CHAPITRE II
La passion , quand elle se calme , se change en amertume ; c'est pourquoi j’ai fui les querelles de parti, les considérant comme le deau de la vie.
(Matthew Green.)
En ces lieu.x, du fond des chênes crenx, des nymphes rendent les obscurs oracles du destin.
(Le même.)
Vargrave déjeuna le lendemain à Burleigh, comme il en était convenu. Mallravers s’efforça d’abord de répondre à ses avances familières et cordiales par une égale urbanité. Il se reprocha d’avoir nourri des soupçons mal fondés ; il lutta contre des sentiments qu’il re pouvait ou qu’il ne voulait pas analyser, mais qui lui rendaient Lumley un convive désagréable, en l’associant à des impressions pénibles, tant dans le passé que dans le présent. Mais il y avait certains points où la perspicacité de Mallravers servait à justifier ses préventions.
La conversation, soutenue principalement par Cleveland et Vargrave, tomba sur les affaires politiques. Comme ils appartenaient à des opinions contraires, Vargrave fit un exposé de ses motifs et de ses vues. Il laissa si bien percer l’ambition toute personnelle du fonctionnaire de profession, que tout homme ayant une certaine exaltation chevaleresque dans ses idées politiques devait nécessairement en être froissé.
Mallravers écoutait avec un singulier mélange de sentiments. Tantôt il se félicitait, il se glorifiait d avoir abandonné une carrière où de semblables opinions pouvaient si bien réussir; tantôt des sentiments meilleurs et plus justes réveillaient chez lui l’énergie du combat si longtemps assoupie, et il lui tardait de se retrouver dans l’arène turbulente
mais glorieuse oü la vérité trouve des vengeurs et l’humanité des bienfaiteurs.
Cette entrevue n’amena pas le retour d’intimité que paraissait souhaiter Vargrave, et lorsqu’il prit congé, Maltravers en éprouva un véritable soulagement.
Lumley, qui comptait aller rendre visite à lord Doltimore, avait emprunté le Stanhope de M. Merton, parce que c’était un meilleur véhicule pour parcourir rapidement les chemins de traverse qui conduisaient à la maison de l’amiral Legard que tout autre équipage plus fastueux. Lorsqu’il s’y assit à côté de son domestique, il dit en riant :
€ Je me figure presque être encore ce méchant gamin de Lumley quand je me trouve dans ce petit bateau monté sur fieux roues. Ce n’est pas majestueux, mais ça va vite, hein ? i
Le visage de Lumley, pendant qu’il parlait, respirait tant de franche gaîté, ses manières avaient tant de simplicité, que Maltravers avait de la peine à croire que ce fut là le même homme qui, cinq minutes auparavant, exprimait des sentiments dignes de 1 intrigant le plus consommé qu’eussent jamais produit les serres-chaudes de l’ambition.
Aussitôt que Lumley fut parti. Maltravers quitta Gleveland qui avait des lettres à écrire (Cleveland était uq correspondant exemplaire et intarissable) ; et, accompagné de ses chiens, il s'achemina vers le village. L’efïet que produisait la présence de Maltravers au milieu de ses paysans ne manquait jamais de reposer et de calmer ses pensées amères et agitées. Les villageois s’étaient bientôt aperçus (car les pauvres ne s’y trompent guères) de son esprit de justice, qualité plus belle que tant d’autres qui sont revêtues de dehors plus aimables. Ils sentaient que le but de Maltravers était de les rendre meilleurs et plus heureux ; et ils avaient appris par expérience que les moyens dont il se servait étaient propres, en général, à lui faire atteindre ce but. D’ailleurs, s’il se montrait parfois sévère, il n’était jamais ni capricieux, ni exigeant ; et puis il écoutait tout le monde avec patience, et donnait d excellents conseils. Il inspirait une certaine frayeur, mais cette frayeur ne servait qu'à rendre ses paysans plus laborieux et plus rangés; à stimuler les paresseux, à réformer les ivrognes. Maltravers était partisan du système des petites propriétés; non pas assurément comme panacée universelle, mais comme stimulant au travail et à l’indépendance. Il récompensait de préférence
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la bonne conduite par des augmentations de bien-être, qui servaient à ranimer chez des êtres jiisque-’à passifs, endurcis et insouciants, le désir d’améliorer leur condition.
