‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 27 sur 105 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Vous êles encore ce que vous étiez naguère, monsieur ! .

Avec la plus vivo agilité il savait

se tourner et se retourner; faire des nœuds et les défaire; donner des conseils k doux faces.

( Yolpone ou le Renard.)

Lumley, lord Vargrave, était assis devant une grande table couverte de papiers parlementaires. Son visage, bien qu’il eût encore le coloris de la santé, avait perdu cette fraîcheur de tons qui le distinguait dans sa jeunesse. Ses traits, accentués de tout temps, étaient devenus encore plus anguleux; ses sourcils semblaient projeter une ombre plus épaisse sur ses yeux, qui, sans avoir rien perdu de leur éclat, s’étaient enfoncés plus profondément dans leurs orbites, et avaient perdu en partie leur inquiète et vive mobilité. Sa physionomie commençait à porter l’empreinte des tendances de son esprit; sa bouche surtout, lorsqu’elle était au repos. C’était unè figure remarquable par son intelligence subtile, par son énergie concentrée; mais il y avait un je ne sais quoi dans cette physionomie qui vous avertissait de vous tenir sur vos gardes. Pour peu qu’on eût connu les hommes, on ressentait devant lui un vague soupçon, une défiance secrète.

Lumley s’était toujours montré fort soigné dans sa mise, quoiqu’il s'habillât avec simplicité; mais il était évident qu’il déployait maintenant un plus grand soin de sa personne que dans sa jeunesse môme; et il y avait un peu de la fatuité célèbre du Romain dans l’adresse avec laquelle ses che-

Alice. 7

veux étaient disposés autour de son grand front, de manière à dissimuler la calvitie partielle de ses tempes. Il y avait aussi une certaine dignité imperceptible répandue sur toute sa personne, qui provenait peut-être du haut rang qu’il ©ccupait, ou de l'habitude de ne fréquenter que les grands, car il ne l avait pas dans son jeune temps , où un certain ton de garnison se mêlait à l'aisance de ses manières. Pourtant, même à présent, la dignité n'était pas le trait saillant qui le caractérisât; et dans les occasions ordinaires, ainsi que dans une société mêlée, il avait trouvé qu’une certaine franchise familière était un moyen de dissimulation qui lui réussissait mieux. Au moment dont nous parlons, lord Vargrat^ s’appuyait la tête sur l’une de ses mains, tandis que l’aulrè reposait oisive sur des papiers méthodiquement rangés, qui se trouvaient devant lui. Il semblait avoir suspendu ses travaux, et s’ètre plongé dans ses réflexions. Lord Vargrave était, à vrai dire, à une époque critique dans sa carrièret Depuis son avènement à la pairie, l’élévation de Lumley Ferrers avait été moins rapide et moins progressive qu’il ne l’aurait pu prévoir. Au début tout avait paru lui sourire; il avait réussi à se rendre utile à son parti; il s’était en même temps rendu populaire personnellement. A l’aisance et à la cordialité de ses manières engageantes, il unissait cette affectation de franchise insouciante qu’on prend si souvent pour de la droiture. D’autre part, comme il n’y avait rien de frappant, rien de brillant dans son talent ou dans son éloquence, rien en somme qui visât plus haut que les prétentions d'autrui, et qui éveillât l’envie en froissant l’amourpropre, il suscita peu de jalousies, même parmi les rivaux qu’il dépassait en route. Pendant quelque temps il continua donc sans encombre son chemin, s’élevant toujours dans l’estime de son parti, et s’attirant un certain respect de la part du public neutre, par des talents signalés et incontestables dans le détail des affaires; car sa prompte pénétration et son esprit logique lui permettaient de saisir et de généraliser les minuties des travaux officiels, ou des ordonnances législatives, avec un rare succès. Mais à mesure que la route s’aplanissait sous ses pas, son ambition devenait plus manifeste et plus hardie. Il était naturellement despotique et présomptueux, et son. ancienne souplesse vis-à-vis de ses supérieurs fit bientôt place à une opiniâtreté impérieuse, qui souvent mécontenta les plus arrogants d’entre les chefs de son parti, et froissa les plus vaniteux, Ses pré-

