‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 48 sur 105 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Faites comme ont fait les cieux ; oubliex votre faute, ils vous ont pardonné, pardonnez'vous voua-méme.

(Shakcspcare. — Conte d'hiver).

La plus douce compagne qu’ait jamais espérée l'homme.

(Ll MtMl).

Le pasteur de Brook-Green était assis sur le seuil de sa porte. La cure qu'il habitait était un bâtiment irrégulier, sans ensemble, mais pittoresque ; assez modeste pour être en rapport avec les ressources du prêtre, et pourtant assez vaste pour loger le titulaire. Cette maison avait été construite dans un siècle oü les indigentes et pauperes, pour qui les universités ont été fondées, alimentaient plus que de DOS jours les sources du ministère chrétien, et oü il existait plus d’égalité entre le pasteur et son troupeau.

La porte, placée sous un porche rustique en ogive, oü s’abritait de chaque côté un banc de chêne destiné aux visiteurs pauvres, donnait de plain-pied dans un antique parloir. Cette salle, bien simple, mais riante, était éclairée par une grande fenêtre basse, devant laquelle reposait, sur une table luisante d’un bois foncé, une grande Bible recouverte d’une housse de serge verte, et à côté, la.Concordance, et le sermon du dimanche précédent, dans son enveloppe noire. A côté de l’âtre se trouvait un vaste fauteuil , vrai fauteuil de vieux garçon, garni d'un coussin de tapisserie. Un bureau en noyer, une ou deux autres tables, six chaises com-

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munes complétaient l’ameublement, avec deux ou trois cents volumes, rangés en ordre sur des rayons qui garnissaient les murailles, propres et lambrissées. Ce parloir était contigu à une autre pièce, à laquelle on montait par deux marches; celle-ci était plus petite, mais plus luxueuse; elle n’était habitée que les jours de fête, quand lady Vargrave, ou quelque autre paisible habitant du voisinage, venait prendre le thé chez le bon pasteur.

Le personnel domestique de l’humble ministre se composait d’une vieille femme de charge et de son petit-fils, jeune homme d’environ vingt-deux ans, à qui on confiait le soin de cultiver le jardin, de traire la vache, en un mot de faire tout ce qu’on lui demandait.

Cette digression nous a entraînés loin de M. Aubrey.

Le prêtre était donc assis, par une belle matinée d’été» sur le banc à gauche du porche, abrité des rayons du soleil par les branches épaisses d’un châtaignier, dont les larges rameaux ombrageaient la moitié de la petite pelouse qui séparait la maison des domaines silencieux de la mort et de l’éternelle espérance. Au-dessous d’une palissade ébréchée et envahie par la mousse, s’élevait le clocher du village ; à travers les arbres on apercevait, au-delà du cimetière, les murailles blanches du cottage de lady Vargrave, et plus loin, à l’horizon, quelques voiles sillonnaient les c vagues toujours agitées du majestueux océan >. Le vieillard jouissait paisiblement de la beauté de cette riante matinée, de la fraîcheur de l’air, de la chaleur des rayons vacillants, et peut-être plus encore des sereines pensées qui occupaient son esprit : fruits spontanés d’une âme contemplative et d’une conscience sans trouble. Il était à l’âge où l’on savoure avec le plus de volupté le simple sentiment de l’existence ; où l’aspect de la nature, et une conviction passive de la bonté de notre Père Tout-Puissant, suffisent à donner un bonheur inefifable et paisible, qu’on ne possède guère que lorsque le feu des passions s’est éteint, lorsque les souvenirs, plus vivants peut-être que naguère, se confondent dans les nuances adoucies du passé, et que la foi a poli leurs contours en émoussant leurs aspérités, lorsqu’il n’y a plus rien au-dedans qui puisse jeter de l’ombre sur les choses du dehors. A mesure que nous approchons du terme de la vie, les anges sont plus près de nous qu’auparavant. Il y a une vieillesse qui a plus de jeunesse de cœur que la jeunesse elle-même l

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Le vieillard était donc assis là, quand la petite porte par laquelle il passait les dimanches pour se rendre de son humble demeure à la maison de Dieu, s’ouvrit sans bruit; lady Yargrave entra.

Le prêtre se leva dès qu’il l’aperçut; et les traits charmants de la dame s’illuminèrent d’une expression de doux plaisir, lorsqu’elle lui serra la main, et lui rendit ses salutations.

