‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 31 sur 105 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Oublié de Tullie, et bravé du Sénat.

(Voltaire. — Bruttu, acte II, BC. I.)

A la Chambre des Lords, ce soir-lë, la discussion fut vive, et se prolongea longtemps. G’élait le dernier débat ministériel de la session. L'astucieuse opposition ne manqua pas d’aborder, quoique incidemment, la question qui divisait, disaiton tout bas, le ministère. Lord Vargrave monta fort tard à la tribune; son esprit était excité par le succès de sa négociation du matin ; il se sentait plus important que de coutume, comme cela arrive fréquemment à un homme aux abois qui se trouve soudain avoir une forte somme chez son banquier. De plus il était exaspéré par quelques allusions personnelles d'un vieux lord plein de dignité, qui faisait remonter sa généalogie jusqu’è l'arche de Noé, et qui était riche comme Crésus. De sorte que Vargrave parla avec plus de vigueur encore que d’habitude. Ses premiers mots furent accueillis par de bruyants applaudissements. Il s'échauffa ; il devint véhément; il exprima les sentiments les plus positifs, les plus immuables sur la question qui s’agitait ; il dépassa de beaucoup la mesure que désiraient conserver les chefs de son parti ; au lieu de concilier sans compromettre, il irrita, il envenima, et il compromit. Aux clameurs du parti opposé répondirent les applaudissements des tètes ardentes de son parti. Le premier ministre et quelques-uns de ses collègues gardaient néanmoins un sombre silence. Une seule fois le premier ministre prit note de quelque chose, puis il se rassit, et lira son chapeau plus avant sur son front : cette attitude était d’un mauvais augure pour Lumley; mais ses regards étaient tournés vers les bancs de l’opposition, et il ne s’en aperçut point. Il s’assit triomphant ; son discours avait eu beaucoup de succès, c’est-à-dire qu’il avait fait beaucoup de mal : combinaison qui n'est pas rare. Le

ohef d© l’opposUion lui répondit avec un calme amer ; en citant quelquesrunes des phrases acérées de Lumley, U se tourna vers je premier ministre, en disant ;

4 Sont-ce là aussi les opinions dq noble lord? Je demande une réponse; j’ai le droit de demander une réponse. > Uiumley tressaillit en entendant le ton significatif dont son ohel prononça les mots : Ecoutez, écoule^ I

A minuit le premier ministre termina le débat ; son discours fut court et caractérisé par une grande modération. Quand il en vint à la question qui lui avait été adressée, un grand silence se fit; on aurait entendu tomber une épingle. Les membres de la Chambre des Communes placés derrière le trône s’avancèrent avec empressement ; leurs physionomies étaient pleines d'inquiétude et de curiosité,

< Je suis appelé à déclarer, dit le ministre, si les sentiments exprimés par mon noble ami sont aussi les miens, en ma qualité de conseiller principal de la couronne. Mylords, on ne doit pas peser trop scrupuleusement, ni interpréter trop strictement chaque mot qui se dit dans la chaleur du débat. (Ecoutez, écoulez I ironiquement du côté de l’opposition, avec approbation sur les bancs de la Trésorerie.) Mon noble ami doit désirer sans doute vous expliquer lui-même 06 qu’il a voulu dire. J’espère que son explication contentera pleinement le noble lord, la chambre, et je p’en doute même pas. le pays. Mais puisque je suis invité à donner une réponse catégorique à une question catégorique, je dois dire sans hésiter que, si ces sentiments ont été bien interprétés par le noble lord quia parlé en dernier lieu, ces sentiments ne sont pas les miens, et n’animeront jamais la conduite d’un cabinet dont je serai membre. (Longs applaudisments de la part de l’opposition.) En mémo temps, je suis convaincu que la signification des paroles de mon noble ami n’a pas été bien comprise ; et jusqu’à ce que lui entende réfuter mon explication, je me hasarderai à vous suggérer ce que, selon moi, il a voulu vous dire, mylords. »

Ici le premier ministre, avec une adresse qui ne pouvait tromper personne, mais que tous durent admirer, dépouilla chacune des malencontreuses phrases de lord Vargrave de toute syllabe qui pût offenser qui que ce lût , il travestit ses épigrammes mordantes et ses violentes dénonciations en un inoffensif assemblage de lieux communs.

