CHAPITRE VII
Alors, pourquoi attacher tant de prix & cette force d’âme dont ils se vantent, qui varie si souvent, et si souvent se perd?
(Hawkins Browne.)
Maltravers était couché tout de son long sous un hêtre qui étendait ses gramds rameau^ sur l’une des tranquilles pièces d’eau, dont les épais massifs der^urleigh étaient entrecou-
pés, lorsque le colonel Legard l’aperçut de la route qui serpentait dans le parc, et conduisait à la maison. Le colonel mit pied à terre, et passa les rênes sous son bras ; en entendant les pas du cheval, Maltravers se tourna, aperçut le visiteur, et se leva. Il tendit la main à Legard, et commença sur-le-champ à causer de choses indifférentes.
Legard éprouvait de l’embarras ; mais il n’était pas d’un caractère à profiter du silence d’un bienfaiteur.
« Monsieur Maltravers, dit-il, avec une gracieuse émotion, quoique vous ne m’ayez pas donné l’occasion d’en parler, ne que pensez pas que je sois ingrat, et que j’oublie le service vous m’avez rendu. »
Maltravers prit un air sérieux, mais ne répondit rien. Legard reprit en rougissant :
« Je ne saurais vous dire à quel point je regrette qu’il ne soit pas encore en mon pouvoir de m’acquitter envers vous, mais... ’
— Vous le ferez quand cela vous sera possible. Ne vous en préoccupez pas, je vous en prie. Allez-vous au presbytère?
— Non, pas ce matin; le fait est que je quitte le comté de B‘**, demain , C’est une charmante famille que celle de M. Merton.
— Et miss Cameron...
— Est assurément fort jolie et fort riche. Comment peutelle songer à épouser ce lord Vargravel... une si grande disproportion d’âge 1 Elle qui pourrait choisir au milieu de tant d’admirateurs l
— Cela ne se peut guère tant qu’elle sera promise à un autre, assurément? »
C’était là un raffinement de délicatesse que Legard ne comprenait pas complètement, bien qu’il fût homme d’honneur autant qu’on l’est en général dans le monde.
« Oh 1 elle a été promise seulement par un certain vieux parent excentrique, dit-il; son beau-père, je crois. Pensezvous qu’elle soit liée par un pareil engagement? »
Maltravers ne répondit rien; il s’amusa à jeter un bâton dans l’eau, et à l’envoyer chercher par un de ses chiens.
Legard le regardait, et son caractère affectueux le poussait à faire des avances qu'arrêtait le maintien froid et réservé de Mallravers.
Lorsqu’il se retira. Maltravers le suivit des yeux.
« Et voilà l’homme que Cleveland juge capable de se
faire aimer d’Eveline! Je pourrais pardonner à celle-ci d'é- s pouser Vargrave. Indépendamment du sentiment conscien- ; cieux que lui inspire peut-être l’engagement qui la lie, Var- I
grave a de l’esprit, des moyens, de l’intelligence, tandis que i
cet homme n*a rien que la fourrure lustrée de la panthère. I
Ai-je eu tort de le sauver ? Non. Toute existence humaine | i
a, je pense, son utilité. Mais Eveline ?*.... je serais capa- ij
ble de la mépriser si son cœur était la duperie ses yeux. » U
Ces réflexions étaient fort injustes envers Legard; mais i
elles respiraient précisément ce genre d’injustice dont |
l’homme de talent se rend souvent coupable vis-à-vis de t l’homme qui brille par les avantages physiques : injustice que plus souvent encore ce dernier rend à l’homme de talent. Les réflexions de Maltravers furent interrompues par l’arrivée de M. Gleveland. 'j
U Voyons, Ernest, il faut absolument que vous cessiez de i fuir ces infortunés Merton; si vous continuez à les éviter de la sorte, savez-vous ce que diront mistress Rare et le monde ? <
— Non, quoi donc ?
— Que miss Merton vous a refusé sa main. ki
— Ce serait en effet une bien grande calomnie, dit Ernest :j
en souriant. 't
— Ou bien 'que vous êtes amoureux fou de miss Ca- ;
meron. » i
Maltravers tressaillit; son cœur orgueilleux se gonfla. 11 tira son chapeau sur ses yeux, et, après un moment de si- , lence : r
a Allons, dit-il, il ne faut pas encourager les folies de mis- >
tress Rare et du monde ! Ainsi donc , toutes les fois que i
vous irez au presbytère, emmenez-moi. » .