‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 39 sur 105 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

On entend pourtant anasi lea mormares menaçanta de l'indignation s'échapper de cette haute citadelle, siège tant vanté de la paix studieuse et de la douce philosophie.

(West.)

M. Cleveland eut la fantaisie d’enrichir une de ses lettres d’une citation de l’Arioste, dont il ne se souvenait qu’impar-

faitement. Il avait vu la veille, dans le petit cabinet de travail, le livre où se trouvait le passage en question ; et il quitta la bibliothèque pour aller le chercher.

Pendant qu’il remuait des volumes qui se trouvaient rangés sur le bureau, il éprouva la curiosité, naturelle chez un homme d’étude, de savoir' quelles étaient maintenant les lectures favorites de son hôte. Il remarqua avec étonnement ' que la plupart des livres qui, à en juger par les feuilles repliées et les notes au crayon, semblaient avoir été le plus fréquemment consultés, n’étaient pas d’un caractère littéraire. C’étaient principalement des ouvrages scientifiques ; et l’astronomie paraissait être devenue sa science de prédilection. Clevelund se rappela alors qu'ii avait entendu Maltravers parler à un architecte employé aux récentes réparations, de la construction d’un observatoire,

« Voilà qui est fort singulier, se dit-il en lui-même; il abandonne la littérature, dont les succès lui étaient assurés, et se consacre à la science, à un âge où il est trop tard pour soumettre son esprit à l’austère discipline des travaux scientifiques. »

Hélas I Cleveland ne comprenait pas qu’il y a des moments dans la vie où les esprits ardents cherchent à endormir, à émousser leur imagination. Encore moins comprenait-il que lorsqu’on refuse obstinément de consacrer ses facultés actives aux intérêts universels du monde, ces facultés se retournent vers les sentiers des recherches les moins sympathiques à leur véritable génie. Ce n’est que par le choc des esprits que chaque intelligence apprend à connaître ce qu’elle est capable de produire. Quand nous sommes abandonnés à nous-mêmes, nos talents ne deviennent que des excentricités intellectuelles.

Quelques notes éparses, de l’écriture de Maltravers, tombèrent de l’un des volumes. Plusieurs de ces papiers n’étaient que des calculs algébriques, ou de concises remarques scientifiques, que la nature des études de M. Cleveland ne lui permettait pas d’apprécier; mais d’autres contenaient des fragments détachés de poésie triste et passionnée, qui prouvaient que l’ancienne source d’inspiration poétique existait encore chez Maltravers, quoiqu’elle fût cachée à tous les yeux. Cleveland crut pouvoir se permettre de parcourir ces vers ; ils semblaient attester un état d’esprit qui l intéressa profondément, et l’attrista beaucoup. Ils exprimaient, à la vérité, une ferme résolution de lutter courageusement

contre le souvenir aussi bien que contre l’appréhension du malheur; mais, ç’i et là, des allusions vagues et mystérieuses semblaient dénoter quelque lutte récente, peut-être encore existante révélée, seulement au génie par le cœur. Dans ces méditations et ces confessions inachevées, imparfaites, on devinait les affections perdues, l’existence dévastée, les foyers déserts de l’homme solitaire. Pourtant Maltravers se montrait si calme, même aux yeux de son vieil ami, que Cleveland ne savait s’il devait croire à la vérité des sentiments décrits dans les vers. Ce cœur ardent et romanesque avait-il, une fois encore, été touché par un objet vivant? S’il en était ainsi, oü l’avait-il rencontré? Les dates qui accompagnaient ces vers étaient toutes récentes. Mais quelle femme Mallravers avait-il pu voir? Les pensées de Cleveland se tournèrent vers Caroline Merton, vers Eveline; pourtant, lorsqu’il lui avait parlé de ces deux jeunes filles, rien dans la physionomie ou dans les manières de Maltravers n’avait trahi son émotion. Lui dont naguère le cœur se trahissait si facilement! Cleveland ignorait combien l'orgueil, les années, et la douleur immobilisent les traits, et enseignent à réprimer tous les signes extérieurs de ce qui se passe au fond de l'âme Pendant qu’il était ainsi absorbé, la porte du cabinet de travail s’ouvrit soudain, et le domestique annonça M. Merton.

