boutant jetait son ombre massive. Il y avait quelque chose dans tout l’aspect de ce lieu qui invitait à la contemplation et au repos; quelque chose de quasi monastique. La gallé du joyeux printemps ne pouvait le dépouiller d’une certaine tristesse, qui n’avait pourtant rien de pénible, ni pour la jeunesse qui s’abandonne volontiers à un vague sentiment de mélancolie, ni pour ceux qui, ayant connu de véritables douleurs, cherchent un calmant dans la méditation et le souvenir. La porte basse, de couleur sombre, renfoncée dans les murailles épaisses de la tourelle, était fermée à double tour et la sonnette placée auprès de cette porte était cassée. Caroline s’en éloigna avec impatience.
< Il faut que nous allions de l’autre côté de la maison, et que nous lâchions de nous faire entendre du vieux bonhomme qui est sourd.
— Oh! Caroline! s’écria Cécile, la grande fenêtre est ou- ' verte. Et elle franchit en courant les marches du perron.
— C’est heureux, » dit Caroline; et elles suivirent toutes Cécile.
Eveline se trouvait maintenant dans la bibliothèque dont lui avait parlé mistress Merton. C’était une grande pièce longue d’environ cinquante pieds, et large en proportion. Elle était un peu sombre, car le jour n’y pénétrait que par
la grande fenêtre qui servait d’entrée; quoique cette fenêtre montât jusqu’à la corniche du plafond, et occupât tout un côté de l’appar/ement, la lumière en était affaiblie par le masoif enoadrement de pierre qui enchâssait les vitres, et par les vitraux coloriés, représentant des écussons, qui occupaient la partie supérieure de la fenêtre. Les rayons, de plus, étaient de ce bois de chêne foncé qui absorbe la lumière; et la dorure qui devait, dans l’origine, en diminuer l’obscurité, était décolorée par le temps.
Cet appartement était d’une élévation presque disproportionnée. Le plafond, formé par des arceaux entrelacés, d’un dessin compliqué, entremêlés de figures grotesques, richement sculptées, conservait à la pièce le caractère gothique du siècle où elle avait été consacrée à un pieux objet. Deux cheminées avec de grands manteaux en chêne sculpté, surmontés par deux portraits , rompaient la symétrie des grandes rangées de livres. L’une de ces cheminées contenait des bûches à demi consumées; et, à en juger par un énorme fauteuil, près duquel se trouvait un petit bureau, on eût dit que cette pièce avait été récemment occupée. La muraille située vis à vis de la fenêtre était tendue d’antiques tapisseries décolorées, représentant Salomon recevant la reine de Saba; celte tapisserie était clouée par-dessus la porte, de chaque côté; de sorte que les feuillures de la porte coupaient d’un côté le sage monarque en deux, au moment où il s’inclinait profondément; tandis que de l’autre le sol était soustrait sous les pas de la coquette souveraine, au moment où elle descendait de son chariot.
II y avait, auprès de la fenêtre, un piano à queue, le seul meuble moderne qui se trouvât dans l’appartement, à part J’un des deux portraits que nous décrirons plus tard. Eveline regardait tout ce qui l’environnait, religieusement et en silence. Elle possédait tout naturellement cette vénération pour le génie qu’on est sûr de rencontrer chez les personnes jeunes et enthousiastes; d’ailleurs il y a même pour les esprits indifférents, un certain intérêt à voir les lieux habités par ceux qui savent faire surgir chez les autres quelque pensée nouvelle. Mais ici surtout, Eveline s’imaginait découvrir une harmonie rare et singulière entre ce lieu et les traits caractéristiques do l’homme de talent qui possédait cette demeure. Elle croyait pouvoir mieux comprendre désormais les pensées empreintes d’un calme vague et métaphysique, qui distinguaient les premiers ouvrages de Maltravers,
qu’il avait congus et écrits dans cette silencieuse retraite.
