CHAPITRE V
Homunculi quanti snnt, cûm recogito.
(Plautb.)
Il est évident que, pour plus d’une raison, nous ne devons pas nous étendre longuement sur l’intrigue politique qui occupait l’esprit insidieux de lord Vargrave. En effet il serait presque impossible de prendre un terme moyen entre une révélation trop complète et un déguisement trop obscur. Il suffit donc de répéter brièvement ce que le lecteur a déjà recueilli d’après ce qui précède, c’est-à-dire que la qneslioa qui se débattait était celle qui s’est présentée sous tous les gouvernements : que le cabinet était divisé; en conséquence, que le plus faible des deux partis cherchait à jouer le plus fort.
Les mécontents, prévoyant que tôt ou tard il y aurait une explosion, étaient de plus divisés entre eux pour savoir s’il était à propos de donner leur démission, ou bien de rester aux affaires et de forcer leurs collègues dissidents à se retirer eux-mèmes. Les plus riches et les plus honnêtes optaient pour le premier de ces deux partis; les plus pauvres et les moins indépendants pour le second. Nous avons vu que cette dernière tactique était celle qu'adoptait et qu’encourageait Vargrave (qui, tout en n’appartenant pas au ministère, s’arrangeait toujours de façon à en pénétrer les secrets), quoique en même temps il ne rejetât pas l’autre corde
ALICE OU LES MYSTÈRES dlÔ
qui se pffesentait à son arc. SMl était possible de disposer et de raffermir sa coterie de manière que, par le coup d’état d’une soudaine et formidable démission en masse, tout le ministère fût changé, et qu’on en formât un nouveau choisi parmi les démissionnaires, il était évident que ce serait la • meilleure solution. Mais, d’up autre côté, lord Vargrave n’était pas sûr de ses forces, et il n’osait livrer la partie aux mains de ses collègues; qui sait s’ils ne se sentiraient pas plus fermes sans lui et ses confédérés, et si, pour se concilier l’opposition, ils ne feraient pas un pas en avant en politique? Il n’en fallait pas davantage pour laisser Vargrave sans place et sans pouvoir pendant bien des années.
Il regrettait de s’être autant avancé dans le dernier débat; c’était en effet une hardiesse prématurée, l’effet de l’entraînement du moment ; car l’orateur le plus fln est parfois imprudent. Il passa alternalivement les quelques jours qui suivirent à expliquer et à colorer sa conduite vis-à-vis d’un parti, et à souder, à unir, à consolider l’autre. Ses efforts d’un côté furent reçus par le premier ministre avec la froide politesse d’un diplomate offensé, mais prudent, qui ne croit que 00 qu’il veut bien croire,, et qui aime mieux choisir le moment qui lui convient pour rompre avec un subordonné, que de risquer une démarche imprudente pour satisfaire à son ressentiment. De l’autre côté, l’habile aventurier s’aperçut que le terrain était moins sûr qu’il ne l’avait prévu. Il vit avec terreur, avec une rage secrète, que plusieurs de ceux qui se prononçaient le plus fortement en sa faveur tant qu’il était d’accord avec le ministère, l'abandonneraient aussitôt qu’il s’en serait séparé. On l’aimait comme ministre subordonné; mais on le regardait avec des yeux bien différents du moment qu’il ^lait question, au lieu d’applaudir simplement aux sentiments qu’il exprimait, de se livrer à sa direction. Il y en avait qui ne voulaient pas déplaire au gouvernement; d’autres qui ne cherchaient pas à l’affaiblir, mais seulement à l’amender. Un de ses plus fermes alliés à la Chambre des Communes était candidat à la pairie; un autre se rappela soudain qu’il était cousin éloigné du premier ministre. Quelques-uns s’amusèrent de l’idée qu’on ferait de lord Saxingham une poupée ministérielle; d’autres insinuèrent à Vargrave qu’il n’occupait pas précisément lui-môme Une position assez élevée dans le pays pour commander le respect d'un nouveau parti, dont il serait au moins l'organe, s’il n’en était pas le chef. Pour leur part ils le connaissaient.
ils l’admiraient, ils avaient contiance en lui ; mais ees dia- 1 blés de gentilshommes de province, et cet imbécile de public!
Inquiet, tourmenté, fatigué, l’intrigant se vit réduit à la soumission, pour le moment du moins; et plus que jamais il sentit combien la fortune d’Eveline lui devenait nécessaire, dans le cas où les chances du jeu viendraient à le priver de ses appointements. Il était bien aise de reprendre haleine un instant, en échappant aux vexations et aux inquiétudes qui l’assaillaient, et il devançait de ses vœux avec l intérêt ardent d’un esprit élastique et impétueux, prompt à se lancer d’une intrigue dans l’autre, son excursion dans le comté de B***.