11 y avait une particularité dans la physionomie de lady Vargrave que j’ai rarement vue chez d’autres. Son sourire, singulièrement expressif, venait moins des lèvres que des yeux; c’était en quelque sorte son front qui semblait sourire ; on eût dit que le nuage léger mais triste qui, malgré leur sérénité, voilait généralement ses traits, s’évanouissait tout à coup pour un moment.

Ils s’assirent sur le banc rustique; la brise de mer se jouait dans les feuilles tremblantes du châtaignier qui les ombrageait.

€ Je suis venue, comme de coutume, consulter mon excellent ami, dit lady Vargrave ; et, comme de coutume encore, c’est au sujet de notre Eveline absente.

r— Avez -vous de ses nouvelles, ce matin?

— Oui; et sa lettre accroît l’inquiétude que fit d'abord naître en moi votre perspicacité, bien plus clairvoyante que la mienne.

— Vous parle-t-elle donc beaucoup de lord Vargrave?

— Pas beaucoup, mais le peu qu’elle en dit laisse voir à quel point l’union que souhaitait tant mon pauvre mari lui répugne; plus que jamais, assurément! Mais ce n’est pas tout, ni ce qu’il y a de pis ; car vous savez que le feu lord avait prévu ce cas (il l’aimait avec tant de tendresse que son ambition pour elle ne prenait sa source que dans son affection). La lettre qu’il a laissée lui pardonne et la dégage, dans le cas où elle se révolterait contre le choix de l’époux qu’il aurait préféré lui donner.

Lord Vargrave est peut-être un homme généreux; il a l’air du moins d’un homme honnête et loyal ; il doit sentir que son oncle a déjà fait tout ce que réclamait la justice.

-- Je le crois. Mais, comme je vous le disais, ce n’est pas tout; je vous ai apporté la lettre d’Eveline pour vous la faire voir. Il me semble qu’il arrive ce que vous redoutiez. Ce M. Maltravers s’est emparé de toutes ses pensées, plus qu’elle ne le croit elle-même. Voyez comme elle s’arrête

longuement sur tout ce qui le concerne, et comme, après s’ètre interrompue, elle revient encore et toujours au même sujet. »

Le pasteur mit ses lunettes, et prit la lettre. C’était une chose étrange que de voir ce vieux prêtre aux cheveux blancs témoigner un intérêt si grave aux secrets d’un jeune cœur! Mais ceux qui veulent se charger de diriger les âmes ne sauraient jamais avoir trop d’expérience pour sonder les cœurs !

Lady Vargrave regardait par-dessus son épaule tandis qu’il lisait, et de temps en temps elle posait le doigt sur les passages qu’elle désirait lui signaler. Le vieux prêtre inclinait la tète chaque fois ; mais ils ne parlèrent ni l’un ni l’autre jusqu’à ce qu’ils eussent achevé leur lecture.

Le pasteur alors replia la lettre, ôta ses lunettes, toussa et prit un air grave.

c Eh bien? dit lady Vargrave avec inquiétude, eh bien?

— Ma chère amie, cette lettre demande à être méditée. En premier lieu, il est évident pour moi, pn dépit de la présence de lord Vargrave au presbytère, qu’il arrange les choses de manière à ne pas laisser la pauvre enfant mattresse de rien conclure. Et en effet, pour un esprit d’une délicatesse et d’une droiture aussi remarquables, ce n’est pas une tâche facile.

— Ecrirai-je à lord Vargrave?

— Nous y réfléchirons. En attendant, ce M. Maltravers....

— Ah! oui, ce M. Maltravers I

— L’enfant nous dévoile plus l’état de son cœur qu’elle ne le croit; et pourtant -je suis moi-môme embarrassé. Observez qu'elle ne nous parle qu’une ou deux fois de ce colonel Legard dont elle a fait la connaissance; tandis qu’elle nous parle longuement de M. Maltravers, et nous avoue l’effet qu’il a produit sur son esprit. Pourtant savez-vous que je redoute plus sa réserve au sujet du premier que toute la franchise avec laquelle elle trahit l’influence du dernier? Il y a une grande différence entre une première fantaisie et un premier amour.

— Vraiment? dit la dame d’un ton distrait.

— Et puis nous ne connaissons ni l’un ni l’autre cet homme singulier; je veux dire Maltravers. Nous ne connaissons ni sa réputation, ni son caractère, ni ses principes : toutes choses dont Eveline ne peut juger par elle-même, parce qu'elle est trop jeune et trop innocente. Il y a cepen-

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dant une chose dans sa lettre qui milite en faveur de Maltravers.

— Laquelle?