Mais son attention fut tout particulièrement attirée vers Tun des deux portraits qui surmontaient les cheminées. Le plus éloigné représentait un homme revêtu d’une riche armure de fantaisie de l’époque de la reine Elisabeth; il avait la tête nue, et son casque était posé sur une table où s'appuyait sa main. La figure était belle et expressive; une inscription portait le nom de Digby, l’un des ancêtres de Maltravers.
L’autre portrait représentait une belle jeune fille de dixhuit ans, portant le costume, presque antique maintenant, d’il y a quarante ans. Les traits étaient délicats; mais la peinture s’était décolorée, et l'expression de la figure était triste. Un rideau de soie, tiré de côté, semblait indiquer combien le possesseur de ce portrait y attachait de prix.
Eveline se retourna vers son cicerone comme pour demander une explication.
( Voici la seconde fois seulement que je vois ce tableau, dit Caroline; car ce n’est qu’à grand’peine, et comme par une mystérieuse faveur, qu’on décide la vieille femme de charge à en écarter le voile. Maltravers, sous l’impression de quelque idée sentimentale, le regarde comme sacré. C’est le portrait de sa mère avant son mariage ; elle mourut en lui donnant le jour. » :
Eveline soupira. Elle comprenait trop bien le sentiment qui paraissait si excentrique à Caroline. La physionomie de ce portrait la fascinait, et son regard semblait la suivre.
(L Pour faire convenablement pendant à ce portrait, dit Caroline, il aurait dû bannir d’ici l’effigie de ce belliqueux gen- I tilhomme pour la remplacer par celle de la pauvre lady Florence Lascelles, dont la perte, dit-on, lui a fait quitter le pays. Mais peut-être était-ce plutôt la perte de sa fortune.
— Comment pouvez-vous dire cela? Fi donc! s’écria Eveline, par une impulsion de généreuse indignation.
— Ah! ma chère, vous autres héritières vous éprouvez de rintérèt les unes pour les autres I mais après tout un homme d’esprit est moins sentimental que nous ne te pensons. Ouf! . .. Cette chambre silencieuse me donne le spleen , j’imagine.
— Chère petite Eveline, dit tout bas Cécile, je trouve que vous ressemblez un peu à ce joli portrait; seulement vous êtes bien plus jolie. Otez donc votre chapeau; vos cheveux retombent tout juste comme les siens. »
Eveline hocha gravement la tête; mais l’enfant gâtée dé-
noua rapidement les brides de son chapeau, et le lui arracha ; les boucles dorées d'Eveline tombèrent alors sur ses épaules, dans un gracieux désordre. Il n’y avait d'autre ressemblance entre Eveline et le portrait que la couleur des cheveux, et le négligé de sa coiffure en ce moment. Pourtant Eveline était heureuse de penser qu’elle pût avoir avec ce portrait quelque ressemblance, malgré la déclaration de i Caroline que c’était un compliment fort peu flatteur.
c Je ne m’étonne pas, dit cette dernière, en changeant de sujet, je ne m’étonne pas que M. Mallravers habite si peu ce < triste château » ; pourtant on pourrait y faire de grands embellissements. Des fenêtres à espagnolettes, avec des glaces sans tain, par exemple. Si l’on enlevait ces lourds rayons et ces affreuses antiquités de cheminées , si l’on peignait le plafond en blanc et or, comme dans le salon de mon oncle, et si l’on tendait les murs d’un riche papier clair et riant, au lieu de cette tapisserie, on en ferait véritablement une fort belle salle de bal.
— Ohl dansons-y donc maintenant, s’écria Cécile. Allons, Sophie, levez-vous. >
Et les enfants se mirent à étudier un pas de valse , en tombant l’une sur l’autre, et en riant dans leur folle joie.
« Chut, chutl » dit Éveline, avec douceur. Jusqu’à c^ jour elle n’avait jamais réprimé la galté des enfants, et elle n’aurait pu dire pourquoi elle le faisait en ce moment.
< J’imagine que le vieux sommelier a fait ici les honneurs de la maison à l’intendant, dit Caroline montrant de la main les débris du feu.
— Est-ce ici la chambre qu’il habitait principalement? la chambre qu’on fait voir, dites-vous, comme étant son cabinet de travail.
