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quand ils ont commencé) d’agir l Voyez l’inquisition, les jours de la terreur, le conseil des Dix, et les cachots de Venise I >
Eveline n’était pas de force à combattre ces regrettables sophismes; mais son instinct de la vérité lui suggéra une réponse.
< Que serait la société si tous les hommes pensaient comme vous, et agissaient en conséquence ! Pas de littérature, pas d’arts, pas de gloire, pas de patriotisme, pas de vertu, pas de civilisation ! Vous analysez les motifs des hommes, comment pouvez-vous être sûr de lesbien juger? Regardez les résultats, les avantages, les lumières répandues sur la société! Si les résultats sont grands, l’ambition est une vertu, quel que soit le motif qui l’a éveillée. N’est-il pas vrai? ï
Eveline parlait avec timidité, et en rougissant. Maltravers, en dépit de ses opinions , était enchanté de sa réponse.
(L Le raisonnement est spécieux, dit-il en souriant. Mais comment pouvons-nous être assurés que les résultats sont tels que vous les dépeignez? La civilisation, les lumières 1 ce sont des termes vagues, des sons vides. Soyez sans crainte; le monde ne raisonnera jamais comme moi. L’activité ne se reposera jamais, tant qu'existeront l’or et le pouvoir. La galère voguera; abandonnons-la aux galériens. D'après ce que j’ai vu de la vie, je suis convaincu que le progrès n’est pas toujours identique au perfectionnement. La civilisation amène des maux inconnus aux hommes à l'état sauvage; et vice versâ. Dans tous les étals de société l’homme me semble avoir, à peu de chose près, la même somme de bonheur. Nous jugeons toujours du sort d’autrui avec des yeux accoutumés à l'ordre de choses qui nous environne. J’ai vu l’esclave, sur le sort duquel nous nous apitoyons, jouir de ses moments de récréation avec une ardeur de joie inconnue au grave citoyen fier de sa liberté. J’ai revu ce môme esclave, devenu libre à son tour, et enrichi par la générosité de son maître : il avait perdu sa gallé d’autrefois. La masse des hommes, dans tous les pays, est à peu près semblable. S’il y a plus de bien-être dans le Nord, la Providence donne en revanche au voluptueux Italien, ou à l'apathique et frugal Hindou, un sol fertile, un ciel radieux, et un esprit prêt à jouir de tout, comme les fleurs jouissent de la lumière. Que peuvent produire les vains ^
efforts des individus dans la toute>puissante organisation du bien et du mal ! Combien' est douteuse la réputation de ceux mêmes qui travaillent le plus ! Qui osera dire de Voltaire ou de Napoléon, de Cromwell ou de César, de Walpole ou de Pitt, lequel a fait le plus de bien bu de mal ? C’est une question à débattre parmi les casuistes. Quelques-uns d’entre nous pensent que les poètes ont été la joie et les lumières de l’humanité. Une autre école de philosophes les a traités comme des corrupteurs de l’espèce humaine, qui ont excité les hommes à la fausse gloire des armes, qui ont encouragé des goûts efléminés, qui ont élevé les passions au-dessus de la raison. Les auteurs mêmes de ces découvertes qui changent la face du globe, telles que l’imprimerie, la poudre à canon, la vapeur; ces hommes que la multitude irréfléchie, ou que de prétendus sages saluent du titre de bienfaiteurs, ont introduit des maux inconnus auparavant, des maux qui ont empoisonné, et souvent contre- balancé le bien. Chaque nouvelle invention en mécanique enlève le pain à des centaines d’individus. La civilisation est le sacrifice éternel d’une génération à la suivante. Un sentiment écrasant de l’impuissance des efforts humains a tué chez moi les sublimes aspirations de travailler pour l’humanité qui m’animaient naguère. Pour moi, je vogue sur les grandes eaux, sans pilote et sans gouvernail, et, passif, je me fie aux vents, qui sont l’haleine de Dieu. »
Cette conversation produisit sur Eveline une profonde impression. Elle lui inspira un nouvel intérêt pour cet homme chez qui tant de nobles qualités dormaient, engourdies et paralysées par la philosophe captieuse à laquelle il se complaisait et que, malgré sa jeunesse et son ignorance, elle jugeait tout à fait indigne de lui. C’était cette erreur chez Maltravers qui, en abaissant sa supériorité, le rapprochait du cœur de la jeune fille. Ahl si elle pouvait réussir à le rendre à l’humanité ! C’était une dangereuse ambition ; mais une ambition qui l’enivrait et l’absorbait tout entière.
Oh ! combien ces belles soirées du joyeux mois de juin furent délicieusement passées ! Puis, à mesure que Mallravers se laissait entraîner par les enfants à raconter les merveilles qu’il avait vues dans les régions lointaines, les nuances douces et sociables de son caractère se déployaient. Chez les hommes d’un véritable génie il se cache tant d’enjouement naturel qu’il semble que le génie ne saurait vieillir. Les inscriptions que grave la jeunesse sur les tablettes d’un
esprit imapinalif ne s’effacent, à vrai dire, jamais complètement. Ce sont des caractères invisildes, qui, exposés à la lumière et à la chaleur, reparaissent par degrés dans tout leur éclat. Lorsque le génie se trouve mis en contact familier avec de jeunes esprits, il devient aussi jeune qu’eux. Aussi Ëveline ne remarquait pas la disproportion d’années qui existait entre elle et Maltravers. Mais la disproportion des connaissances et des facultés intellectuelles servait pour le moment à lui interdire ce doux sentiment d'égalité dans les relations de l’esprit, sans lequel l'amour est rarement une affection profonde chez les femmes. Ce n’est pas comme chez les hommes. Cependant par degrés elle se sentit de plus en plus à l’aise auprès de son austère ami; et dans cette intimité il y avait un charme séducteur, dangereux pour Maltravers. Eveline avait le pouvoir, quand elle le voulait, de dissiper par ses rires joyeux les rêveries les plus sombres de son ami, de réfuter avec une grâce impérieuse ses dogmes lavoris, de le gronder môme, avec une gravité enchanteresse s’il ne cédait pas aveuglément à son moindre désir, ou à son moindre caprice. A cette époque il paraissait certain que Maltravers deviendrait amoureux d’Eveline; mais il était plus douteux qu’Eveline devint jamais . amoureuse de lui.