tentions furent examinées d’un œil plus jaloux et moins tolérant que jadis. D’orgueilleux aristocrates commencèrent à se souvenir que ce litre, né de la veille, ii’élait soutenu que par une fortune médiocre; des hommes d’un génie plus éclatant commencèrent dédaigneusement à n’estimer le futur ministre que comme un administrateur officiel, propre seulement aux affaires de détail. Il perdit une grande partie de cette popularité personnelle qui avait été naguère un des secrets de sa puissance. Mais ce qui lui fit le plus de tort dans l’opinion de son parti et du public, ce furent certaines circonstances équivoques et obscures, qui se rattachaient à une courte période pendant laquelle le ministère dont il faisait partie fut renversé. On remarqua, à cette époque, que les journaux du parti qui succéda se montrèrent singulièrement pulis vis-à-vis de lord Vargrave, tandis qu’ils accablaient d’injures tous ses collègues; et l’on soupçonnait fort qu’il se tramait de secrètes négociations entre lui et le nouveau ministère, lorsque ce dernier fut soudain dissous, et que le parti avoué de lord Vargrave rentra aux affaires. Les vagues soupçons qui s’étaient attachés à lui prirent une certaine consisiance dans l’opinion publique, quand on vit qu il était d’abord exclu de l’administration réintégrée. Lorsque plus tard il y fut admis, à la suite d’un discours qu’il prononça, et dans lequel il fit voir qu’il pouvait devenir dangereux si on ne prenait soin de le ménager, on lui donna précisément les mêmes fonctions qu’il avait remplies auparavant, mais qui ne l'admettaient pas au conseil des ministres. Brûlant de ressentiment, Lumley aurait bien voulu refuser; mais hélas 1 il était pauvre, et, qui pis est, accablé de dettes; sa pauvreté, bien plus que son envie de rentrer aux affaires, le força d’accepter. 11 reprit donc ses fonctions; mais quoiqu’il eût fait des progrès immenses dans les débats, il sentit qu’il n’avait pas fait un pas dans sa carrière politique. Depuis qu il était revenu aux affaires, son ambition, alimentée par son mécontentement, l’avait poussé à faire tous les sacrifices pour raffermir sa position. 11 répondait aux sarcasmes que suscitait sa pauvreté en augmentant ses dépenses, et en répandant partout le bruit de son prochain mariage avec une héritière, dont il trouvait moyen d’exagérer encore la fortune, quelque grande qu’elle fût déjà. Comme son ancienne maison dans Great George Street, bien adaptée à un plébéien remuant, ne convenait plus au fonctionnaire patricien et fashionable, il avait, dès son avé-

nement au titre de pair, quitté cette demeure respectable pour aller habiter un grand hôtel dans Hamilton Place. Ses simples dîners furent remplacés par de fastueux banquets. Par nature il n'avait pas de goût pour ces choses-là; son esprit était trop nerveux, son caractère trop sec, pour qu’il prît plaisir à déployer du luxe ou de l’ostentation. Mais, en ce moment, comme de tout temps, il agissait d’après un système. Il vivait dans un pays gouverné par la plus puissante et la plus riche aristocratie du monde, imbue et saturée, à tous les degrés de son échelle, d’une ostentation qui y forme l’essence même de la société. Tl sentit que se montrer inférieur en faste à ses rivaux, c’était leur donner sur lui un avantage que ne pourraient compenser ni la haute position de ses proches, ni une élévation incomparable de caractère ou de génie. Les yeux ouverts à toutes les conséquences qui pouvaient en résulter, il jouait un magnifique enjeu, et n’hésitait pas à risquer toute sa fortune particulière dans une loterie où il avait la chance de gagner le gros lot. Pour rendre justice à lord Vargrave, il faut dire qu’il n’avait jamais considéré l’argent que comme un moyen, non comme un but. Il était avide; il n’était pas avare. Si, pour des hommes beaucoup plus riches que lui, les honneurs politiques sont très-dispendieux , souvent même ruineux , on ne doit pas s’étonner que ses appointements, ajoutés à une fortune particulière aussi modeste, ne pussent suffire au train de vie qu’il menait. Son capital était grevé d’hypothèques, et ses dettes s’accumulaient de jour en jour. Et puis cet homme, si adroit dans l’administration des affaires publiques, n’avait pas du tout ce genre de talent que donne le sentiment de la justice, celui d’administrer avec habileté ses affaires personnelles. Toujours absorbé par ses intrigues et ses manœuvres, il était trop occupé à duper les autres sur une grande échelle, pour veiller à n’être pas dupé lui-même, dans une moindre mesure. Il n’examinait jamais ses factures avant le jour où il se voyait forcé de les payer; et il ne calculait jamais le montant d’une dépense pour peu qu’il la jugeât nécessaire à ses vues. Néanmoins lord "Vargrave comptait toujours sur son mariage avec l'opulente Eveline pour le tirer d’embarras; et si quelquefois il lui venait un doute sur la réalisation de ce rêve, la vie politique ne lui en promettait pas moins de splendides appâts. Et même il prévoyait que, dans le cas où miss Gameron viendrait à lui manquer, il lui serait possible, avec

