CHAPITRE III
Cœlebs quid agam?
(Horace.)
Dans une chambre de l’hôtel Fenton lord Yargrave était assis à côté de Caroline, lady Doltimore, deux mois après le mariage de cette dernière.
« Doltimore est donc décidé à voyager à l’étranger aussitôt après votre retour de Gornwall?
— Positivement : nous allons à Paris. Vous pourrez nous y rejoindre à Noël? j’y compte.
— N’en doutez pas; et avant cette époque j’espère avoir arrangé certaines affaires politiques qui, dans ce moment, me tourmentent et m’absorbent plus encore que mes affaires particulières.
— Vous avez fait entendre raison à M. Douce, n’est-ce pas, et vous avez obtenu un délai?
— • Oui, je l’espère, jusqu’au moment où je toucherai la fortune de miss Gameron, qui m’appartiendra, je pense, lorsqu’elle aura dix-huit ans.
— Vous voulez dire le dédit de trente mille livres sterling ‘.
— Point du tout; je veux dire ce que je dis.
— Pouvez-vous véritablement vous imaginer qu’elle acceptera votre main ?
— Oui, avec votre concours, je le crois assurément. Ecoutez-moi. 11 faut que vous emmeniez Eveline à Paris. Sans aucun doute elle sera charmée de vous y accompagner; du reste j’ai préparé les voies. Car il va sans dire que, comme ami de la famille et comme tuteur d’Eveline, j’ai continué ma correspondance avec Lady Vargrave. Elle m’écrit qu’Eveline a été souffrante, qu’elle est triste; elle craint que sa
fille ne s’ennuie à Brook Green, etc. Je lui ai répondu que plus ma pupille verrait le monde avant que d’y prendre la position qu’elle doit y occuper quand elle sera majeure, mieux elle remplira les intentions de feu mon oncle, relativement à son éducation, et ainsi de suite. J’ai ajouté que puisque vous alliez à Paris, et que vous aimiez tant Eveline, il ne pouvait se présenter de meilleure occasion pour elle de débuter dans le monde, sous les plus favorables auspices. La réponse de lady Vargrave m’est parvenue ce matin : elle consentira à cet arrangement, pourvu que vous le proposiez.
— Mais quel bien résultera-t-il pour vous de ce projet? A Paris vous aurez bien certainement des rivaux, et...
— Caroline, interrompit lord Vargrave, je sais très-bien ce que vous allez dire; je connais aussi le danger que je cours. Mais entre plusieurs maux, je choisis le moindre. Tant qu’elle sera à Brook Green, voyez-vous, et sous les yeux de ce finaud de vieux prêtre, je n’en pourrai venir à bout. Elle y est complètement soustraite à mon influence. Il n’en sera pas de môme en pays étranger, sous le même toit que vous. Écoutez-moi encore un instant. Dans ce pays, et surtout dans la retraite protectrice de Brook Green, il me serait impossible d’employer aucun des moyens auxquels je serai forcé de recourir si j'échoue autrement.
— Quels sont donc vos desseins? dit Caroline avec un léger frisson.
— Je n’en sais rien encore. Mais je puis toujours vous dire qu’il me faut la fortune de miss Cameron, et que je l’aurai. Je suis un homme aux abois; et je prendrai les grands moyens s’il le faut.
— Mais pensez-vous que je vous aiderai, moi? que je serai votre complice ?
— Chut! pas si haut! Oui, Caroline, vous m’aiderez, vous serez ma complice dans tous les projets que je formerai; il le faut.
— Il le faut ? Lord Vargrave !
— Oui, dit Lumley en souriant, et en baissant le ton jusqu’au chuchotement ; ouil Vous êtes en mon pouvoir !
— Traître 1... Vous n’oseriez!... Vous ne pouvez vouloir...
— Je ne veux rien de plus que vous rappeler les liens qui existent entre nous; ces liens-là doivent nous unir de l’amitié la plus étroite et la plus confiante. Voyons, Caroline, souvenez-vous qu’il n’est pas juste que tous les bien-
Alice. 17
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faits viennent du mônoe côté. Je vous ai procuré le rang et la fortune j je vous ai fait avoir un mari ; il ‘faut maintenant que vous m’aidiez à obtenir ma femme ! m
Caroline se renversa dans son fauteuil, et se couvrit le visage de ses mains.
€ J’admets, continua Vargrave froidement , j’admets que votre beauté et vos talents soient suffisants par eux-mêmes pour charmer un homme plus sensé que Doltimore; mais si je n’avais pas étouffé ma jalousie, sacrifié mon amour ; si j’avais glissé le plus petit avertissement à votre seigneur et maître ; je dirai plus, si je n’avais alimenté sa vanité de petit chien par toute la crème et le sucre de mes mensonges flatteurs, à l’heure qu’il est vous seriez encore Caroline Merton.
— Oh ! combien je voudrais qu’il en fût ainsi ! Combien je voudrais être tout autre chose que votre instrument, votre victime ! î’olle que j’étais ! Misérable que je suisi oh! quelle juste punition!
— Pardonnez-moi, pardonnez-moi, ma chérie, dit Vargrave d’un ton caressant ; j’ai eu tort, pardonnez-moi ; mais vous m’avez irrité, vous m’avez exaspéré par votre apparente indifférence pour ma prospérité, pour mon sort tout entier. Je vous le dis, et vous le répète, idole de mon âme, vous ôtes le seul être que j’aime ! Et, si vous vouliez me le permettre, si vous vouliez vous montrer supérieure, comme je l’avais tant espéré, à tous ces préjugés de la convention et de l’éducation, vous seriez la seule femme que je pusse à la fois entourer de mon amour comme de mon respect. Oh! plus tard, lorsque j’aurai atteint la haute position pour laquelle je sens que je suis né, lais^ez-moi croire que c’est à votre générosité, à votre affection, à votre zèle que j’aurai dû mon élévation. En ce moment je suis au bord d’un précipice; si vous me retirez votre main, j’y tomberai. Ma fortune est dissipée; le misérable dédit, qui me reviendra dans le cas où Eveline continuerait à repousser mon alliance lorsqu’elle atteindra l’âge de dix-huit ans, est gravement hypothéqué. Je suis engagé dans des projets vastes et hardis qui peuvent, ou me faire parvenir aux plus hautes positions, ou me faire perdre celle que j’ai en ce moment. Dans l’un ou l’autre cas l’argent m’est indispensable, soit pour soutenir mon rang, soit pour me relever de ma chûte.
— Mais ne m’avez-vous pas dit qu’Eveline se proposait, qu’elle vous avait même promis de mettre sa fortune à votre disposition, tout en refusant votre main ?
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