— Non ; cette porte en tapisserie, à droite, conduit dans un petit cabinet d’étude, où il écrivait toujours. »
Ce disant Caroline essaya d’ouvrir la porte, mais elle était fermée à l’intérieur. Elle ouvrit alors l’autre porte, qui laissa apercevoir un long corridor lambrissé ; des lances rouillées et quelques cuirasses du temps des guerres parlementaires étaient accrochées aux murailles.
€ Ce corridor, dit Caroline, conduit au bâtiment principal, dont la pièce où nous sommes et le petit cabinet de travail adjacent sont complètement détachés, ayant servi de chapelle, comme vous le savez, au temps où l’Angleterre était catholique. J’ai entendu dire que ce fut sir Kenelm Digby,
un des ancêtres collatéraux du possesseur aûtuel, qui appro* pria ces pièces à leur présent usage ; et, par compensation, il fit bâtir l’église du village, qui se trouve de l’autre côté du parc. >
Sir Kenelm Digby, le vieux cavalier philosophe! encore un nom plein d’intérêt pour consacrer ce lieu! Éveline aurait volontiers passé toute la journée dans cette salle.
Afin peut-être d’avoir un prétexte pour y séjourner plus longtemps, elle s’approcha du piano. Il était ouvert. Ses doigts de fée parcoururent rapidement les touches, et les sons de rinstrument discord et négligé firent retentir d’une vibration sauvage et fantastique les échos de cette triste salle.
« Oh ! chantez-nous donc quelque chose, Éveline, s’écria Cécile, qui accourut auprès du piano et en approcha une chaise.
— Oh! oui, Éveline, dit languissamment Caroline; cela uous amènera peut-être quelque domestique, et nous épargnera la peine d’aller les chercher à l’office. »
C’était précisément ce que souhaitait Éveline. Au moment où elle avait touché le clavier, quelques vers que sa mère aimait tout particulièrement, vers écrits par Maltravers à son retour dans ses foyers, après une absence, lui étaient revenus .soudain à la mémoire. Ils s’harmonisaient bien avec ce lieu, et la musique était digne des paroles. Les enfants firent silence, et vinrent doucement s’accroupir aux pieds d’Éveline. Après un court prélude, celle ci commença à chanter, en s’accompagnant solto voce, afin que les sons de l’instrument en mauvais état ne gâtassent pas la ravissante poésie, et la voix plus ravissante encore.
Pendant ce temps, dans la pièce voisine, dans ce petit cabinet de travail dont avait parlé Caroline, se trouvait le maître de la maison. Il était arrivé soudain la veille au soir, sans qu’on l’attendit. En ce moment môme le vieil intendant était auprès de lui, plein d’excuses, de félicitations, de babil; et Maltravers, devenu sévère et hautain, se détournait déjà avec impatience, lorsqu’il entendit soudain un bruit de voix d’enfants et de rires joyeux dans la chambre adjacente. Le front de Maltravers se rembrunit.
« Quelle est celle insolence? dit-il d’un ton qui, malgré son calme, fit trembler l’intendant de la tête aux pieds.
— Mais, je n’en sais rien, vraiment, monsieur; il y a tant de grand monde qui vient voir cette maison quand il fait beau, que....
— Et vous permettez qu’on vienne voir la maison de votre
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maître comme un spectacle curieux? je vous en fais mon compliment, monsieur.
— Si monsieur demeurait davantage parmi ses gens, il y aurait plus de discipline, dit bravement l'intendant; mais depuis que je suis ici, je n’ai jamais vu personne qui se souciât moins de cette vieille maison que ceux auxquels elle appartient.
— Pas tant de paroles, monsieur, dit Maltravers avec hauteur; et maintenant allez dire à ces gens que je suis de retour, et que je ne veux avoir d’autres hôtes ici que ceux que j’y inviterai moi-même.
— Monsieur!
— Ne m’entendez-vous pas? Dites-leur, s’ils y tiennent, que ces vieilles ruines sont à moi, et que je ne veux pas les exploiter en les livrant à l'insolence de la curiosité publique. Allez, monsieur.