ALICE OU LES MYSTÈRES lOl

de l’habileté, de forcer plus lard ses collègues à acheter son absence au prix magnifique du Gouvernement Général de riiide.

L’éloquence est un art où la pratique et l'élévation du rang sont d’un merveilleux secours ; aussi Lumley avait-il récemment produit, à la chambre des Pairs, un effet dont on l’avait naguère jugé incapable. Il est vrai que ni la pratique, ni le rang, ne peuvent donner aux hommes les qualités qui leur manquent absolumeiU; mais ces avantages font souvent ressortir sous leur jour le plus favorable toutes les qualités qu’ils possèdent réellement. L’ardeur d'une généreuse imagination, la profondeur et l’énergie d’un homme d’étal consommé, l'enthousiasme d’une âme noble, ces choses là, nulle pratique ne pouvait les communiquer à l’éloquence de lord Vargrave, car elles n’existaient pas chez lui. Mais des saillies hardies et spirituelles, des phrases éloquentes et sonores, une logique parlementaire bien réglée, une prompte repartie, des manières prévenantes secondées par beaucoup de sang-froid et d’assurance, un organe clair et sonore (dont l’habitude avait fait disparaître à l’oreille de ses auditeurs le seul défaut : un diapason perçant et aigu sans passion), enfin une physionomie qui exprimait bien sa vaillante intelligence, tout cela avait contribué à donner à l’orateur autrefois plein d’avenir le talent mûri d’un argumentateur nerveux et redoutable. Mais à mesure que ses moyens se développaient, il réveillait des jalousies et des inimitiés endormies jusque-là. De plus, malgré toute son habileté et son sang-froid, lord Vargrave se montrait souvent dangereux et nuisible aux intérêts de son parti. Ses collègues se prenaient souvent à trembler lorsqu’il montait à la tribune, même lorsque les applaudissements de ses partisans ébranlaient les vieilles murailles. L’homme qui n’a pas de sympathies en commun avec le public doit infailliblement commettre des indiscrétions fréquentes et funestes, lorsque c’est le public, aussi bien que son auditoire, qui doit le juger. La complète incapacité où se trouvait lord Vargrave de comprendre la moralité politique, son mépris pour toutes les questions de bienfaisance sociale, le portaient souvent à avouer des doctrines qui, bien qu’elles n’étonnassent pas les hommes du monde auxquels il s’adressait (car ces doctrines étaient toujours adoucies par une phraséologie et un débit spécieux) , éveillaient un profond dégoût chez les hommes mêmes de son parti, qui en lisaient le compte-

