‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 43 sur 105 · francs · texte numérisé non relu

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Troisièmement, l’amiral pouvait se montrer inflexible, opiniâtre, emporté, brutal, quand il le voulait; et lorsqu’il dit froidement à Georges : Ecoutez-moi, jeune fat : si vous vous endettez encore, si vous excédez la fort jolie pension que je vous alloue ; je vous déshérite — Georges savait bien que son oncle était homme à lui tenir strictement parole.

Néanmoins c’était quelque chose que de se trouver libéré de ses dettes, et de rester un des plus beaux hommes de son temps. Georges Legard, à qui son grade dans les gardes permettait de prendre le titre de colonel dans la ligne, quitta l’Angleterre assez satisfait de l’état des choses.

En dépit des erreurs de sa jeunesse, Georges Legard avait de grandes et généreuses qualités. Le monde avait fait son possible pour gâter une nature noble et franche, un esprit bien au-dessus de la médiocrité , mais le monde n‘avait réussi qu'imparfaitement. Malheureusement cependant Georges avait pris l’habitude de la dissipation; et tous ses talents étaient de nature à avoir du succès en ce genre. A son âge, il était naturel que les louanges des salons eussent pour lui de la douceur.

En sus des qualités qui plaisent aux femmes, Legard jouait bien le whist; il était de première force au billard; il tirait le pistolet mieux que personne; comme écuyer il n’avait pas de rivaux; en somme, c’était un de ces hommes accomplis qui font tout bien. Des talents de ce genre ne lui servaient pas â grand’chose en Italie; et, bien qu’il en éprouvât du regret et des remords, il se remit à jouer, parce qu’il n’avait véritablement pas autre chose à faire.

Il y eut une année où l’on forma à Venise une société dans le genre du salon de Paris. Quelques riches Vénitiens en faisaient partie; mais la société était spécialement composée d’étrangers : Français , Anglais, et Autrichiens. On jouait dans l’une des salles, tandis qu’une autre servait de club. Bon nombre de personnes qui ne jouaient jamais faisaient partie de cette société; mais pourtant ce n’étaient pas là les habitués.

Legard joua. Il gagna d’abord ; puis il perdit; puis il gagna de nouveau; c’était un plaisir plein d’émotions. Un soir, après avoir gagné une somme considérable à la roulette, il s’assit à une table d’écarté vis-à-vis d’un Français de haut rang. Legard était fort à l’écarté, comme à tous les jeux de calcul; il crut qu’il lui serait facile de faire fortune aux dépens du Français. La partie qui se jouait excita bientôt le plus vif

intérêt ; on se pressa autour de la table; on ouvrit des paris considérables: la vanité, aussi bien que l'intérêt deLegard» se trouva engagée dans la lutte. Il devint bientôt manifeste que le Français jouait aussi bien que l’Anglais. Les enjeux, considérables au début, furent doublés. Legard jouait gros jeu. Les cartes lui furent contraires : il perdit beaucoup ; il perdit tout ce qu’il possédait; il perdit plus qu’il ne possédait; il perdit plusieurs centaines de livres, qu’il promit de payer le lendemain matin. La partie cessa; les spectateurs se dispersèrent. Parmi ceux-ci se trouvait un Anglais, qu’on avait présenté au cercle pour la première fois ce soir-là. Il n'avait ni joué, ni parié ; mais il avait suivi le jeu avec un intérêt vigilant et silencieux. Cet Anglais logeait au même hôtel que Legard. Il n’était à Venise que pour un jour. Le désir de voir des journaux anglais l’avait conduit au cercle; l’excitation générale l’avait attiré auprès de la table de jeu ; et une fois là, le spectacle des émotions humaines avait exercé sur lui sa fascination habituelle.

