CHAPITRE Vil
Goutrahe vêla Et te littoribus cymb.i propinqua vehat.
(SÉ^tOUE.)
< Ne trouvez-vous pas que miss Cameron a une charmante physionomie? » dit un jour M. Merton à Maltravers, en lui montrant Eveline. Celle-ci, ne se doutant guère du compliment, était assise à peu de distance, les yeux baissés vers Sophie, qui, installée sur un petit tabouret à ses pieds, tressait une guirlande de marguerites, et elle recommandait à l’enfant de ne pas parler aussi haut; car Merton était en train de donner à Maltravers quelques détails utiles, relatifs
à l'administration de ses propriétés; déjà Eveline prenait intérêt à tout ce qui pouvait intéresser son ami. Eveline Cameron possédait à un très haut degré une des excellentes qualités de la femme : en dépit de l'heureux enjouement de son caractère, elle savait être tranquille. Sous le toit de sa mère silencieuse et rêveuse, elle avait insensiblement acquis l’habitude de ne jamais déranger les autres. C’est là un charme inappréciable dans les relations domestiques.
Ne trouvez-vous pas que miss Cameron a une charmante physionomie ? »
Cette question fit tressaillir Maltravers ; c’était la traduction littérale de sa pensée en ce moment. Il réprima l’élan d’enthousiasme qui montait à ses lèvres, et répéta avec calme l’expression de M.' Merton :
c Charmante, en effet !
, — Et puis elle a un si excellent caractère ; elle est si naturelle ; on l’a admirablement élevée. Lady Vargrave est, à ce qu’il parait, une femme exemplaire. Le fiancé de miss Cameron possédera véritablement un trésor. Il est digne d’envie.
— Son fiancé! s’écria Maltravers en pâlissant beaucoup.
— Oui; lord Vargrave. Ne saviez-vous pas qu’elle lui a été fiancée dès l’enfance? C’était le vœu, l’injonction même du feu lord, qui lui a laissé son immense fortune, sinon à cette condition, du moins dans cette intention. N’en aviez-vous jamais entendu parler? >
Pendant que M. Merton parlait, un souvenir revint soudain à Maltravers. Il avait, en effet, entendu Lumley luimême parler de cet engagement; mais c’était auprès du lit de douleur de Florence. II avait, dans un pareil moment, prêté peu d’attention à ses paroles, et dans la suite, mille préoccupations, mille événements 'en avaient effacé le souvenir. M. Merton continua ;
« Nous attendons bientôt lord Vargrave au presbytère. Je présume que c’est un amant fort épris, mais les aflaires publiques le retiennent prisonnier à Londres. Il a prononcé hier au soir un admirable discours à la chambre des Pairs; du moins c’est l’avis de notre parti. Le mariage doit avoir lieu dès que miss Cameron aura atteint l’âge de dix-huit ans. »
Accoutumé à se contraindre, et habile dans l’art orgueilleux de cacher ses émotions. Maltravers ne trahit aux regards de M. Merton aucun symptôme d’étonnement ou de consternation en apprenant cette nouvelle. Si le recteur eût
auparavant soupçonné Maltravers d’éprouver pour Eveline autre chose que la simple admiration inspirée par sa beauté, ce soupçon se serait dissipé en entendant son commensal lui répondre froidement :
f J’espère que lord Vargrave se montrera digne de son bonheur. Mais, pour en revenir à M. Justis, vous me confirmez dans l’opinion que j’ai de ce mielleux personnage. »
La conversation rentra dans le domaine des affaires. Bientôt Maltravers se leva pour partir.
f Ne voulez-vous pas dîner avec nous aujourd’hui? dit le recteur hospitalier.
— Merci, non; j’ai beaucoup d’affaires à régler chez moi, d’ici à quelques jours.
— Embrassez Sophie, monsieur Ernest; S 4>hie a été bien sage aujourd’hui. Elle a laissé s’envoler le joli papillon, parce que Eveline a dit que c’était méchant de l’enfermer dans une boîte en carton. Embrassez Sophie. »
Maltravers prit dans ses bras l’enfant (dont il avait complètement gagné le coeur), et la baisa tendrement; puis il s’avança vers Eveline, et lui tendit la main en fixant sur elle un regard plein d’un intérêt profond et douloureux, qu’elle ne put comprendre.
c Dieu vous bénisse, miss Cameron! » dit-il; ses lèvres tremblaient.