— Mais... je vous demande pardon, monsieur... mais... si ce sont des personnes du grand monde?...
— Du grand monde !..i Du grand monde!... Oui, c’est bien cela! Eh bien, si ce sont des personnes du grand monde, elles ont de grandes maisons qui leur appartiennent , M. Justis. >
L’intendant le regarda avec stupéfaction.
« Peut-être, monsieur, est-ce la famille de M. Merton, insinua-t-il d’un ton d’intercession; on vient souvent de chez M. Merton, quand il y a des messieurs de Londres au presbytère.
— Merton?... Ah! ce prêtre rampant. Écoutez-moi, monsieur ; un mot de plus, et vous quittez mon service. »
M. Justis leva les yeux et les mains au ciel ; mais il y avait quelque chose, dans la voix et le regard de son maître, qui interdisait toute réplique. Il s’acheminait lentement vers la porte, lorsqu’une voix d’une suavité angélique s’éleva du dehors ; cette voix arrêta ses pas, et fit tressaillir l’austère Maltravers. Il leva la main pour arrêter l’intendant au milieu de sa mission, et, fasciné, charmé, il prêta l’oreille. Il reconnut des paroles qu’il avait composées ; paroles qui, depuis longtemps, lui étaient devenues presque étrangères, et que d’abord il se rappelait à peine ; paroles associées à ses années jeunes et virginales, de poésie et d’aspirations : paroles semblables aux fantômes de pensées trop douces désormais pour son âme si changée. Il courba la tête, et l’ombre qui obscurcissait son front se dissipa.
72 ALICE OU LES iMYSTÈRES
Le chant s’arrêta. Maltravers soupira , changea de posture, et son regard tomba sur l’intendant qui tenait le bouton de la porte.
« Dois je m’acquitter de votre message, monsieur? dit gravement M. Justis.
— Nonl... seulement soyez plus soigneux à l’avenir. Laissez-moi, maintenant. »
M. Justis s’inclina, et fort content d’en être quitte à si bon marché, il s’éloigna à toutes jambes.
« Voyez un peu, pensait-il, en s’en allant; comme les pays étrangers gâtent les gentilshommes! Dire qu’il était si doux autrefois IJe vois qu’il faut me hâter de débrouiller mes comptes! Le patron n’est pas endurant 1 »
Au moment où elle achevait sa romance, Éveline, dont tout le charme en chantant venait de ce qu’elle chantait avec son cœur, fut si émue par la mélancolie de l’air et des paroles que la voix lui manqua, et que le dernier vers s’éteignit sur ses lèvres.
Les enfants se levèrent spontanément et coururent l’embrasser.
a Oh 1 s’écria Cécile, voici le beau paon ! >
Et, en effet, l’oiseau pittoresque était monté sur les marches du perron, attiré peut-être par la musique. Les enfants sortirent en courant pour caresser leur ancien favori qui était fort privé. Bientôt Cécile revint.
« Oh! Caroline, venez donc voir les beaux chevaux qui remontent le parc ! >
Caroline, qui était bonne écuyère, qui aimait les chevaux, et dont la curiosité était facilement éveillée par tout ce qui annonçait le faste ou le haut rang, se laissa entraîner dans le jardin par sa petite sœur. Deux grooms, montés chacun sur un cheval arabe pur-sang, et conduisant par la bride un autre cheval semblable enveloppé de bandages, remontaient lentement la route. Caroline, frappée par l’apparition insolite de ces animaux dans un lieu aussi désert, suivit les enfants qui se dirigeaient en courant du côté des chevaux, afin d’aprendre quel en pouvait être l’heureux propriétaire. Eveline, oubliée pour le moment, resta seule. Elle en fut bien aise, et elle se tourna de nouveau vers la peinture qui l’avait si fort intéressée auparavant. Les yeux caressants du portrait se fixaient sur elle avec une expression qui lui rappelait Je regard de sa mère.