En montant l’escalier qui conduisait à son appartement, l'Anglais entendit un gémissement douloureux sortant d’une chambre dont la porte était entre-baillée. Il s’arrêta; le même bruit se renouvela. Il poussa doucement la porte ; il vit Legard assis devant une table ; un miroir suspendu à la muraille en face réfléchissait son visage agité et contracté, ainsique ses mains qui tremblaient visiblement, en retirant de leur boite une paire de pistolets.

L’Anglais reconnut le joueur malheureux du club, et devina sur-le-champ l’attentat que lui inspirait sa folie ou son désespoir. Legard saisit deux fois les pistolets, et deux fois il les posa, indécis ; la troisième fois, il se leva brusquement, porta son arme au niveau de son visage.... et à l’instant elle lui fut violemment arrachée.

< Asseyez-vous, monsieur, asseyez-vous, » dit l'étranger d’un ton d'autorité.

Legard, étonné, troublé, se laissa retomber sur son siège, et, l'œil fixe, terne, presque hébété, il considéra son compatriote.

« Vous avez perdu votre argent, dit l’Anglais, après avoir tranquillement renfermé les pistolets dans leur boite, dont il mit la clef dans sa poche, voilà bien assez de malheurs pour une soirée. Si vous aviez gagné, si vous aviez ruiné votre adversaire, vous seriez extrêmement heureux, et vous iriez vous coucher avec la pensée que le hasard (qui représente

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pour vous la Providence) vous était favorable. Pour ma part, je trouve que vous devez lui être reconnaissant de n’avoir pas gagné.

— Monsieur, dit Legard, qui commençait à se remettre de ea surprise, et à éprouver du ressentiment ; je ne comprends pas cette irruption dans mon appartement. 'Vous m’avez empêché de mourir, c’est vrai; mais la vie pour moi est plus cruelle que la morU

— Non, jeune homme. Il y a dans la vie des moments pleins d’angoisse, mais la vie elle-même est un bienfait. La vie est un mystère qui déroute toutes nos prévisions. Nul ne peut dire : « Aujourd’hui je suis malheureux, par conséquent je le serai demain encore ! » Et vous, dans toute la force de votre jeunesse, vous qui avez l’avenir devant vous, vous oseriez, parce que vous avez perdu un peu d’or, vous précipiter au milieu des incertitudes de l’éternité 1 Vous qui peut-être n'avez jamais réfléchi à l’éternité ! Et pourtant, ajouta l’étranger d’une voix douce et triste, vous êtes jeune et beau; peut-être êtes-vous l’orgueil et l’espoir de quelqu’un! N’avez-vous aucun lien, aucune affection? N’avez-vous pas de famille ? Etes-vous libre de disposer de vos jours? »

Legard se sentit touché par le ton de l’étranger aussi bien que par ses paroles.

« Ce n’est pas la perte de mon argent qui me désespère, dit-il avec tristesse, c’est la perte de mon honneur. Demain je serai un homme avili, montré au doigt ! Moi qui suis gentilhomme et soldat 1 On aura le droit de m’insulter, et je n’aurai rien à répondre! ï

L’Anglais parut réfléchir, car son front se contracta, et il ne répondit pas. Legard se rejeta en arrière, et vaincu par la force de ses émotions, il se mit à pleurer comme un enfant. Cette crise de douleur dissipa la rêverie de l’étranger qui se croyait (dans son orgueil) bien au-dessus de pareilles faiblesses. Il considéra d’abord Legard (je l’écris à regret) avec une expression de mépris, que trahissait le pli de sa lèvre hautaine ; mais cette expression s’évanouit promptement, et cet homme froid se ressouvint que, lui aussi, il avait été jeune et faible, et que ses fautes avaient peut-être été plus graves que celles de l’homme qu’il osait mépriser. Il arpenta la chambre, toujours sans dire un mot. A la fin il s’aprocha du joueur et lui prit la main.

« Combien devez-vous? demanda- t-il avec douceur.

— Qu’importe ?.. plus que je ne puis payer.