€ Mille pardons, dit le recteur avec courtoisie. Je crains que nous ne vous dérangions; mais l’amiral Legard et lord Düllimore sont venus nous rendre visite ce matin, et ils avaient un si grand désir de voir Burleigh que j’ai pensé pouvoir prendre celle liberté. Nous sommes venus tout à fait en nombreuse société; nous avons pris la place d’assaut. J’apprends que M. Maltravers est sorti ; mais peut-être nous permettrez-vous de visiter la maison. Mes confédérés sont déjà dans le vestibule à examiner les armures. »

Cleveland, toujours aimable et plein d’urbanité, fit une réponse honnête, et se rendit avec M. Merton dans la salle d’entrée, où se trouvaient réunis Caroline, ses petites sœurs, Eveline, lord Doltimore, l’amiral Legard et son neveu,

c Je suis Irès-flalté d’ètre en celle circonstance le représentant de mon hôte, et votre cicerone, dit Cleveland. 'Votre visite, lord Doltimore, est assurément une surprise fort agréable. Lord Vargrave nous a quittés, il y a une heure environ, pour aller vous faire visite chez l’amiral Legard ; nous achetons notre plaisir au prix de son désappointement.

— C’est bien malheureux, dit l’amiral, vieux gentihomme à ,

l’aspect franc, brusque et dur, mais nous ignorions, jusqu’au i' moment où nous avons vu M. Merton, que lord Vargrave dût ^

nous faire tant d’honneur. Je ne puis comprendre comment

il se fait que nous ne l’ayons pas rencontré en route.

— Mon cher oncle, dit le colonel Legard d’une voix singulièrement douce et agréable, vous oubliez que nous avons * fait un détour de trois milles en prenant la grande route ; et

M. Merton dit que lord Vargrave a pris le chemin de traverse par Langley. Il faut vous dire, monsieur Cleveland, que mon oncle ne se sent jamais à l’aise sur terre, à moins que la * route ne soit aussi large que la Manche, et que les chevaux ne coupent le vent au pas rapide de deux nœuds et demi à l’heure i '

Je voudrais bien vous tenir en mer, dans ce moment-ci, mauvais sujet, dit l’amiral, en regardant son beau neveu '

d’un air courroucé, et en faisant semblant de le menacer de ^

sa canne. »

Le neveu sourit, puis U se retira à l’écart et se mit à causer avec Eveline. '■<

On visita la maison, et lord Doltimore loua tout avec excès.

Cela ressemblait à un château, disait-il, qu’il avait jadis loué en Normandie, il avait bien le cachet français ; ces vieilles i chaises étaient d’un goût achevé, tout à fait le style de la Renaissance.

t Je ne connais pas d’homme que je respecte plus que M. Maltravers, dit l’amiral. Depuis qu’il est revenu parmi nous, il nous sert de modèle à nous autres gentilshommes campagnards. Ce serait un excellent collègue pour sir Juhn.

Il faut réellement que nous le décidions à se présenter aux élections en concurence avec ce jeune muscadin, qui n’est i

membre de la Chambre des Communes que parce qu’il est i

fils d’un pair d’Angleterre, et qui qe vote pas plus de deux I

fois pendant la session. >

M. Merton prit un air grave, l’i

« Plût au Ciel que vous pussiez lui persuader de rester ' • parmi vous, dit Cleveland. Il est presque décidé à vendra i-i

Burleigh. I'

— Vendre Burleigh ! s’écria Eveline en quittant soudain i

le beau colonel, dont la conversation avait jusque-là paru la î

captiver. ^

— Voilà précisément l’exclamation que j’ai poussée, lorsqu’il m’a annoncé son intention, ma chère demoiselle.

Digilizeo uy Googlc

— Je voudrais bien qu’il s’y décidât, dit vivement lord Doltimore, en jetant à la dérobée un regard vers Caroline. J’aimerais beaucoup à acheter cette propriété. Quelle en est, pensez-vous, la mise à prix?

— Ne parlez donc pas de cela avec tant de sang-froid, dit l'amiral, en laissant tomber avec force le bout de sa canne sur le plancher. Je ne puis souffrir de voir de vieilles familles abandonner leurs vieux châteaux; c’est très-mal! Vous, acheter Burleigh ! n’avez-vous pas une terre à vous, mylord ? Allez donc y demeurer, et prenez-y M. Maltravers pour exemple; vous ne sauriez en avoir de meilleur. »

Lord Doltimore ricana, rougit, rajusta sa cravate, et, se tournant vers le colonel Legard, il lui dit tout bas :

c Legard, votre excellent oncle est fort ennuyeux. »

Legard parut un peu froissé, et ne répondit pas.

c Mais, dit Caroline, venant au secours de son admirateur, si M. Mallravers veut absolument vendre sa terre, il ne pourrait assurément avoir un plus digne successeur.

— Il ne vendra pas, madame; c’est positif! s’écria l’amiral. Tout le comté signera une circulaire pour lui signifier que ce serait honteux, et s il se présente quelqu’un qui ose acheter Burleigh, nous l’enverrons au diable ! >

Miss Merton se mit à rire; mais elle considéra les vieilles murailles lambrissées avec un intérêt inusité; elle pensait qu’il serait beau d être dame de Burleigh 1

€ Quel est ce portrait si soigneusement recouvert? demanda l'amiral, lorsqu’ils se trouvèrent dans la bibliothèque.