i by Googif

d02 ALICE OU LES MYSTÈRES

rendu simple et dépouillé d’ornements dans les journaui^ quotidiens. Jamais lord Vargrave ne proféra une de ces paroles généreuses qui se gravent profondément dans le cœur du peuple, qu’elles soient dites par un radication un tory, et qui rendent un éternel service à la cause qui s’en honore. Mais nul homme ne savait défendre un abus, quelque criant qu’il fût, avec plus de vigueur, ou lancer le défi avec un plus courageux mépris à toute réclamation populaire. A certaines époques, lorsque le principe contraire triomphe, un pareil chef de parti peut être utile ; mais à l’époque dont nous parlons c’était un auxiliaire plus qu’équivoque. La majorité des ministres, et à leur tête le premier ministre lui-même, homme dont les vues étaient sages et l’honneur inattaquable, avaient appris à considérer lord Vargrave avec des sentiments d’aversion et de défiance. Ils auraient volontiers cherché à s’en débarrasser; mais ce n’était pas un homme que de petites mortifications pussent décider à se retirer de son plein gré; d’autre part cet orateur sarcastique et hardi n’était pas un personnage dont on osât dédaigner le ressentiment et l’opposition. D’ailleurs il s’était assuré l’appui d’un parti à lui, parti plus formidable que lui-même. Il était très-répandu dans la société; il était le favori des femmes diplomates, dont les voix, à cette époque, étaient de puissants suffrages, et avec lesquelles l’aimable et gracieux ministre était uni d’une étroite alliance, par mille liens d’intrigue et de galanterie. Les salons faisaient pour lui tout ce qu’ils pouvaient faire. En outre son royal maître l’aimait personnellement, et la Cour lui donnait son approbation dorée, tandis que la portion plus pauvre, plus corrompue, plus entichée de préjugés du ministère, le regardait nvec une admiration avouée.

A la Chambre des Communes aussi, et dans la bureapcratie il ne manquait pas d’appuis ; car Lumley n’avait jamais contracté les habitudes de brusquerie et d’insolence fréquentes chez les hommes puissants qui désirent tenir à distance les solliciteurs. Il se montrait affable et conciliant visà-vis de tous, quel que fût leur rang. Son intelligence et son amour-propre le mettaient au-dessus des mesquines jalousies qu’éprouvent les hommes arrivés au pouvoir pour ceux qui sont eq chemin d’y arriver. Un novice se distinguait-U le moins du monde au parlement, aussitôt Icxrd Vargrave s’empressait de rechercher sa connaissance; personne ne complimentait, n’encourageait, ne secondait les nouvelles

recrues de son parti avec plus de cordialité et de bon vouloir.

Un pareil ministre ne pouvait manquer d’avoir des partisans Avoués parmi les habiles, les ambitieux et les vaniteux. Il faut aussi avouer qu’il ne négligeait aucun moyen moins honnête ou moins excusable de cimenter sa puissance, en la plaçant sur la base solide de l’intérêt personnel. Aucun agiotage ne lui paraissait trop infâme. Il usait d une honteuse corruption dans la distribution de son patronage ; et ni les résistances, ni les réprimandes de ses confrères officiels n’avaient le pouvoir de l’empêcher de seconder les prétentions de ses créatures, aux dépens du trésor public. Ses partisans regardaient cet égoïsme charitable comme une preuve de sa fermeté et de son zèle en amitié ; de sorte que cent ambitions différentes se trouvaient liées à l’ambition de ce ministre sans principes.

Mais, o,utre la notoriété de sa vénalité publique, il y avait certains hommes qui soupçonnaient lord Vargrave d’improbité personnelle ; on l’accusait tout bas de vendre les secrets de l’Etat aux agioteurs, d’avoir un intérêt pécuniaire à faire triompher les prétentions qu’il secondait avec tant d’acharnement. Quoiqu’il n’y eût pas la moindre preuve à l’appui d’une accusation aussi déshonorante, quoique ce ne fût probablement qu'une sourde calomnie , pourtant le seul soupçon de semblables pratiques accroissait l’aversion de ses ennemis, et justifiait le mépris de ses rivaux.

