CHAPITRE VI
Jo suis voné à un opprobre étemel, si vous n’avez compassion do moi.
Allons, relevez-vous, réhabilitez- vous, alors.
(Bïw JoNSON. — Le Rimailleur.)
Le lendemain malin l'amiral Legard et son neveu causaient ensemble dans la petite cabine connue sous le nom de la « chambre de l’amiral ».
« Oui, disait le vétéran, ce serait folie de refusdr l’offre de Vargrave, quoiqu’il suffise de la moitié d'un œil pour voir à travers une meule de moulin comme celle-là. Mylord est jaloux d’un grand beau garçon comme vous; et il a raison. Mais tant qu’il sera sous le môme toit que miss Cameron, il ne vous sera pas possible de faire votre cour à la jeune personne. Quand il sera parti, vous pourrez toujours vous arranger de façon à vous trouver dans le voisinage; et alors, vous savez bien, jeune fat, que ce sera une affaire bientôt réglée. >
Et l’amiral considéra le beau colonel d’un regard de rude tendresse.
Legard soupira.
< Avez-vous des ordres pour *"? dit-il; je vais y aller à cheval, avant que Doltimore soit levé.
— Il est diablement paresseux, votre amil
— Je serai de retour à midi.
— Qu’allez-vous donc faire à *'* ?
— Brookes, le maréchal ferrant, a un petit épagneul, un king-Charles ; miss Cameron aime les chiens. Je voudrais le lui envoyer avec mes compliments ; ce sera comme un présent d’adieu.
— Ah 1 le rusé compère ! ah ! ah 1 ah 1 le rusé compère! ah! ah ! >
Et l’amiral pinça la taille svelte de son neveu, en riant jusqu’aux larmes.
< Adieu, monsieur.
— Arrêtez, Georges; j’oubliais de vous faire une question.
iG6 ALICE OU LES MYSTÈRES
Vous ne m’avez jamais dit que vous connaissiez M. Maltravers. Pourquoi ne vous liez-vous pas davantage avec lui?
— Nous nous sommes rencontrés, par hasard, à Venise. Je ne savais comment il se nommait alors; il partait au moment où j’arrivais. Comme vous dites, je devrais me lier davantage avec lui.
— C’est un homme supérieur !
— Sans aucun doute, » dit Legard ; et il quitta précipitamment la chambre.
Georges Legard était orphelin. Son père , frère aîné de l’amiral, avait été un homme à la mode, grand dépensier, et possesseur de biens-fonds assez considérables. 11 épousa la mie d’un duc qui n’avait pas un sou de dot. Les propriétés territoriales sont souvent gênantes; M. Legard vendit la sienne. L’argent que rapporta cette vente servit à faire vivre l’heureux couple dans un grand bien-être, pendant quelques années; puis M. Legard mourut d’une fièvre cérébrale. Sa veuve inconsolable resta seule au monde, avec un beau petit garçon, à la chevelure frisée, et une pension viagère de mille livres sterling par an, qu’on lui avait faite en échange du douaire qui lui avait été reconnu. Tout le restant de la fortune était parti, découverte qu’on ne fit qu’après la mort de M. Legard. Lady Louisa ne survécut pas longtemps à la perle de son mari et de sa position dans le monde, son revenu, comme de raison, s’éteignit avec elle. Son unique enfant fut élevé dans la famille de son grand-père, le duc, jusqu’à ce qu’il eût l’âge d’entrer dans les pages du roi; en quittant le service, on lui donna, selon la coutume, un grade dans les gardes. La famille ducale ajouta généreusement à la paie magnifique qu’il recevait une pension annuelle de deux cents livres * ; ce revenu aida le porte-étendard Legard à s'endetter galamment. Sa beauté physique extraordinaire, ses relations de famille et ses manières lui valurent toute la célébrité que peut donner la mode ; mais la pauvreté est une vilaine chose. Heureusement pour lui, son oncle l'amiral quitta le service à cette époque, et vint se fixer en Angleterre pour y finir ses jours.
Jusque-là Tamiral ne s’était pas du tout occupé de Georges. Lui-même, il avait épousé la fille d’un négociant, qui lui avait apporté une assez belle dot; il en avait eu deux enfants qui absorbaient toute son affection. Mais la mort
i. 5,000 francs.
semblait s’être acharnée sur la famille Legard. Une année après être revenu s’établir dans le comté de B*", l’amiral se trouva sans femme et sans enfants. 11 tourna alors ses affections vers son neveu; et bientôt il l’aima plus encore qu’il n’avait aimé ses enfants. Quoique l’amiral fût à son aise, il n’était pas opulent; néanmoins il déboursa l’argent nécessaire à l’avancement de Georges dans l’armée, et doubla la pension que lui allouait le Duc. Celui-ci, en apprenant cet acte de générosité , s’avisa tout à coup qu’il avait une nombreuse famille; que le marquis, son fils, était sur le point de se marier, allait avoir besoin qu’on augmentât son revenu; qu’il s’était déjà conduit très-généreusement à l’égard de son neveu; et le résultat de ces découvertes fut que le duc retira à ce dernier les deux cents livres qu’il lui faisait. Legard néanmoins, qui considérait son oncle comme une mine inépuisable, continua de faire des victimes et des dettes ; si bien qu’un beau matin il se réveilla en prison. On fit appeler précipitamment l’amiral àLondres, Il arriva; il paya les créanciers, munificence qui lui causa une gêne sérieuse; il jura, il tempêta, il cria; et finalement il insista pour que Legard quittât ce diable de régiment, où il était maintenant capitaine, qu’ii se retirât en demi-solde, et qu’il apprît à devenir économe et à changer d’habitudes en voyageant sur le continent.
L’amiral, brave homme quoiquejun peu bourru, avait deux ou trois singularités. D’abord il se piquait d’indépendance; puis il était tant soit peu démocrate (étrange anomalie chez un amiral); peut-être était-ce par suite de ce que deux ou trois jeunes lords lui avaient passé sur le corps, dans le commencement de sa carrière. Il exigea que son neveu (dont il voulait posséder exclusivement les affections) rompît avec toutes ses grandes connaissances, qui le précipitaient dans un océan de dépenses, et ne lui tendaient jamais la moindre planche pour l’empêcher de se noyer.
En second lieu, sans être avare, l'amiral avait une bonne dose d’économie dans le caractère. Il n’était pas homme à se laisser ruiner par son neveu ; le jeu (l’une des habitudes élégantes de Georges) lui inspirait un sentiment d’horreur extraordinaire et suranné ; il déclara positivement à son neveu qu’il fallait, tant qu’il serait garçon, qu’il apprît à se contenter de sept cents livres sterling de revenu L'