Sans avoir reçu d’aumônes et sans trop savoir comment, plus d’une ménagère trouvait que les petites épargnes qu’elle avait serrées dans une théière fêlée, ou dans un vieux bas, s’étaient augmentées considérablement depuis le retour du squire; tartdis que son mari, moins ami du cabaret, revenait de meilleure humeur au logis. Et puis quand on a commencé à mettre quelque chose de côté, c’est une raison pour continuer à en mettre davantage. La nouvelle école, d’autre part, était mieux dirrigée que l’ancienne; les enfants aimaient positivement à la Iréquenter ‘ et de temps à autre il y avait de petites fêtes de village, associées à leurs travaux; de sorte que le plaisir et le travail marchaient de concert.
Mallravers allait donc visiter ses cottages, et jeter un coup d’œil sur les petits fonds de terre qu’il y avait attachés ; il i trouvait doux de se dire : I
« Je ne suis pas complètement inutile en ce monde. »
Mais à mesure qu'il poursuivait son chemin solitaire, et que ce mouvement d’approbation de sa conscience se dis- | sipait en s’éloignant des lieux qui l’avaient fait naitre, son ' front redevenait sombre; et il sentit que dans 1 isolement les passions vous rongent le cœur. Tandis qu’il s’acheminait ainsi le long d’un vert sentier, écoutant le bourdonnement des ! insectes dans les haies qui ombrageaient le chemin, et dans | les longues herbes qui poussaient de chaque côté, il arriva soudain au milieu d’un petit groupe qui arrêta son attention.
Une femme vêtue de haillons, ensanglantée, et sans connaissance, était soutenue par l’inspecteur des pauvres et par un laboureur.
« Qu’est-ce donc? demanda Maltravers.
— C’est une pauvre femme qui a été renversée par le cabriolet d’un monsieur, répondit l’inspecteur. Il s’est arrêté, il y a une demi-heure, chez moi pour me dire qu’elle était étendue sur la route, et U m’a donné deux souverains pour elle, monsieur. Mais la pauvre créature était trop lourde pour que je pusse la porter tout seul, et j’ai été forcé de la quitter efd’appeler Tom à mon aide.
— Le monsieur aurait bien pu attendre pour voir quelles étaient les conséquences de sa maladresse, dit Maltravers entre ses dents, tout en examinant une blessure à la tempe, dont le sang coulait abondamment.
— Il m’a dit qu’il était très-pressé, monsieur, dit le fonctionnaire villageois, qui avait entendu les paroles de Maltravers. Je crois que c’éiait un des grands personnages qui sont au presbytère; car j’ai reconnu le cheval bai de M. Merton, il est joliment fougueux !
— Celte pauvre femme est-elle du voisinage? La connaissez-vous? demanda Mallravers, cherchant à bannir de sa pensée cette nouvelle preuve de l’égoïsme de Vargrave.
— Non; la pauvre vieille me semble toul-à-fait étrangère ici; c'est une mendiante, je crois, monsieur. Mais nous pouvons la recevoir sans que ce soit une charge pour la paroisse, en la portant là-haut hors du village, à l’auberge de VEchiquier.
— Quelle est la maison la plus proche ? la vôtre, n'est-ce pas?
— Oui; mais nous avons tant à faire dehors, dans ce moment-ci !
— Elle n’ira pas chez vous pour y être mal soignée. Et quant à l’auberge, on y fait trop de bruit ; il faut que nous la transportions chez moi.
— Chez vous, monsieur ! s’écria l’inspecteur, en ouvrant de grands yeux,
— Ce n est pas bien loin.; elle est dangereusement blessée. Allez chercher une claie ; élendez-y un matelas. Dépêchezvous tous deux, je vais attendre ici votre retour. »
On déposa avec soin la pauvre femme sur le gazon au bord du chemin, et Mallravers lui soutint la tête pendant que les deux hommes se hâtaient d’obéir à ses ordres.