c Et cette femme charmante, pensait-elle en contemplant
le tableau, n’a pas vécu assez pour connaître la gloire de son fils, pour se réjouir de ses succès, pour le consoler dans seS douleurs. Et lui, ce fils, exilé solitaire et désenchanté, il erre dans de lointains pays, tandis que des étrangers foulent ses foyers abandonnés! »
Les images qu’elle avait évoquées attendrissaient et remplissaient son âme, et debout devant le portrait, la tête rejetée en arrière, elle continuait à le regarder avec des yeux humides. Elle était ravissante à voir ainsi, avec son teint délicat, ses cheveux opulents (car elle n’avait pas encore remis son chapeau), et sa taille flexible; elle était rayonnante de jeunesse, de santé, d’espérance. Gomme sa beauté vivante contrastait avec la toile fanée représentant la défunte, 'jadis aussi jeune, aussi tendre, aussi jolie qu’elle! Eveline détourna la tète en soupirant... l’écho sembla répéter ce soupir avec plus de ferveur! Elle tressaillit : la porte qui conduisait au cabinet de travail était ouverte, et dans l'embrasure de cette porte se trouvait un homme dans la force de l’âge. Ses cheveux, aussi abondants que dans sa première jeunesse, quoique brunis par le soleil de l’Orient, encadraient en boucles épaisses un front d’un majestueux développement. Ses traits accentués et fiers, bien en rapport avec sa stature d’une élévation peu commune, son teint pâle, mais bronzé, ses grands yeux du bleu le plus sombre, ombragés par des cils et des sourcils noirs : et plus que toute autre chose, cette double expression de passion et de repos qui caractérise les anciens portraits italiens et qui semble dénoter la puissance impénétrable que l’expérience donne à l’intelligence : tout cela constituait un ensemble qui, sans posséder une beauté irréprochable, avait néanmoins quelque chose d’assez saisissant pour commander l’intérêt. C’était une figure qu’on ne pouvait oublier une fois qu’on l'avait vue; c’était une figure qui avait longtemps et presque à son insu, animé les jeunes rêves d’Eveline; c'était une figure qu’elle avait déjà vue : quoique, plus jeune, plus douce, et moins brune à cette époque , cette figure eût alors un aspect tout différent.
Eveline, immobile, et comme enracinée au sol, se sentait rougir jusqu’aux tempes; elle offrait une ravissante image de timidité confuse et d’innocent effroi.
« Ne me faites pas regretter mon retour, dit l’étranger en s’avançant après un moment de silence ; et sa voix et son sourire étaient pleins de douceur : ne me laissez pas croire
que le maître de ces lieux est destiné à en faire fuir les charmantes fées qui les animaient en son absence.
— Le maître de ces lieux! répéta Eveline, presque à voix basse, et avec un embarras croissant; êtes-vous donc le. . . le...
— Oui, interrompit l’étranger avec courtoisie, en la voyant si confuse; je me nomme Mallravers ; et je me reproche de ne vous avoir pas fait avertir de mon retour, ou de m’être présenté avec tant d’indiscrétion devant vous. Mais vous voyez mon excuse (et il indiqua le piano) . Vous possédez l’art magique qui sait faire sortir le serpent lui-même de son trou. Mais vous n’êtes pas seule?
— Ohl non! non, vraiment! miss Merton est avec moi. Je ne sais pas oü elle est allée. J’irai la chercher.
— Mistress Merton! Vous n’êtes donc pas de cette famille?
— Non, je ne suis qu’en visite au presbytère. Je vais aller la chercher. Il faut qu’elle vous adresse nos excuses. Nous ne savions pas que vous fussiez icil Vraiment, nous ne le savions pas.
— Voilà une bien cruelle excuse, > dit Maltravers en souriant de son empressement. Ce sourire etce regard lui rappelèrent encore plus vivement le jour où il l’avait portée dans ses bras, oü il avait soulagé sa souO'rance, loué son courage, et pressé sa main de ses lèvres, presque comme l’eût fait un amant. Ace souvenir elle rougit encore davantage, et chercha avec plus de vivacité que jamais à s’exquiver.
