CHAPITRE V
Certes, c'est an grand cas, Icas, Ouo toujours tracas ou fracas Vous faites d'une ou d'autre sorte; C’est le diable qui vous emporte I (Voiture.)
Lord Vargrave avait passé la nuit du bal et la matinée suivante à Knaresdean. Il était nécessaire d’amener à une * conclusion complète et définitive les conseils de ce conclave d’intrigues, et l’on finit par y réussir. Il semblait véritablement, lorsque les forces en furent calculées, après avoir examiné et considéré le nombre des amis et des ennemis, après avoir tenu compte des incertains qu’il faudrait gagner, il semblait véritablement, dis-je, même aux espits les moins ardents, que le parti Saxingbam ou plutôt Vargrave fût en état d’aspirer à destituer le ministère ou du
moins à lui dicter des ordres. Il ne restait à décider maintenant que l’heure la plus favorable pour agir. Fort satisfait, lord Vargrave revint vers le milieu du jour au presbytère.
c Ainsi, pensait-il, en se rejetant dans le fond de sa voiture, ainsi en politique mon horizon s’éclaircit, comme le soleil qui se dégage des brouillards. Le parti auquel je me suis attaché doit être le plus solide, parce qu'il possède le plus de richesses, et les préjugés les plus enracinés. Quels éléments pour un parti! Tout ce qu’il me faut maintenant, c’est une fortune suffisante pour étayer mon ambition. Il n’y a plus d’obstacles sur mon chemin que ces maudites dettes, ce honteux besoin d’argent. Et pourtant Eveline m’effraie ! Si j’étais plus jeune, ou bien si je n’avais pas fait ma position trop tôt, je l’épouserais de ruse ou de force : je l'enlèverais, je m’enfuirais avec elle à Gretna Green, et je ferais de Yulcain le ministre de Plutus. Mais un pareil coup de tête ne conviendrait ni à mon âge ni à ma réputation. Une jolie histoire à mettre dans les journaux, que le diable confondel Allons ! qui ne risque rien n’a rien; je me fierai à mon étoile. En attendant, Doltimore m’appartient; Caroline le gouvernera, et moi je gouverne Caroline. Son vote et ses bourgs électoraux, c’est déjà quelque chose; mais c’est son argent qui me sera le plus immédiatement utile. Il faut que je lui fasse l’honneur de lui emprunter quelques milliers de livres; Caroline se chargera d’arranger cela pour moi. Il est avare, cet imbécile, tout dissipateur qu’il est, et il a fait une triste figure l’autre jour quand je lui ai délicatement insinué que j’avais besoin d’un ami, id est, d’un prêt! L’argent et l’amitié c’est la môme chose sous deux noms différents. > C’est dans ces réflexions que Vargrave passa le temps jusqu’au moment où la voiture s’arrêta à la porte du presbytère.
En entrant dans le vestibule, il rencontra Caroline qui venait de quitter son appartement.
« Quel heureux hasard que vous ayez votre chapeau! Il me tarde de faire un tour de jardin avec vous.
— Et moi aussi je suis bien aise de vous voir, lord Vargrave, dit Caroline en lui prenant le bras.
— Acceptez mes sincères félicitations, ma douce amie, dit Vargrave lorsqu’ils se trouvèrent dans le jardin. Vous ne sauriez croire à quel point Doltimore est heureux. Il est venu à Knaresdean hier pour m’apprendre la nouvelle, et sa cravate était plus irréprochable que jamais. C’est un bon enfant!
— Ah ! comment pOuvez-vous parler ainsi? N'éprouvez-vous donc aucun chagrin en pensant que... que je suis à un autre?
— Votre cœur m'appartiendra à tout jamais; voilà la vraie ‘ fidélité ; d’ailleurs que pouvions-nous faire? Quant à Doltimore, ‘ nous nous le partagerons. Voyons, prenez courage, ma mie;
’ ce que je vous dis-là, c’est pour vous empêcher de vous
attrister. Ne croyez pas que jè sois heureux! »
’ Caroline laissa couler quelques larmes ; mais sous l’influence
î des sophismes et des flatteries de lord Vargrave, elle recou-
; vra par degrés Tordre d’idées froides et mondaines qui lui
était habituel.
• € Où donc est Eveline? demanda Vargrave. Savez-vous ' que cette petite sorcière m’a paru à moitié folle le soir du
bal? Elle avait la tête à Tenvers, et non-seulement elle répondait à tort et à travers à toutes les questions que je lui ’ adressais, mais à chaque moment je me flgurais qu’elle allait fondre en larmes. Pouvez-vous me dire ce qu’elle
* avait?
— Elle s’affligeait de la pensée que je vais épouser un ' homme que je n’aime pas. Ah I Vargrave, elle a plus de cœur ' que vous !
' — Mais elle ne se doute pas que c’est moi que vous aimez,
' j’espère? demanda Lumley avec effroi. Vous autres femmes, vous vous faites tant de confidences!
— Non, elle ne soupçonne pas notre secret.
— Alors, votre prochain mariage ne me semble pas une cause suffisante pour expliquer tant de distraction.
— Peut-être a-t-elle entendu quelques-unes des impertinences qu’on disait tout bas au sujet de sa mère. — Qui donc était lady Vargrave? et — Quel était donc ce Cameron, le premier mari de lady Vargrave, car j’ai entendu faire plus ’ de cent fois ces sottes questions ; les provinciaux chuchotent si haut !
