CHAPITRE X
Obsoaris vora involvens.
(VinoiLE).
Deux ou trois jours après la date du chapitre précédent, Eveline et Caroline en revenant d’une promenade à cheval, accompagnées de lord Vargrave et de M. Merton, traversèrent le village de Burleigh.
« Je suppose que Maltravers vise à se faire nommer représentant du comté, un de ces jours, dit lord Vargrave, qui s’imaginait de bonne foi qu’on devait toujours viser à servir son intérêt ou son ambition; autrement pourquoi s'occuperait-il tant de maisons de refuge et d’asiles pour les pauvres ? Qui se serait jamais figuré que mon romanesque ami deviendrait un jour un simple gentilhomme campagnard ?
— C’est prodigieux ce qu’il met de talent et d'énergie dans tout ce qu’il entreprend I dit le recteur. Je n’aurais jamais supposé qu’un homme de génie pût être un aussi excellent homme d’affaires.
— C’est flatteur pour votre humble serviteur à qui tout le monde accorde le talent des affaires, et refuse le génie. Mais votre observation fait voir à quel point le génie est un triste patrimone, puisque vous vous imaginez avec tout le monde qu’il ne peut servir à quoi que ce soit. Si l’on qualifie quelqu’un du titre d’homme de génie, cela signifie qu’il faut le priver de tout ce qu’il y a de bon à prendre. Il n’est propre à rien qu’à mourir dans un grenier. Faire d’un homme de génie un fonctionnaire 1 ou un évêque ! ou un grand chancelier ! Mais ce serait le monde renversé. Vous voyez : vous êtes vous-même tout stupéfait qu’un homme de génie puisse être même un simple magistrat de campagne, et sache reconnaître la différence qu’il y a entre une pelle et un fourgon. Bref, on se figure généralement qu’un homme de génie est le bipède le plus ignorant, le moins pratique, le plus bon-hrien, le plus inutile de ce monde. Pour moi, lor.sque j’ai commencé ma carrière, j’ai pris grand soin que personne
ne m’accusât de génie; et ce n'est que depuis un an ou deux que je me suis hasardé à sortir de ma coquille. Encore ne m’en suis-je pas mieux trouvé ; je faisais plus de chemin quand je n'étais qu’une médiocrité. Le monde aime tant cette fable burlesque du lièvre et de la tortue; il croit véritablement, parce qu’une fois (en supposant que la fable soit vraie) il est arrivé à un lièvre d’être vaincu à la course par une tortue, que toutes les tortues courent plus vite que les lièvres. Les hommes médiocres ont le monopole de la multiplication des pains; et même lorsqu’un homme de talent fait son chemin, c’est que son talent ne diffère de la médiocrité que par un surcroît d’énergie et d’activité.
— Vous pariez avec amertume, lord Vargrave, dit Caroline en riant; pourtant vous n’avez pas tant de raisons de vous plaindre qu’on n’apprécie pas le talent I
— Eh 1 eh 1 si j’avais eu par malheur un atome de talent de plus, c’était assez pour m’écraser. Il y a une allégorie fine dans l’histoire de ce poêle décharné qui avait mis du plomb dans ses poches, afin de n'ètre pas enlevé par le vent. Mais revenons à nos moutons, ou plutôt à Maltravers. Supposons qu’il n'ait eu que des moyens, et pas une parcelle de ce qu’on est convenu d’appeler du génie, qu’il n’eût été simplement qu’un gentilhopime intelligent, travailleur, riche el de bon renom ; il serait bien près d’être arrivé aujourdhui. Tandis que maintenant, qu’est-ce qu’il est? Moins aux yeux du public que lorsqu’il avait vingt-huit ans : un anachorète mécontent, un rêveur oisif 1
— Non, il n’est pas ce que vous dites ! ï s’écria Eveline avec chaleur; puis elle s’arrêta soudain.
Lord Vargrave lui lança un regard perçant. Sa connaissance du monde lui disait que Legard était un rival bien plus dangereux que Maltravers. De temps à autre, il est vrai qu’un soupçon contraire lui avait traversé l’esprit, mais sans y laisser d'appréhensions sérieuses. Pourtant il n’aimait pas beaucoup l’accent avec lequel Eveline venait de lui jeter ce brusque démenti ; et il lui dit, en riant du bout des dents :
« S’il n’est pas ce que je dis, qu’est-il donc?