A la villa de M. Douce, lord Vargrave rencontra un jeune gentilhomme qui venait d’hériter d’une fortune non-seulement grande et indépendante, mais de nature à lui donner de l’importance aux yeux des hommes politiques. Les domaines de lord Doltimore, situés dans un très-petit comté, lui assuraient la nomination de l’un des représentants, au moins; tandis qu’un petit village qui s’élevait derrière son parc constituait un bourg, et envoyait deux membres au |
parlement. Lord Doltimore, qui arrivait du continent, n’avait 1
pas même pris encore son siège à la Chambre des Lords, et quoique ses relations de famille, d’ailleurs assez modestes et peu importantes, fussent ministérielles, il n’avait pas encore révélé ses opinions. i
Lord Vargrave combla d’attentions ce jeune gentilhomme : il possédait éminemment le don de plaire à des hommes plus jeunes que lui, et il réussit complètement dans ses desseins sur les affections de lord Doltimore.
Ce dernier était un petit homme pâle, possesseur d’une intelligence fort bornée, hautain de manières, recherché dans son costume, assez bon enfant au fond, et ayant beaucoup du gentilhomme anglais dans le caractère; c’est-à-dire qu’il était honorable dans ses idées et dans ses actions, toutes les fois que sa bêtise naturelle et son éducation négligée lui permettaient de distinguer, à travers le brouillard des préjugés, les illusions des autres et les fausses lumières de la société dissipée au milieu de laquelle il avait vécu, le bien du mal.
Mais les traits principaux de son caractère étaient la vanité et l’amour-propre. Il avait beaucoup fréquenté des cadets de famille, mieux doués que lui comme intelligence, qui lui empruntaient son argent, lui vendaient leurs chevaux, et le
gagnaient au jeu. En compensation ils l’accablaient de celle sorte de flatterie à laquelle les jeunes gens savent si bien donner toutes les apparences d’une cordiale admiration.
« Vous avez assurément les plus beaux chevaux de Paris! Vous êtes réellement le meilleur enfant du monde 1 Savezvous, Doltimore, ce que dit de vous la petite Désirée? il faut en vérité que vous ayez tourné la tête à cette fille. >
Ce genre d’adulation de la part du sexe masculin n’était pas contre-balancé par une grande froideur de la part de l’autre. Lord Doltimore à l’àge de vingt-deux ans était un fort bon parti; et, quelque peu d’intelligence qu’il eût, il en avait cependant assez pour s’apercevoir qu’il était l’objet de beaucoup plus d'attention, tant de la part des danseuses en quête d’un protecteur que des jeunes demoiselles à la recherche d’un mari, que tous se*s camarades habituels, bien que plusieurs d'entre eux fussent de fort beaux garçons.
€ Vous ne resterez pas longtemps à Londres maintenant que la saison est finie? dit Vargrave, lorsque, après le dîner, il se trouva, grâce au départ des dames, auprès de lord Doltimore.
— Non vraiment; même dans la saison je n’aime pas beaucoup Londres. Le séjour de Paris m’a un peu gâté, et je n’en aime plus d’autre.
— Paris est assurément une ville délicieuse; le laisseraller de la vie française a un charme qui manque à notre froide et cérémonieuse ostentation. Néanmoins Londres doit avoir bien des séductions pour un homme tel que vous.
— Mais, en effet, j’y ai beaucoup d’amis; cependant après les courses d’Ascot je m’y ennuie un peu.
— Avez-vous des chevaux sur le turf?
— Pas encore; mais Legard (vous connaissez peut-être Legard? un excellent garçon) me presse d’y tenter la chance. La fortune m’a souri aux courses de Paris; vous savez que nous y avons établi des courses. Les Français y prennent goût, tout naturellement.
— Ah vraiment! 11 y a si longtemps que je ne suis allé à Paris! — c'est un plaisir plein d’intérêt. A propos de courses, je vais chez lord Raby demain ; je crois avoir lu dans un journal du malin que vous aviez parié une somme considérable pour un cheval qui doit courir à Knaresdean.
— Oui, T/iunderer ; je pense acheter Thunderer. Legard, le colonel Legard (il était dans la garde, mais il a vendu son grade) est bon juge, et il me conseille de faire, cette acqui-
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sition. Quelle singulière coïncidence que vous aussi, voüs alliez à Knaresdean !
— Fort singulière, en effet, mais fort heureuse! Nous pourrions y aller ensemble, si vous n’avez pas de meilleur engagement. »
Lord Doltimore rougit et hésita. D’une part il s’effrayait un peu de l’idée de se trouver seul avec un homme aussi remarquable ; d’autre part c’était pour lui un honneur dont il serait bien aise de se vanter auprès de Legard. Néanmoins sa timidité l’emporta sur sa vanité ; il s'excusa; il allégua qu’il craignait de s’ètre engagé à emmener Legard.
Lumley sourit, et changea d’entretien. Il réussit à se rendre tellement agréable, que lorsqu'on se sépara, au moment • où Lumley prenait congé de son hôte, Doltimore vint à lui, et lui dit avec un peu d’embarras :
* Je crois que je puis m’excuser auprès de Legard, si... si... vous...
— Voilà qui est charmant! A quelle heure partirons-nous? Il est inutile que nous y soyons longtemps avant le diner;à une heure?
— Oh! c’est celai N’y arrivons pas longtemps avant le dîner ; à une heure ce serait trop tôt.
— A deux heures alors. Où logez-vous?
— Chez Fenlon.
— J’irai vous y prendre. Bonsoir! je brûle de voir Thunderer j