Plusieurs jours se passèrent sans qu’on le revit. Tantôt ious prétexte d’occupations, tantôt sous prétexte d’engagements antérieurs, il éluda toutes les invitations du recteur. M. Merton accepta sans déQance toutes ces excuses ; car il savait que Maltravers devait nécessairement être fort occupé.
La nouvelle de son arrivée s’était maintenant répandue aux alentours ; et les familles de son rang, qui se trouvaient encore dans le comté de B*'**, s’empressèrent de lui présenter leurs félicitations, et de l’accabler de témoignages d’hospitalité. Peut-être le désir de rendre plus vraisemblables les prétextes qu’il avait donnés à Merton, poussa-t-il le seigneur de Burleigh à céder aux autres invitations dont on l’accablait. Mais ce n’était pas tout. Maltravers acquit dans le voisinage une réputation d’homme d’affaires. Il congédia brusquement M.- Justis, et, avec le secours d’un sous-intendant, il régit lui-même ses domaines. Le discours qu’il adressa à l'intendant en le congédiant avait le double caractère de rudesse et d’équité qui distinguait Maltravers.
c Monsieur, lui dit-il en terminant ses comptes, je vous
renvoie parce que vous êtes un fripon, ceci est hors de \ doute : vous avez volé votre maître, et cependant vous avez \
pressuré ses fermiers, et délaissé les indigents. Mes villages j
sont pleins de mendiants; les revenus de mes biens-fonds j sont diminués des trois quarts; et pourtant, tandis que d’une j part quelques-uns de mes fermiers ne me semblent payer qu’un loyer fictif (vous savez mieux que moi pourquoi) I d’autres sont accablés d’un loyer plus lourd que n’importe quel fermier du comté. Vous êtes un fripon, monsieur Justis ; vos livres décompté seuls le prouvent; et si je les envoie à un homme de loi, vous aurez à me rembourser une somme que je pourrai consacrer avantageusement à réparer vos maîladresses.
— J’espère, monsieur, dit le régisseur accablé et consterné,
j’espère que vous voudrez bien ne pas me perdre; si j’étais i forcé de rembourser, véritablement, je vous le jure, il me faudrait aller en prison. ■
— Rassurez-vous, monsieur. Il est juste que je souffre aussi bien que vous. £n négligeant mes devoirs, je vous ai exposé à la tentation de me voler. Vous étiez honnête sous l’œil vigilant de M. Cleveland. Retirez-vous avec vos gains ; si vous êtes complètement endurci, nul châtiment ne peut vous toucher; si vous ne l’êtes pas, c’est un châtiment suffisant que d’être là devant moi, avec vos cheveux blancs, et un pied dans la tombe, à vous entendre traiter de fripon, sachant que vous ne pouvez vous justifier. Partez! s>
Maltravers se plongea alors dans toutes les affaires qu’un domaine mal régi lui avait léguées. 11 se débarrassa de quelques-uns de ses fermiers ; avec d’autres, il fît de nouveaux i arrangements; il entreprit des travaux de toutes sortes qui mirent un grand nombre de bras en réquisition; il consacra une attention minutieuse aux indigents; mais il ne pratiquait pas cette charité indifférente, générale et sans force, par laquelle la popularité s’obtient si facilement, et par laquelle la dignité des pauvres est si souvent avilie ; non, soi) premier soin était de stimuler l’amour du travail, et de faire renaître l’espoir chez les malheureux. Dans cette ambition et celte émulation, qu’il se refusait vainement à lui-même, il trouva ses plus utiles leviers auprès des humbles ouvriers dont il avait étudié les caractères, et chez lesquels il cherchait à éveiller le désir d’élever, par eux-mêmes, leur condition. A son insu, sa pratique commença à réfuter victorieusement ses théories. Le vice des anciennes lois relatives aux
ALlCa'^OU LES MYSTÈRES ^
pauvres se faisait cruellement sentir dans le voisinage. La vive pénétration de Maltravers, et peut-être aussi ses impérieuses habitudes de décision, lui suggérèrent plusieurs des meilleures mesures de la loi actuellement en vigueur. Mais il était trop sage pour se faire le philosophe d’un système. Il ne tenta pas l'impossible, et il admit un principe que les administrateurs des nouvelles lois relatives aux indigents n’ont pas encore suffisamment reconnu. L’un des objets principaux que se proposait le nouveau code était de mettre à contribution l’activité de la charité privée, en restreignant la charité publique. Si le propriétaire ou l’ecclésiastique troi|ve sous ses yeux quelques exemples isolés de sévérité, d’oppression ou de rigueur