La Chambra était fort agitée ; on interpella lord Vargrave, et lord Vargrave se leva sur-le-champ. C’était précisémeplj

un de ces dilemmes dont l’habileté de Lumley savait se tirer par excellence. Il y avait tant de, mâle franchise dans son attitude , tant d’astuce et de souplesse dans son esprit ! il se plaignit avec une amertume fière et honnête du sens forcé qui avait été donné à ses paroles par l’opposition. . I

« Si chacune des paroles, ajouta-t-il (et nul ne connaissait mieux que lui l'effet du Tu quoque, comme formule d’argument), si chacune des paroles que le noble lord, qui méfait face, a prononcées jadis, dans son zèle pour la liberté, avait été interprétée avec une égale sévérité, ou dénaturée avec une égale habileté, le noble lord eût été depuis longtemps poursuivi en justice comme incendiaire, et peut-être exécuté 1 pour crime de haute trahison ! » J

De bruyants applaudissements sur les bancs ministériels, et les cris de à l’ordre! à l’ordre! du côté de l’opposition, interrompirent Lumley. Un lord militaire se leva pour deman- i der le rappel à l’ordre et invoqua l’autorité du grand chancelier. 1

Lumley s’assit, comme irrité de cette interruption. Il avait 1 produit le résultat qu’il souhaitait ; il avait changé la question publique qui se débattait en une querelle particulière ; il avait créé un nouveau sujet d’agitation, et jeté de la pou- I

dre aux yeux de l’assemblée. Plusieurs orateurs se levèrent j pour arranger les choses ; et après qu’on eut convenable- i ment perdu une demi-heure du temps public, le noble lord d’un côté, et le noble lord de l’autre s’expliquèrent, se firent les plus grands compliments, et Lumley put enfin achever sa justification, qui parut comparativement insignifiante, après la récente explosion. Il termina sa tâche de manière à contenter, selon les apparences, tout le monde ; car tout le monde était maintenant fatigué , et chacun voulait aller se coucher. Mais le lendemain matin certaines rumeurs parcouraient la ville ; il parut dans plusieurs journaux des articles émanés évidemment de fautorilé ; l’opposition se réjouit, et le sentiment général fut que le ministère pourrait peut-être se maintenir jusqu’à la fin de la session, mais que ses dissensions ne pouvaient manquer d’éclater avant que le parlement s’assemblât de nouveau.

Au moment où Lumley s’enveloppait de son manteau après cet orageux débat, le marquis de Raby, pair d’une grande opulence, qui partageait entièrement les vues de Lumley, s’approcha de lui, et lui proposa de le reconduire dans sa voiture. Vargrave accepta volontiers et renvoya ses domestiques.

t Vous vous êtes admirablement montré, mon cher Vargrave! dit lord Raby, lorsqu’ils se trouvèrent assis dans la voiture. Mes sentiments et les vôtres sont parfaitement d’accord; je vous assure que j’ai senti mon sang s’échauffer lorsque j’ai vu que"* (le premier ministre) paraissait presque tenté de vous renverser. Le trait que vous avez décoché à *** était lancé de main de maître; il ne s’en remettra pas d’ici à un mois. Vous vous êtes fort bien tiré d’embarras.

— Je suis content que vous approuviez ma conduite; c’est pour moi une consolation, dit Vargrave avec émotion; je n’en vois pas moins toutes les conséquences de ce que j’ai fait; mais je puis tout braver quand il s’agit de l’honneur et de la conscience.

— C’est aussi mon sentiment! répondit lord Raby avec chaleur; et si je pensais que *** voulût céder sur cette question, je ferais certainement dè l’opposition à son administration. >

Vargrave hocha la tête, et se tut : ce qui donna à lord Raby une haute idée de sa discrétion.

Après quelques autres remarques sur les affaires politiques, lord Raby invita Lumiey à venir le voir à sa campagne.

1 Je pars pour Knaresdean lundi prochain. Vous savez que nous avons des courses dans le parc; et quelquefois elles entassez de succès; en tous cas c’est un fort joli spectacle. Il ne se fera rien à la chambre des Pairs maintenant, la clôture est si proche ! Si vous avez un peu de temps, nous serons charmés de vous voir, lady Raby et moi.

— Assurément, mon cher lord, je ne puis refuser votre invitation. Du reste je me proposais de visiter votre comté la semaine prochaine. Vous connaissez peut-être un M. Merton?

— Charles Merton? certainement. Un homme très-recommandable ; un excellent garçon ; le meilleur ecclésiastique du comté : sans être cagot, il est parfaitement orthodoxe. C’est très-certainement lui qui maintient son frère h la chambre; car bien que sir John Merton soit un membre fort actif, c’est, selon moi, un homme irrésolu dans certaines questions. Y a-t-il longtemps que vous connaissez Merton?

— Je ne le connais pas du tout jusqu'à présent; c’est sa femme et sa fille (une fort belle fille, ma foi!) que je connais. Ma pupille, miss Cameron, est en visite chez eux.

— Miss Cameron?... Cameron? ah ! je comprends. Je crois

avoir entendu dire que... mais la rumeur publique ne dit pas toujours vrai I >

Lumley sourit d’un air significatif; la Voiture s’arrêta en ce moment devant sa porte.

« Peut-être accepterez- vous une place dans notre voituré lundi? dii lord Uaby.

— Lundi? malheureusement je suis engagé ce jour-là; mais mardi vous pouvez compter sur moi, mylord.

— Fort bien! Les courses commencent le mercredi; nous aurons la maison pleine de monde. Bonsoir ! >

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