Maltravers ne chercha pas à la retenir, mais il la suivit en silence. Elle avait à peine gagné la fenêtre, lorsque la petite Cécile arriva en courant, et s’écria :
« Figurez-vous que M. Maltravers est revenu, et qu’il a ramené des chevaux de toute beauté, s
Cécile s’arrêta soudain en apercevant l'étranger; un instant après Caroline parut. Grâce à son expérience du monde et à la promptitude de son jugement, elle comprit tout sur-lechamp, et elle s’empressa de faire ses excuses à Maltravers en le félicitant de son retour, avec une aisance qui étonnala pauvre Eveline, et parut fort peu appréciée par Maltravers lui-même. Il lui répondit avec une courtoisie brève et hautaine.
« Mon père, continua Caroline, sera charmé d'apprendre que vous êtes de retour. Il s’empressera de venir vous pré-
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senter ses respects, et ses excuses pour notre indiscrétion. Mais je ne vous ai pas officiellement présenté à ma complice. Ma chère, perraettez-moi de vous présenter un homme que la gloire vous a déjà fait connaître, M. Maltravers; miss Cameron, belle-fille, ajouta-t-elle à voix plus basse, de feu lord Vargrave. ï
Pendant la première partie de cette présentation le front de Maltravers s’était rembruni, mais vers la fin il oublia son déplaisir.
« Est-il possible? je croyais bien vous avoir déjà vue, mais comme dans un rêve. Ahl nous ne sommes donc pas des étrangers l’un pour l’autre 1 »
Le regard d’Eveline rencontra le sien, et quoiqu’elle rougit et qu’elle s’efforçât de conserver un air de gravité, un demisourire laissa voir des fossettes qui se jouaient autour de ses lèvres espiègles.
€ Mais vous ne vous souvenez pas de moi? ajouta Maltravers .
— Oh ! si! > s’écria Eveline, par une impulsion soudaine ; puis elle s’arrêta tout court.
Caroline vint au secours de son amie.
c Qu’est-ce donc! Vous m’étonnez; où donc avez- vous déjà vu M. Maltravers ?
— Je puis répondre à cette question, miss Merton. Lorsque miss Cameron n’était qu’une enfant, pas plus grande que ma petite amie que voici, un accident sur la grande route me procura le plaisir de faire sa connaissance. La douceur et le courage qu’elle déploya dans cette circonstance me laissèrent une impression que j’ai conservée jusqu’à ce jour. Et c’est ainsi que nous nous retrouvons, ajouta Maltravers, à voix plus basse, et comme se parlant à lui-mème. Quelle étrange chose que la vie!
— Allons, dit miss Merton, il ne faut pas que nous vous dérangions plus longtemps, vous devez avoir tant de choses à faire. Je regrette infiniment que sir John ne soit pas ici pour vous présenter la bienvenue; mais j’espère que nous serons bons voisins. Au revoir i »
Et, se figurant qu’elle avait été on ne peut plus charmante, Caroline salua, sourit et s’éloigna avec sa suite. Maltravers s’arrêta irrésolu. Si Eveline avait retourné la tête, il les aurait accompagnées ; mais Eveline ne retourna pas la tête et il resta.
Miss Merton, en chemin, railla impitoyablement sa jeune
amie, et lui arracha par petits morceaux un récit très-suo cinct et très-imparfait de l’aventure qui lui avait procuré dans l’origine la connaissance de Maltravers, et de l’entrevue qui avait renouvelé celte connaissance. Mais Eveline ne l’écoutait guère, et à peine fut-elle arrivée au presbytère qu'elle se hâta d’aller s’enfermer dans sa chambre pour écrire à sa mère ce qui lui était arrivé. Que de fois dans ses rêveries de jeune fille elle avait songé à cet incident, à cet étranger I Et maintenant, après tant d’années, et par le plus grand hasard, elle avait rencontré cet inconnu chez lui ! et cet inconnu était Maltravers ! C’était comme la réalisation d’un songe. Tandis qu’elle rêvait ainsi, avant d’avoir commencé sa lettre, elle entendit retentir au loin un joyeux carillon ; elle en devina sur-le-champ le motif : c’était le retour du voyageur dans ses foyers déserts qu’on saluait | ainsi !