‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 45 sur 105 · CHAPITRE VIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIll

Plus il cherchait h se faire aimer, plus il en était éloigné.

(ÜRTDEs. — Théodore et Ilonoria.)

La ligne de conduite qu’avait adoptée Vargrave dans ses rapports avec Eveline, était habilement tracée, et suivie avec un

soin prudent. Il ne risquait pas un seul mot qui pût lui attirer un refus de reconnaître ses droits ; mais en même temps nul amant n’eût pu se montrer plus constant, plus empressé dans ses attentions. En présence du monde, il avait un air de familière intimité, qui semblait revendiquer un droit; mais il évitait scrupuleusement de l'invoquer vis-à-vis d Eve-' line. Rien ne pouvait être plus respectueux, plus timide même que son langage; et en même temps rien n’était plus calme, plus confiant que son altitude. N’ayant pas beaucoup de vanité, ni un amour-propre très-développé, il ne se faisait pas illusion au point de s’imaginer qu’il pût gagner le cœur d’Eveline. Il cherchait plutôt à embarrasser son jugement, à l’enlacer dans ses toiles, d’autant plus dangereuses qu’elles étaient invisibles. Il semblait considérer leur mutuel engagement comme un fait acquis, comme quelque chose que rien au monde ne pouvait ébranler ; la main d’Ëveline lui appartenait de droit, mais c’était son cœur seul qu’il cherchait avec tant de sollicitude à gagner. Néanmoins cette distinction était indiquée par insinuation avec tant de délicatesse, elle était présentée sous une forme si peu saisissable, que, malgré le vif désir qu’éprouvait Eveline d’en venir à une explication, une femme de beaucoup plus d’expérience qu’elle eût été embarrassée pour savoir comment en amener une.

Eveline brûlait de se confier à Caroline, de la consulter. Mais Caroline, quoiqu’elle fût toujours bonne pour elle, était devenue froide et réservée.

« Je voudrais bien savoir quel ton je dois prendre avec lord Vargrave,'dit Eveline, un soir qu’elle était assise dans la chambre de Caroline. Je suis déplus en plus convaincue tous les jours que notre union est impossible ; et pourtant je n’ai jamais l’occasion de le lui dire, précisément parce qu’il ne m’en parle jamais. Je voudrais bien que vous fussiez assez bonne pour vous charger de celle tâche ; vous paraissez si bien avec lui.

— Moi! dit Caroline en changeant de visage.

— Oui, vous ! "Voyons, ne rougissez pas ainsi, ou je croirai que vous enviez mon sort. Ne pourriez-vous pas nous épargner à tous deux le chagrin qui nous attend nécessairement l’un et l’autre, si vous ne nous venez en aide?

— Lord Vargrave m’en aurait fort peu de reconnaissance. D’ailleurs, Eveline, réfléchissez ; il vous est presque impossible de rompre cet engagement, maintenant.

— Maintemnt! et pourquoi donc? dit Eveline avec étonnement.

— Le monde y croit si implicitement; ne remarquez-vous pas que quiconque est assis auprès de vous se lève dès que lord Vargrave s’approche? Dans tout le voisinage il n’est question que de votre mariage; et si l’on en parle tant, ce n’est pas pour vous plaindre, Eveline.

— Je veux quitter ces lieux! Je veux retourner chez ma mère! Je ne puis endurer plus longtemps.ee supplice! s’écria Eveline, en se tordant les mains avec angoisse.

— Vous n’avez d'amour pour nul autre, j’en suis convaincue; vous n’aimez ni le jeune M. Hare, avec son habit vert et ses favoris jaunes; ni sir Henri Foxglove, qui vous dit bonjour comme s’il sonnait un hallali; peut-être serait-ce le colonel Legard? il est beau. Quoi! son nom vous fait rougir. Non, dites-vous; — ce n’est pas Legard; qui donc estce alors?

— Vous êtes cruelle; vous vous raillez de moi, > dit Eveline d’un accent douloureux et plein de reproche. Elle se leva pour regagner son appartement.

c Ma chère enfant! dit Caroline émue par la douleur évidente d’Eveline ; apprenez de ma bouche (s’il m’est permis de parler ainsi) que les mariages ne se font pas au ciel. Le vôtre sera aussi heureux que peuvent l’être les unions de la terre. Les mariages d’amour sont généralement les moins heureux qu’il y ait. Notre sexe crédule demande trop à l’amour; et l’amour après tout n’est pas le seul dieu de ce monde. La fortune et le rang régnent encore quand l’amour n’est plus qu’un monceau de cendres. Pour ma part, j’ai choisi ma destinée et mon mari.

— Votre mari!

— Oui! Voyez-le en la personne de lord Dol timoré. Nous serons, j’ose dire, aussi heureux que des amoureux : Corydon et Philis, si vous voulez. »

La voix de Caroline avait pris un accent ironique, et elle poussa un profond soupir. Eveline ne prit pas au sérieux ses paroles, et les deux amies se séparèrent pour la nuit.

a J’ai un étrange destin! se dit Caroline; l’homme que j’aime, et qui prétend m’aimer, me demande d’accorder ma main à un autre, et de plaider sa cause auprès d’une fiancée plus jeune et plus belle. Allons! j’obéirai à sa première injonction; la seconde est une tâche plus pénible, et je ne puis la remplir consciencieusement. Pourtant Vargrave a

un sin^lier empire sur mon esprit; et quand je regarde autour de moi, je vois qu’il a^raison. Dans ces artifices vulgaires, il y a cependant une étrange majesté qui me charme et me fascine. C’est un triomphe après tout que de comm^der au monde; et nous avons l’un et l’autre le caractère qu’il faut pour cela. »

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