— Un homme qui par les plus nobles travaux a acquis le droit d’être oisif, mais à qui son génie même ne permettra pas de l’être longtemps, dit Eveline avec chaleur.
— D’ailleurs il s'est acquis une haute réputation, qu’il ne peut perdre simplement parce qu’il ne cherche pas à l’augmenter, ditM. Merton.
— De la réputalion ! oh! oui ; nous donnons à des hommes tels que lui, des hommes de génie enfin, de vastes domaines dans les nuages, enfin d’avoir le droit de les écarter de notre route ici-bas. Mais s'ils savent se contenter de la gloire, ma foil ils méritent bien leur sort. Fi de la gloire ! j’aime mieux la puissance !
— N’est-ce pas une puissance que le génie ? dit Eveline avec une ardeur croissante : une puissance sur l’esprit, sur le cœur, sur la pensée ; une puissance sur le siècle, sur la postérité, sur les nations qui ne sont pas encore civilisées, sur les générations qui ne sont pas encore nées ? >
Cet élan d’enthousiasme de la part d’une personne aussi simple et aussi jeune qu’Eveline parut si surprenant à Vargrave qu’il resta quelques instants à la considérer sans dire un mot.
c Vous allez rire de vou^ trouver en face d’un pareil champion, ajouta-t-elle avec un sourire et en rougissant ; mais c’est vous qui avez provoqué le combat.
— Et vous avez gagné la bataille, dit Vargrave avec une prompte galanterie. Chaque jour voit se développer en vous quelque nouveau don de la nature, ma charmante pupille 1 »
Caroline fit un mouvement d’impatience, et mit son cheval au galop.
En ce moment un cavalier déboucha sur la grande route par un chemin de traverse: c’était Mallravers. On fit halte, et l’on échangea des salutations.
« Vous venez sans doute de vous livrer aux douces occupations d’un seigneur châtelain, dit gaîment Vargrave: Atticus et sa ferme; des souvenirs classiques 1 Voici un temps charmantpourles agronomes, n’est-ce pas? Quelles nouvelles du blé et de l’orge? Je suppose que notre habitude anglaise de parler du temps nous est venue à l’époque de Georges III, quand nous étions tous fermiers et gentilshommes campagnards. Le temps est effectivement une affaire sérieuse pour les personnes qui s’intéressent au blé, aux foins et aux haricots. Vous faites dépendre votre bonheur des phases de la lune!
— Et vous des sourires d’un ministre. L’atmosphère d’une cour est plus capricieuse que celle des deux ; en tous cas nous sommes de meilleurs cultivateurs que vous autres, qui semez le veut pour récolter la tempête.
— Bien répondu ; véritablement quand je jette les yeux
autour de moi, je suis presque disposé à envier votre sort.
Bi je n’étais Vargrave, je voudrais être Mallravers. »
C’était en eiïet un tableau calnio et paisible, unissant, comme cela se voit en Angleterre, la vie féodale à la vie pastorale. La verte place du village, environnée de chau- » mières proprettes éparpillées ça et là; les champs et les pâturages qui s’étendaient au-delà ; plus loin les pelouses du parc, coupées par les ombres que projetaient les mouvements du terrain et les massifs d’arbres vénérables d’où s’élevaient les tourelles du vieux manoir, avec leurs fenêtres gothiques étincelant au soleil couchant; tout cela formait un tableau qui respirait le calme et le contentement et qui devait charmer également l’humble philosophie et l’orgueil héréditaire.
a Je n’ai jamais vu de maison qui eût un cachet plus remarquable que Burleigh, dit le recteur. Les vieux manoirs qui nous restent en Angleterre appartiennent pour la plupart à la haute noblesse. 11 est rare de voir une demeure, qui n’a pas d’autre prétention que d’être la résidence d’un particulier, conserver, comme celle-ci, tout les caractères du siècle des Tudors.
— Puisque, d’après le testament de mon oncle, dit Vargrave en se tournant vers Eveline, votre fortune doit être consacrée à l’achat de terres, il me semble que nous ne pourrions trouver un meilleur placement que Burleigh. Ainsi quand il vous prendra fantaisie de vendre. Maltravers, je crois qu’il nous faudra enchérir sur l'oUre de ûoltimore. Qu’en dites-vous, ma belle pupille?