— C'est celui de mistress Maltravers, la mère d’Ernest, répondit lentement Cleveland. Il n’aime pas qu’on le fasse voir... à des personnes étrangères; l’autre tableau est le portrait d’un Digby. »

Eveline leva les yeux ver.s le portrait voilé; et songea à sa première entrevue avec Maltravers; mais la voix mélodieuse du colonel Legard murmura quelques mots à son oreille, et sa rêverie se dissipa.

Cleveland jeta un coup d’œil sur le colonel, et se dit tout bas.

« 'Vargrave ferait bien de surveiller ces jeunes gens. »

On avait enfin terminé la visite des appartements de réception (qui du reste n'avaient guère de remarquable que leur antiquité et quelques vieux portraits) et 1 on se trouvait dans un vestibule situé derrière la maison, et conduisant à une cour dont deux côtés étaient occupés par les écuries.

La vue des écuries rappela à Caroline les chevaux arabes ; et au mot de chevaux lord Didümore saisit le bras de l. egard, et l’entraîna pour passer l'examen des animaux. Caroline, son père, et l'auiiral les suivirent. M. Cleveland éiait chaussé légèrement; les dalles qui pavaient la cour paraissaient humides ; et M. Cleveland, comme presque tous les vieux célibataires, avait toujours une crainie prudente de s'enrhumer. Il s’excusa donc, et ne s’aventura pas au dehors. II causait avec Eveline au sujet des Digby, et lui racontait une foule d'anecdotes relatives à sir Kenelm, au moment où les autres partirent si subitement. L’intérêt d’Eveline se trouvait éveillé, et elle insista pour lui tenir compagnie. Le vieux gentilhomme se sentit flatté; il jugea que miss Cameron était fort bien élevée. Les enfants se sauvèrent pour aller renouer connaissance avec le paon, qui, perché sur une marche de pierre, étalait son riche plumage au soleil.

< Il est étonnant, dit Cleveland, combien certains traits de famille se transmettent de génération en génération! Ou retrouve encore chez Maltravers le front et les sourcils des Digby, ce front singulièrement pensif et rêveur, que vous avez observé dans le portrait de sir Kenelm. Naguère il avait aussi la même tendance à la rêverie, mais il l’a perdue, en partie du moins. Il a de grandes qualités, miss Cameron. Je l’ai connu depuis sa naissance. J espère bien que sa carrière n’est pas encore terminée. 8’il pouvait seulement former des liens qui rattachassent à l’Angleterre, j*augurerais plus favorablement encore de son avenir, que je ne le faisais lorsque c’était un ardent adolescent, qui embrasait toutes les têtes de l’université de Gottingen!

c Mais nous parlions de portraits de famille. Il y en a un dans la salle d’entrée que vous n’avez peut-être pas remarqué. Il est à moitié effacé par le temps et l’humidité; pourtant c’est le portrait d’un personnage remarquable, parent de la famille de Maltravers par le mariage d’un de ses ancêtres, lord Falkland, le Falkland de Clarendon, Un homme d’un caractère faible, mais que l'bistoire a rendu intéressant. Il n’était nullement fait pour les rudes épreuves de 1 époque orageuse au milieu de laquelle il vivait; il soupirait après la paix, quand son âme aurait dû être tout entière à la guerre; toujours également consumé de remords, qu’il embrassât la cause du parlement ou celle du roi. Néanmoins c’est un personnage environné de certains souvenirs élégants et attachants; c’était un soldat philosophe, doué d’un

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noble cœur et d’une âme généreuse. Venez regarder ses traits; c’est un visage fatigué, et dont on ne peut louer la beauté, mais qui a un certain cachet d élégance et de rêverie mélancolique. >

Tout en causant de la sorte, l’aimable vieillard entraîna Eveline dans la salle d entrée. En y arrivant par un petit corridor qui y débouchait, ils y trouvèrent, à leur grand étonnement, la vieille femme de charge et une autre servante, debout auprès d’un lit grossier, sur lequel était étendue la pauvre femme dont nous avons parlé au chapitre précédent. Maltravers s’y trouvait aussi, accompagné.de deux hommes. Penché sur la blessée, qui, revenue à elle, commençait à avoir conscience et de son état douloureux, et du service qui lui était rendu. Maltravers donnait lui-même ses ordres à ses domestiques. Au moment où Eveline s’arrêta soudain, tout étonnée, en face et presque au pied de l'humble litière, la vieille femme se souleva sur un bras, et la regarda avec des yeux égarés; puis, murmurant quelques paroles incohérentes qui semblaient être l’effet du délire, elle retomba en arrière, et perdit de nouveau connaissance.

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