CHAPITRE VI
Sol. — Eh! bien, ne vous déplaise, honorable mylord , nous parlions de ceci, de cela et de l’autre.
{V Etranger,)
Aubrey était resté enfermé toute la matinée avec Evelibe. En même temps que son arrivée, celle-ci avait appris le départ de Maltravers. Cette nouvelle l’avait beaucoup agitée et abattue; en rattachant cette circonstance aux paroles solennelles que Maltravers lui avait adressées la veille, elle se demandait avec étonnement quels sentiments elle avait pu lui inspirer. Se pouvait-il quil l’aimât, elle si jeune, si ignorante, si inférieure à lui ? Impossible ! Hélas ! hélas ! pauvre Maltravers 1 son génie, ses facultés brillantes, ses nobles qualités, tout ce qui lui valait l’admiration et le respect craintif d’Eveline ne servait qu’à l’éloigner davantage de son cœur 1 Au moment même oü elle se demandait s'il avait de l’amour pour elle, elle ne songeait pas à se demander si elle n’en ressentait pas pour lui. Mais cette question mêrtie qu’elle s'adressait, sa raison abusée y répondait négativemenL S’il l’aimait, pourquoi la fuirait-il ? Elle ne comprenait pas ses scrupules exagérés, elle ignorait la conviction erronée qui s’était emparée de son esprit. Aubrfey se sentit plus embarrassé qu'éclairé par sa conversation aveb son élève. Une seule chose lui parut évidente ; le plaisir qu’elle éprouvait à la pensée de revenir au coUage, près de sa mère.
Eveline ne püt recouvrer assez de calme pour prendre part au dîner de la fatnille, et lorsqu'on sonna le second coup de cloche, ÀUbrey la laissa seule, et alla porter ses excuses à mistress Merton,
« Mon Dieu ! que j’en suis fâchée, dit la bonne dame. Il in’â semblé en effet à déjeuner que miss Cameron paraissait fâligüéé, et qu’il y avait quelque chose de nerveux, d’agité.
dans ses manières. C'est, sans doute, la surprise de votre arrivée qui l’aura bouleversée. Ma chère Caroline, vous feriez bien d’aller voir ce qu'elle voudrait qu'on loi portât dans sa chambre : un peu de potage peut-être, avec une aile de poulet.
— Je crois ( ma chère, dit M. Merton d'un ton cérémonieux, que, par respect pour miss Cameron, vous devriez vous-mème accompagner Caroline.
— Je vous assure, dit le pasteur, effrayé de l’avalanche de politesses qui menaçait la pauvre Eveline, je vous assure que miss Cameron préférerait qu'on la laissât seule en ce moment. Comme vous le disiez, mislress Merton, elle a les nerfs un peu agités. >
Mais déjà Mistress Merton avait quitté la chambre, en faisant une profonde révérence, et Caroline avec elle.
« Revenez, Sophie 1 Cécile, revenez! dit M. Merton en arrangeant son jabot.
— Oh I ma chère Eveline I pauvre chère Eveline ; Eveline est malade, dit Sophie. Moi je puis aller auprès d’Eveline ! 11 faut que j’y aille, papa!
— Non, ma chère, vous êtes trop bruyante; vous voyez là des enfants complètement gâtés, monsieur Aubrey. »
Le vieillard les regarda avec bienveillance, et les attira sur ses genoux. Pendant que Cécile caressait ses longs cheveux blancs, et que Sophie babillait sans fin sur la beauté et la bonté de sa chère Eveline, lord Vargrave entra dans le salon.
En voyant le pasteur, sa figure ouverte s’épanouit de surprise et de plaisir ; il s’approcha de lui avec empressement, il lui saisit les deux main«, il manifesta le plus grand contentement de le revoir, il lui demanda avec sollicitude des nouvelles de Lady Vargrave, et ce ne fut que lorsqu’il se trouva à bout d’haleine, et que mislress Merton et Caroline en revenant lui apprirent l’indisposition de miss Cameron, que ses ravissements cessèrent. Un instant auparavant il était plein de joie ; à présent, au contraire, il se montrait accablé de chagrin.
Le dîner se passa assez tristement. Les enfants, tolérés au dessert, égayèrent un peu tout le monde; lorsqu'ils s’en allèrent avec les dames, Aubrey se leva aussi sur-le-champ pour retourner auprès d’Eveline.
c Allez-vous auprès de miss Cameron? dit lord Vargrave; dites-lüi, je vous en prie, combien je suis malheureux de âon indisposition. Jë ctoiâ que ce raisin (il est si beau) ne
pourrait lui faire du mal. Oserai-je vous prier de le lui offrir avec mes compliments les plus affectueux et les plus empressés? Je serai bien tourmenté jusqu’à votre retour. Maintenant, Merton (ajouta-t-il dès que la porte se fut refermée derrière le pasteur), faites-nous servir une autre bouteille de ce fameux bordeaux! Quel drôle de vieux bonhomme ça fait, ce prêtre! un véritable original! t
— Lady Vargrave et miss Cameron l’aiment beaucoup, m’a-t-on dit, reprit M. Merton. Ce n’est qu’un simple prêtre de village, je présume, sans talent, sans énergie; autrement il ne serait pas vicaire, à son âge.
— C’est vrai; votre observation est très-juste; l’église est | une aussi bonne profession que toute autre pour faire son chemin quand on a des moyens. Je vous verrai évêque, vous, un de ces jours ! >
M. Merton hocha la tête.
« Mais oui, mais oui, quoique vous ayez dédaigné jusqu’à ^ ce jour de déployer une seule des trois conditions orthodoxes qui donnent droit à la mitre.
— El quelles sont-elles, mylord ? '
— Il faut éditer une tragédie grecque, écrire un pamphlet politique, et apostasier au bon moment.
— Ah! ah! mylord est sévère à notre égard.
— Non pas ; j’ai souvent regretté qu’on ne m’ait pas destiné à l’église. C’est une excellente profession, quand elle est bien comprise. Par Jupiter! j’aurais fait un fameux évêque ! >
En sa qualité d’ecclésiastique, M. Merton s’efforça de prendre un air grave; en sa qualité d'homme du monde, -, tolérant et bon enfant, il abandonna cette tentative ; il rit de bon coeur de la plaisanterie de l’homme d’avenir.