dans une loi générale et salutaire, au lieu de déclamer contre la loi, il devrait s’occuper de soulager les cas individuels ; et la charité privée devrait servir à maintenir l’équilibre et à fournir l’excédant, toutes les fois qu’il y a un déficit nécessaire dans la charité nationale L C’était à cela que s’attachait tout particulièrement Maltravers, dans les règlements modifiés et mesurés qu’il cherchait à établir sur ses terres. La vieillesse, les infirmités, l’infortune temporaire, l’indigence imméritée, trouvèrent en lui un ami fidèle, infatigable, plein de sollicitude. Dans ces travaux, commencés avec une promptitude extraordinaire, avec l’énergie d’une volonté concentrée et d’un esprit austère, Maltravers se trouva nécessairement souvent en contact avec les magistrats et les gentilshommes du voisinage. Il combattait des alius et il secondait des projets qui les intéressaient tous; son jugement vigoureux, et son ancienne réputation parlementaire, unis au respect qui, en province, s’attache toujours à la naissance, attirèrent une faveur inattendue et générale sur ses vues. Au presbytère on entendait constamment parler de lui, non-seulement par les visiteurs, mais aussi par M. Merton, qui se trouvait sans cesse en rapport avec lui; mais il continuait à se tenir éloigné de la maison. Il y faisait faute à tout le monde (M. Merton excepté) , même à Caroline, dont l’esprit supérieur quoique mondain était capable d’apprécier sa conversation. Les enfants re-
1. L’objet de la réforme paroissiale n’est pas uniquement l’économie; ce n'est pas la seule réduction de l’impôt destiné au soutien des pauvres. Le contribuable devrait se rappeler que plus il soustrait d’argent à la rapacité du mendiant vigoureux, plus il eu doit consacrer au soulagement de l’indigence imméritée. Toutes les lois que font les philanthropes seraient dures sans les adoucissements de la vertu privée.
greltaient un camarade de jeux qui s’était montré bien plus affable envers eux que leurs frères aux cravates empesées ; et Eveline était, en tous cas, bien plus sérieuse et plus pensive qu’elle ne l’avait jamais été; la conversation des autres lui semblait fatigante, vulgaire et monotone.
Mal travers était-il heureux au milieu de ses nouvelles occupations? Il ne serait pas aisé de débrouiller l'état de son esprit à cette époque. Son âme virile et son caractère orgueilleux luttaient courageusement contre un sentiment qui tendait à se métamorphoser rapidement en passion. Mais quand la nuit il se retrouvait seul dans ses foyers déserts et sans joie, une vision, trop délicieuse pour qu'il osât s’y abandonner, lui apparaissait malgré lui, jusqu’à ce qu’il se réveillât brusquement de sa rêverie, et qu’il dit à son cœur rebelle :
« Encore quelques années et tu auras cessé de battre. Qu’importe une douleur de plus ou de moins dans cette courte vie? Mieux vaut ne t’attacher à rien ; de celte façon ton artificieux ennemi le destin sera déçu 1 Mais sois content de ce que tu es seul I »
Il était heureux pour Maltravers qu’il fût alors dans son pays natal, et non dans des climats oü l’on est stimulé à la poursuite du plaisir plutôt qu’à l’exercice des devoirs! Dans l’atmosphère vigoureuse de la libérale Angleterre, il fortifiait et il ennoblissait déjà, bien qu’à son insu, son caractère et ses désirs. Notre lie se glorifie de ce que l’esclave dont le pied a touché son sol redevient libre. Elle peut se glorifier de plus encore. Dans un pays oü on laisse autant à faire au peuple, où la vie de la civilisation n’est pas emprisonnée dans la tyrannie du despotisme central, mais se répand, vivifiante, active, ardente, dans toutes les veines du robuste corps, la province la plus lointaine, le village le plus obscur a des droits à nos efforts, à nos devoirs, et nous oblige à déployer l’énergie du citoyen. L’esprit de liberté, qui fait tomber les fers de l’esclave, unit l’homme libre à son frère. Telle est la religion de la liberté. Et voilà pourquoi les luttes orageuses qu’ont éprouvées les États libres ont porté des fruits de sagesse, de vertu et de génie, par la faveur de Celui qui nous a commandé de nous aimer les uns les autres, non-seulement parce que l’amour par lui-même est chose excellente, mais afin que de l’amour (qui dans son sens le plus étendu n’est que le nom idéal de la liberté) naquit tout ce qu’il y a de meilleur et de plus grand dans notre noble nature.