— Laissez donc Burleigh en paix, je vous en conjure, dit Maltravers avec emportement.
— Voilà qui est parler en Digby, répondit Vargrave. Allons, vous allez revenir au presbytère avec nous.
— Je vous remercie, pas aujourd’hui.
— Nous nous reverrons chez lord Uaby, jeudi prochain. C’est un bal donné presque uniquement en l’honneur de votre retour à Burleigh; nous y allons tous. C’est le début de ma jeune cousine à Knaresdean. Ses conquêtes nous intéressent tous. >
En levant les yeux pour répondre, Maltravers rencontra le regard d’Eveline, et sa voix s’altéra.
« Oui, dit-il, nous nous reverrons... une fois encore. Adieu 1 t
Il tourna la bride de son cheval, et l'on se sépara.
< Je ne puis endurer plus longtemps ce supplice, se dit Maltravers; j’ai trop compté sur mes forces. La voir ainsi, jour après jour, et savoir qu’elle appartient à un autre! Me tordre d’angoisse quand j’entends Vargrave invoquer tran- • quillement ses droits 1 Heureux Vargrave! Et pourtant... elle., sera-t-elle heureuse? Ah I que jevoudrais le croire ! »
En rêvant ainsi, il laissa tomber les rênes sur le cou de son cheval, qui revint tranquillement vers le village, où il s’arrêta comme par la force de l’habitude à la porte d’une chaumière située à quelques pas de la loge de Burleigh. En effet. Maltravers s’était arrêté régulièrement pendant plusieurs jours de suite à cette porte; la chaumière était maintenant occupée par la pauvre femme dont nous avons précédemment raconté l’entrevue avec lui. Elle était remise des premières suites de ses blessures; mais sa constitution, déjà éprouvée par les souffrances et l’épuisement qu’elle avait subis précédemment, avait reçu un ébranlement mortel. Elle était blessée intérieurement; et le médecin avait déclaré à Maltravers qu’elle n’avait que peu de mois à vivre. Il l’avait placée sous le toit d’un de ses tenanciers favoris, où elle recevait tout le soulagement et tous les secours que pouvaient lui donner des soins empressés et les conseils d’un médecin.
Cette pauvre femme, qui s’appelait Sarah Elton, intéressait vivement Maltravers. Elle avait connu des jours plus fortunés : il y avait une certaine convenance dans ses expressions qui indiquait une éducation supérieure à sa position ; et ce qui le touchait le plus, elle semblait plus affligée de la mort de son mari que de ses propres souffrances: chose assez rare chez une veuve qui a passé la quarantaine. On a coutume de dire que la jeunesse se console facilement des larcins de la tombe, l’àge mûr sait se consoler bien mieux encore. Quand mistress Elton se vit installée dans la chaumière, elle regarda tout autour d’elle, puis elle fondit en larmes.
« Et William n’est pas ici! dit-elle. Des amis!.... Si nous avions seulement eu un ami pareil avant qu’il mourût! »
Maltravers fut content que sa première pensée eût été plutôt de regret pour les morts que de reconnaissance pour les vivants. Pourtant mistress Elton était reconnaissante; simplement, franchement, et profondément reconnaissante. Ses manières, sa voix, tout l’indiquait. Elle paraissait si heureuse quand son bienfaiteur venait la voir pour lui parler
et lui demander de ses nouvelles avec une cordiale bonté, que Maltravers prit l’habitude devenir constamment, d’abord par compassion, et ensuite par des motifs égoïstes ; car il n’y a personne qui n’ait du plaisir à faire des heureux. Il avait vu si peu de gens qui se souciassent de lui, qu’il était peutêtre flatté du respect plein de gratitude de cette humble étrangère.