Telle était donc la position de lord Vargrave : soutenu par des partisans intéressés, mais habiles et puissants; haï dans le pays; objet de crainte pour quelques-uns de ses collègues, de mépris pour d’autres, d’admiration et de considération pour le reste. C'était une situation qui l’intimidait moins qu’elle ne lui plaisait; car elle semblait faite pour excuser par la nécessité les habitudes d’intrigue et les manœuvres qui convenaient si bien à son esprit artificieux et rusé. Comme un Grec de l’antiquité, il aimait l’intrigue pour l’intrigue. N’eût-elle mené à aucun but, il l’eût encore aimée pour elle-même. Il se plaisait à s’environner des trames les plus compliquées; à se faire le centre de mille machinations. Peu lui importait à quel point elles étaient souvent imprudentes et folles. 11 se fiait à son ingéniosité, à sa proiiipiitude et à sa bonne fortune accoutumée pour faire jouer tous les ressorts qu’il avait en main, en faveur de cette seule machine : Soi.

Digilized by Coogle

La dernière visite qu’il avait faite à lady Vargrave, et sa conversation avec Eveline lui avaient laissé une impression de malaise et de crainte. Dans les premières années de ses relations avec Eveline, sa bonne humeur, sa galanterie et ses cadeaux n’avaient pas manqué d’attacher le cœur de l’enfant au visiteur agréable et généreux qu’on lui avait appris à regarder comme un parent. Ce ne fut qu’en grandissant, et lorsqu’elle commença à comprendre la nature du lien qui existait entre eux, qu’elle repoussa ses familiarités; dès ce moment seulement il commença à douter de la réalisation des vœux de son oncle. Pendant sa dernière visite ses doutes s’accrurent, et prirent les proportions d’une pénible appréhension. Il vil qu’il n’était pas aimé; il vit qu’il lui faudrait beaucoup d'adresse et l'absence de rivaux plus fortunés pour, s’assurer de la main d’Eveline ; et il maudit les obligations et les intrigues qui le tenaient forcément éloigné d’elle. Il avait songé à persuader à lady Vargrave de la laisser venir à Londres, où il pourrait la surveiller continuellement ; et comme la saison venait de commencer, ses instances pouvaient sembler justes et raisonnables. Mais là encore il y avait de plus grands dangers que ceux qu’il voulait éviter. Londres ! Une beauté et une héritière à la fois, dans tout l’éclat de son premier début I Que d’admirateurs redoutables s’empresseraient autour d’elle I Vargrave frissonna en songeant à la foule de jeunes élégants, beaux, brillants, bien mis, séduisants, qui pourraient avoir plus d’attraits pour une jeune fille de dix-sept ans, que Vhomme politique déjà sur le retour. C’était un danger ; mais ce n’était pas tout encore ; lord Vargarve savait qu’à Londres, la ville des caquets effrontés, du babil impitoyable, tout ce qu’il tenait le plus à cacher à la jeune personne serait divulgué. 11 avait été l’amant, non pas d’une seule maîtresse, mais d’une douzaine de femmes, dont il se serait soucié fort peu, si leur faveur n’avait pas servi à étayer sa position dans la société, et si leur influence n’avait pas racheté son défaut de relations politiques héréditaires. La façon dont il réussissait à se débarrasser de toutes ces Arianes, quand il lui paraissait opportun de briser avec elles, n’était pas la preuve la moins éclatante de son adresse diplomatique. Il ne s’en faisait jamais des ennemies. S’il faut en croire la solution qu’il donnait lui-même de ce mystère, il prenait soin de ne jamais faire le galant auprès d’une Dulcinée qui n’eùt pas un certain âge. Il disait souvent :

Digitizf " '

€ Les femmes d’un âge mûr diffèrent, peu des hommes qui sont aussi dans leur maturité; elles voient ces affaires-là sous un aspect plus raisonnable, et prennent les choses tout tranquillement. Or Eveline n’aurait pu être trois semaines, trois jours môme, à Londres, sans iju’on lui apprît l’une ou Vautre de ces liaisons Quelle excuse cela lui fournirait, dans le cas où elle chercherait un motif pour rompre avec lui! En somme lord Vargrave était fort embarrassé, mais il ne désespérait de rien. La fortune d’Eveline lui était plus que jamais indispensable, et il était résolu d’obtenir sa main, puisque la main était l’accessoire obligé de la fortune.

Page 1