— Ah ! voilà qui explique probablement le mystère. Quant à moi, je suis aussi embarrassé que n’importe qui de savoir ‘ ce qu’était lady Vargrave!
— Votre oncle ne vous Ta-t-il pas dit?
— 11 m’a dit qu’elle n’était pas d’une naissance ou d’un ' rang bien élevé : voilà tout; et elle-même, avec son air tran-
’ quille et simple, elle élude mes questions les plus adroites
’ avec Tagile souplesse d’une anguille. Elle est encore admirablement jolie, plus régulièrement belle même qu’Eveline.
224 ALICE ou LES lÔY STÈRES
Le vieux Templelon était friand, sans aVoir l’air d’y toucher.
— Dans tous les cas, elle a toujours dû être irréprochable, à en juger par son air, qui même à présent rappelle plutôt une enfant qu’une matrone.
— Oui; elle n’a guère la mine d’une veuve, la pauvre femme I Mais son éducation n’a pas été très-soignée, excepté pour ce qui est de la musique; et elle connaît le monde à peu près aussi bien que l’évêque d’Autun connaît la Bible. Si elle n’éiait si simple, elle serait sotte; mais la sottise n’est jamais simple; elle est toujours rusée. Néanmoins il y a une certaine ruse à cacher si bien les annales caméroniennes dé son passé. Peut-être en apprendrai-je davantage sur son compte dans quelque temps d’ici, car je me propose d’aller à G***, oü mon oncle a demeuré naguère, afin de voir si je ne pourrais pas , raviver sous le manteau (puisque les pairs ne sont que des électeurs de contrebande) son ancienne influence parlementaire dans cetté ville. Peut-être m’en dira-t-on, là plus que je n’en sais maintenant.
— Le feu lord s’est-il marié à C***?
— Non; dans le Devonshire. Je ne sais même pas si mistress Cameron est jamais allée à G***.
— Vous devez être curieux de savoir ce qu’était le père de votre futur?
Sonpère? Non; je n’ai point de curiosité de ce côté. Et,
pour vous dire vrai, je suis beaucoup trop occupé du présent pour m’amuser à remuer ce tas de décombres qu’on appelle le passé. J’imagine que votre bonne grand’mère, aussi bien que cet aimable vieux prêtre de Brook Green, connaissent à fond toute l’histoire de lady Vargrave, et puisqu’ils la tiennent en si haute estime, j’admets sans examen qu'elle doit être sans tache.
— Ah! que je suis étourdie! à propos du vieux pasteur. J’oubliais de vous dire qu’il est ici. Il est arrivé il y a deux heures environ, et depuis, il est enfermé avec Evehne.
— Ah diable ! qu’est-ce qui l’amène dope, ce vieux bonhomme ?
— Je n’en sais rien. Papa a reçu une lettre de lui hier, qui lui annonçait son arrivée. Peut-être lady Vargrave penset-elle qu’il est temps qu’Eveline s’en retourne.
— Que dois-je faire? dit Vargrave avec inquiétude. Faut-il risquer si tôt ma déclaration?
— Je suis sûre que ce serait inutile, Vargrave. 11 faut vous préparer à un désappointement.
— Et à la ruine, murmura Vargrave d’un air sombre. Ecoutez-moi, Caroline. Elle peut me refuser, si bon lui semble. Mais je ne suis pas homme à me laisser déposséder. Il faut qu’elle soit à moi, n’importe par quel moyen ; la vengeance m’y pousse aussi bien que l’ambition. Le fU de la vie de cette jeune fille a été comme une ligne noire dans le tissu de ma vie ; elle m’a volé ma fortune, à présent elle entrave ma carrière, elle m’humilie dans mon orgueil. Mais comme un chien qui a flairé le sang, je poursuivrai à mort mon gibier, quelque tortueuse que soit sa route !
— Vargrave, vous m’épouvantez ! Réfléchissez ; nous ne vivons pas dans un siècle où la violence...
— Bah ! interrompit Lumley, en lançant un de ces regards sombres qui de temps & autre, quoique rarement, faisaient disparaître le caractère ordinaire de sa figure placide et fine. Bah ! nous vivons dans un siècle aussi favorable au développement de l’intelligence et de l’énergie que toutes les époques décrites dans les romans. Tai assez foi en moi-méme et en ma bonne fortune pour vous dire, avec la voix d’un prophète, qu’Eveline remplira le vœu de mon oncle mourant. Mais la cloche nous rappelle. >
■ Au moment oü lord Vargrave rentrait dans la maison, son valet lui remit une lettre arrivée le matin. Elle était de ^ M. Gustave Douce, et elle contenait ces mots :
' a Fleet Street, le 20 ... 18..
' € Mylord,
J < C’est avec le plus grand regret que je vous préviens, en i mon nom et celui de mes associés, qu’il nous sera impossible, dans l’état actuel des fonds publics, de renouveler I votre billet de dix mille livres sterling, qui échoit le 28 couf rant. J’appelle avec respect votre attention sur cet avis et j’ai l’honneur d’être, ü .
c Mylord,
i? c En mon nom et celui de mes associés, votre très-obéissant, reconnaissant et humble serviteur.
Gustave Douce.
a Au très-honorable lord Vargrave, etc. etc. >
* Cette lettre accrut l’anxiété et confirma la résolution de lord Vargrave; elle parut même aiguiser aussi ses traits déjà Auce. 15
aigus, pendant qu’il ajustait sa cravate devant le miroir, tout en grommelant fotce imprécations à l'adresse de MM. Doüce et G‘«.