Quand son cheval s’arrêta, la fille du paysan qui habitait la chaumière vint ouvrir en disant une révérence; c’était l’inviter à entrer. Il jeta les rênes sur la palissade de l’enclos, et il entra. Mistress Elton, qui était assise à la fenêtre ouverte, se leva pour le recevoir. Mais Maltravers la fit rasseoir, et la mit bientôt à l’aise. La femme qui occupait la chaumière et sa fille se retirèrent dans le jardin, et mistress Elton qui les avait regardées s’éloigner, dès qu’elles furent parties, s’écria soudain :
c Oh! monsieur, je mourais d’envie de vous voir ce matin. Pardonnez-moi si je ne puis résister au désir de vous demander si j’ai rêvé... ou bien si... le jour où vous m’avez fait porter dans votre maison... j’ai vu... »
Elle s’arrêta soudain ; et, bien qu’elle cherchât à se maîtriser, son émotion trop violente triompha de tous ses efforts; elle se rejeta en arrière, pâle comme une morte, et respirant avec peine.
Maltravers surpris attendit qu’elle se fût remise.
« Je vous demande pardon, monsieur... je pensais aux jours passés; et... mais je voulais vous demander si, lorsque j’étais étendue, presque sans connaissance, dans votre vestibule, il se trouvait d’autres personnes que vous et vos domestiques?... ou bien ai-je vu, ajouta-t-elle en frissonnant, ai-je vu une morte?
— Je me souviens, dit Maltravers, vivement ému par la question et le ton de cette femme, je me souviens qu’il y avait là une demoiselle.
— C’est cela 1 c’est cela même 1 s’écria la femme en se levant à demi, et en joignant les mains. Elle a passé devant cette chaumière il n’y a pas longtemps ; son voile était rejeté de côté, au moment où elle a tourné par ici son jeune et charmant visage. Son nom, monsieur! oh! dites-moi son nom! C’était la même... la même figure qui a rayonné devant moi dans cette heure de douleur! Je n’ai pas rêvé! Je n’étais pas folle!
— Calmez-vous; je ne crois pas que vous ayez jamais dû
voir celte demoiselle auparavant. Elle se nomme miss Cameron.
— Cameron... Cameron ! » La femme secoua tristement la tête. tNonlje ne connais pas ce nom-là. Et sa mère, monsieur?... elle est morte?
— Non; sa mère vit encore. >
Une ombre s’étendit sur le visage de la malade; après un moment de silence, ellè dit :
— Mes yeux alors me trompent, monsieur; et je sens en effet quelquefois que ma tête est malade, et que mes idées s'égarent. Mais la ressemblance était si grande! et pourtant cette jeune demoiselle est encore plus jolie!
t Les ressemblances sont bien trompeuses et bien capricieuses; et elles dépendent plus de l’imagination que de la réalité. Quelquefois on découvre, entre deux figures tout à fait différentes, une ressemblance invisible aux autres. Mais à qui miss Cameron ressemble-t-elle?
— A une personne qui est morte, monsieur; morte depuis bien des années. Mais c’est une longue histoire qui pèse cruellement à ma conscience. Un jour, si vous voulez bien me le permettre, monsieur, j’allégerai ce fardeau, en vous la racontant.
— Si je puis vous être utile à quelque chose, disposez de moi. Mais n’avez-vous pas d’amis, de parents, d’enfant qu’il vous serait agréable de voir?
— Des enfants! non, monsieur; je u’ai jamais eu qu’un enfant et moi (elle appuya sur ces derniers mots), et il est mort en pays étranger!
— Et vous n’avez pas d’autres parents?