— Il s’éloigne d’elle. C’est là, s’il a découvert le secret d’Eveline, ou bien s’il s’est aperçu que sa présence a trop de charmes pour lui, c’est là, dis-je, la ligne de conduite que devait suivre une âme loyale et courageuse.

— Pourquoi? s’il l’aime!

— Oui; mais tant qu’il croira que sa main est promise à

un autre

— C’est juste. Que faire, si Eveline aime, et qu’elle aime seule? Ah! c’est le malheur de toute une existence!

— Peut-être serait-il préférable qu'elle revînt ici , dit M. Aubrey; et pourtant, s’il est déjà trop tard, si ses affections sont engagées, nous resterions toujours dans l’ignorance des principes et des qualités morales de l’objet de son affection. Lui-même il ne connaîtrait peut-être jamais la véritable nature de l’obstacle que lui opposent les droits de lord Vargrave.

— Si j’allais la rejoindre? "Vous savez combien je redoute de me rencontrer avec des personnes étrangères, combien je crains la curiosité, les doutes, les questions, combien... (la voix de lady Vargrave devint tremblante) combien je suis peu propre à... à... »

Elle s’arrêta court, et une légère rougeur colora ses joues.

Le curé la comprit et se sentit tout attendri.

< Chère amie, dit-il, voulez-vous me confier cette mission? Vous savez combien certains souvenirs rendent Eveline chère à mon coeur ! Peut-être serai-je, mieux que vous, à même d’observer en silence si cet homme est digne d’elle, s’il est capable de faire son bonheur; peut-être, mieux que vous, pourrai-je découvrir exactement la nature des sentiments qu’elle éprouve pour lui; peut-être aussi, mieux que vous, pourrai-je arriver à une explication avec lord Vargrave.

— Vous avez toujours été mon meilleur ami, dit la dame avec émotion; combien ne vous dois-je pas déjà? Quelles espérances au-delà de la tombe! Quelles....

— Chut! interrompit le curé avec douceur; c’est votre bon cœur, c’est la pureté de vos intentions, qui ont accompli votre expiation ; permettez-moi d’espérer aussi qu’elles vous ont réconciliée avec vous-même. Mais revenons à notre

Eveline. Pauvre enfant! combien le ton de découragement de celte lettre rappelle peu sa galté, l’enjouement qu’elle montrait quand elle était auprès de nous! Nous avons cru bien faire; et pourtant nous avons peut-être eu tort de l’abandonner à des étrangers. Et ce Maltravers 1 Eveline, par son enthousiasme et sa vive admiration du génie, était déjà à demi préparée à se l’imaginer telle qu'elle le dépeint. Il doit y avoir un charme dans ses ouvrages que je n’y ai point aperçu, car vous-même, par moments, vous paraissez en subir l’influence.

— Parce qu’ils me rappellent la manière dont il parlait, dont il pensait, lui. Si ce Maltravers lui ressemblait sous d’autres rapports, Eveline serait certainement bien heureuse!

— Et si, maintenant que vous êtes libre, il vous arrivait de le rencontrer, lui, demanda le prêtre avec intérêt; si son souvenir vous était resté fidèle comme lui est resté le vôtre, et s’il vous offrait la seule compensation qui lui soit possible en dédommagement de tout ce que vous a coûté la faute de sa jeunesse, si un pareil hasard se présentait parmi les vicissitudes de la vie, vous.... >

Le prêtre s’arrêta soudain, frappé de l’extrême pâleur de lady Vargrave, et du tremblement qui agitait ses membres délicats.

« S'il arrivait une pareille chose, dit-elle à voix trèsbasse; si nous devions nous revoir, et qu’il fût (ainsi que vous et mistress Leslie semblez le penser) pauvre et d'une naissance obscure; si ma fortune pouvait lui venir en aide, et que mon amour pût encore, toute changée, toute vieillie que je sois.... oh 1 ne me parlez pas de cela! je ne puis supporter la pensée d’un pareil bonheur!... Et pourtant, s’il m’était seulement permis de le revoir avant de mourir! »

Elle joignit les mains avec ferveur en prononçant ces paroles, et la rougeur qui couvrit son visage y répandit tant d’éclat et de fraîcheur, qu’Eveline même, en ce moment, n’eût guère paru plus jeune.

c Assez! dit-elle, après un moment de silence, lorsque cet éclat passager se fut évanoui. Ce n’est là qu’une vaine espérance. Tout amour terrestre est enseveli pour moi; et mon cœur est là-haut! »

Elle montra le ciel, et tous deux gardèrent le silence.

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