— Si la vie est un dépôt qui nous est confié, il en est de même des richesses. Vous avez votre vie à conserver pour d’autres; moi j’ai peut-être les richesses en dépôt. Combien devez-vous ? »

Legard tressaillit. Il y eut en lui une lutte violente entre la honte et l’espérance.

€ Si je pouvais emprunter cette somme, je la rembourserais plus tard... je sais que je le pourrai ; autrement je n’admettrais pas la pensée d’un eropnint.

— Fort bien, qu’il en soit ainsi. Je vous prêterai cet argent à une condition. Jurez-moi solennellement, sur votre honneur de gentilhomme et de soldat, que d’ici à dix ans, dussiez-vous même devenir riche, et en état de ruiner les autres, vous ne toucherez ni cartes, ni dés ; jurez-moi que vous éviterez toujours le jeu comme moyen de vous enrichir, sous quelque déguisement ou sous quelque nom qu’il se cache. J’accepterai votre parole comme garantie. »

Legard, ivre de joie, et croyant presque rêver, donna sa parole.

« Dormez donc tranquille cette nuit, jilein d’espoir et de confiance pour demain, dit l’Anglais. Que cette circonstance vous soit une preuve que tant qu’on a l’avenir devant soi, on ne doit pas se désespérer. Un mot encore ; je ne veux pas de remerciements; il est facile de se montrer généreux aux dépens de la justice. Peut-être le suis-je en ce moment. Cette somme qui doit vous sauver la vie, une vie dont vous faites si peu de cas, aurait pu faire le bonheur de cinquante êtres humains, meilleurs peut-être que vous et moi. Ce qui est donné pour réparer une faute est peut-être un tort fait à la vertu. Quand vous serez sur le point de demander à d’autres de fournir aux exigences d’une vie de dissipation aveugle et égoiste, arrêtez-vous, et songez aux lèvres sans pain que cet or gaspillé aurait nourries I aux coeurs sans joie que cet or aurait consolés I Vous parlez de me rembourser: si l’occasion s’en présente, ^faites-le; mais si nous ne sommes pas destinés à nous revoir jamais, et que vous en ayez les moyens, donnez pour moi cette somme aux pauvres 1 Et maintenant, adieu !

— Arrêtez 1 dites-moi le nom de mon sauveur 1 Le mien est....

— Silence l Qu’importe un nom ? C’est un sacrifice que nous faisons tous deux à ÎTionneur. Vous recouvrerez d’au-

tant plus facilement l’estime de vous-même (et sans l’estime de soi, il n’y a ni foi, ni honneur) quand vous penserez que ni votre famille, ni vos amis, n’auront le regret de connaître votre faute ; que je puis en entendre parler, que je puis les rencontrer, sans me figurer qu’ils me doivent de la reconnaissance.

— Mais vous, dites-moi au moins votre nom, reprit Legard, vivement ému de la généreuse délicatesse de son bienfaiteur.

— Bahl > murmura l’étranger avec impatience; et il ferma la porte.

Le lendemain, en se réveillant, Legard trouva su* sa table un petit paquet, contenant une somme qui dépassait la dette qu’il avait contractée. Sur l’enveloppe se trouvaient ces mots ; c Souvenez-vous de votre promesse. j>

L’étranger avait déjà quitté Venise. Il a^^it parcouru l’Italie sous un nom d’emprunt; car il revenait des solitudes de l’Orient, et il ne s’était pas encore accoutumé à la publicité babillarde qui environnait un nom aussi bien connu que le sien, dans les villes italiennes remplies de ses compatriotes. Legard n’avait jamais entendu prononcer, et eut bientôt oublié le nom, dénaturé par la prononciation italienne, que lui donna l’aubergiste. Le jeune homme paya ses dettes, et tint scrupuleusement sa promesse. Du reste l’aventure de ce soir-là contribua beaucoup à réformer et à ennoblir l’esprit et les habitudes de Georges Legard. Le temps s’écoula, et jamais il ne revit son bienfaiteur, jusqu’au jour où il le reconnut à Burleigh, dans la personne de Maltravers.

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