— Non, monsieur. Mon histoire est courte et simple. J'ai été élevée avec soin : j’étais fille unique. Mon père était un petit fermier; il mourut lorsque j’avais seize ans, et j’entrai en service chez une bonne vieille dame. Elle et sa fille me traitèrent plus en compagne qu’en domestique. J’étais alors une jeune fille vaniteuse et étourdie, monsieur. Un jeune homme, fils d’un fermier des alentours, me faisait la cour, et je lui étais fort attachée; mais nous n’avions d’argent ni l’un ni l’autre, et ses parents refusèrent leur consentement à notre mariage. Je fus assez sotte pour penser que si William m’eût aimée, il aurait dû tout braver pour moi, et sa prudence me froissa de telle sorte que j’épousai un autre homme que je n’aimais point. J’en fus bien punie, car ce dernier me maltraita, et s’adonna à la boisson. Je rentrai en
service chez mes anciennes maîtresses pour lui échapper, car j’étais enceinte, et ses violences mettaient mes jours en danger. Il mourut subitement, ne laissant que des dettes. Après cela , un monsieur, un homme riche , à qui j'avais rendu service (ne vous méprenez pas, monsieur, si je vous disque c’est un service dont je me repens), me donna de l’ar* gent; il m’en donna assez pour que je pusse épouser mon premier amant. William et moi, nous partîmes pour l’Amérique. Grâce à notre petit avoir, nous vécûmes plusieurs années à New-York, dans l’aisance; et je fus longtemps heureuse, car j’avais toujours tendrement aimé W’illiam. Mon premier chagrin fut causé par la mort de l’enfant que j’avais eu de mon premier mari; mais je ne pus longtemps me livrer à ma douleur. William spécula, comme tout le monde en Amérique, et nous perdîmes tout ce que nous possédions. Il était d’une santé délicate et ne pouvait travailler. A la lin il obtint une place de maître d’hôtel à bord d'un bâtiment qui faisait la traversée de New-York à Liverpool, et on me prit pour servir dans la cabine. Nous voulions venir à Londres, car je pensais que mon ancien bienfaiteur pourrait nous venir en aide, quoiqu'il n’eût jamais répondu aux lettres que je lui avais écrites. Mais mon pauvre W'illiam tomba malade en mer, et mourut en vue du port. »
Mistress Elton se mit à pleurer amèrement, mais tran,quillement, comme une personne qui s’est familiarisée avec les larmes. Lorsqu’elle se fut remise, elle eut bientôt achevé son humble récit.
Rendue incapable de tout travail par le chagrin et une santé délabrée, elle se trouva seule dans les rues de Liverpool, sans autres moyens d’existence que les dons charitables des passagers et des marins du bâtiment par lequel elle était venue. Grâce à la petite somme qu’elle avait recueillie, elle était allée à Londres, où elle avait appris que son vieux protecteur était mort depuis longtemps ; elle n’avait aucun droit à invoquer auprès de sa famille. Lorsqu’elle avait quitté l’Angleterre , il lui restait un parent établi dans une ville du nord. Elle s’y rendit, pour voir s’évanouir sa dernière espérance : ce parent était mort aussi. Elle avait dépensé tout son argent, et il lui fallut mendier sur les routes et le long des chemins, ne sachant guère où elle allait, jusqu’au jour de l’accident qui lui avait valu un si généreux ami.
( Et telle est, monsieur, l’histoire de ma vie, dit-elle en
terminant, à part quelques épisodes que je pourrai vous mieux raconter si je deviens plus forte. Mais vous m’excuserez maintenant.
— Et êtes-vous bien ici ? êtes-vous heureuse, ma pauvre amie? Les gens avec qui vous êtes sont-ils bons pour vous?
— Oh ! bien bons ! Chaque soir nous prions tous pour vous, monsieur. Si les bénédictions des pauvres peuvent porter bonheur aux riches, vous devez être heureux , monsieur ! >
Maltravers remonta à cheval, et revint chez lui le cœur plus léger que lorsqu’il était entré dans la chaumière. Mais le soir Cleveland se mit à parler de Vargrave et d’Eveline, de la bonne fortune du premier, et des charmes de l’autre ; et la blessure que Mallravers cachait si bien se remit à saigner.
« J’ai eu des nouvelles de Montaigne l’autre jour, dit Ernest, au moment où ils se retiraient pour la nuit, et sa lettre me décide. Si vous voulez bien de moi pour compagnon de voyage, je vous accompagne à Paris. Êtes-vous décidé à quittter Burleigli samedi prochain ?
— Oui; cela nous donneraun jour pour nous remettre du bal de lord Raby. Votre offre me ravit. Il ne sera pas nécessaire que nous restions plus d’un jour ou deux à Londres. Cette excursion vous fera du bien, mon cher Ernest; vous me paraissez plus triste que dans les premiers temps de votre retour en Angleterre. Vous vivez trop isolé ici; Burleigh vous plaira davantage à votre retour. Et peut-être alors ouvrirezvous plus volontiers les portes de votre vieux manoir à vos voisins et à vos amis. On s’y attend ; on compte sur vous pour représenter le comté aux élections prochaines.
— Je suis las de la politique, et je ne soupire qu’aprës la tranquillité.
— Mariez-vous à Paris ; et alors vous apprendrez que la tranquillité est un bien chimérique, > dit en riant le vieux garçon.