‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 62 sur 105 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

M. Bumblecase, un mot, s'il vous plaît; j'ai deux mots à vous dire.

Adieu, beau manoir de Blaokacre, avec tes bois, tes taillis et tes dépendances de toutes sortes.

(WicHERLEY. — Le franc parleur .)

En quittant l’hôtel Fenton, lord Vargrave entra dans un des clubs de Saint James’s Street. C’était une chose qui n’était pas dans ses habitudes; ce n’était pas un amateur de clubs. Il n’avait pas pour système de dépenser son temps inutilement. Mais c'était un jour pluvieux du mois de décembre ; la chambre ne s’assemblait pas encore, et il avait terminé ses affaires officielles. Il était donc au club, entrain de grignoter un biscuit, et de lire l’article principal d’un des journaux ministériels, dont il avait lui-même fourni la don-

née, lorsque lord Saxingham s’approcha de lui, et l’entraîna vers une fenêtre.

« f’ai lieu de croire que votre visite à Windsor a bien fait, dit le comte.

— Ah! vraiment! je l’avais bien pensé.

— Je ne crois pas qu’un certain personnage consente jamais à la question de ***; et le premier ministre que j’ai vu aujourd’hui m’a paru froissé et irrité.

— De mieux en mieux; je suis convaincu que nous sommes dans la bonne voie.

— J’espère qu’il n’est pas vrai, Lumley, que votre mariage avec miss Cameron soit rompu. Le bruit en courait au club, comme vous y entriez.

— Démentez ce bruit, mon cher lord, il faut le démentir. J’espère, d’ici au printemps, vous présenter lady Vargrave. Mais qui donc a répandu ce bruit absurde?

— Votre protégé Legard dit qu’il en tient la nouvelle de son oncle, qui lui-même la tenait de sir John Merton.

— Legard est un sot, et sir John Merton est un âne. Legard ferait bien mieux de s’occuper de son bureau, s’il veut faire son chemin; et vous devriez bien le lui dire de ma paru J’ai entendu je ne sais où qu’il parle d’aller à Paris. Vous devriez bien lui faire entendre qu’il ferait bien de renoncer à de pareilles habitudes d’oisiveté Les fonctionnaires publics ne sont pas maintenant ce qu’ils étaient jadis; il faut gagner l’argent qu’on empoche. Du reste Legard ne manque pas de moyens, et mérite de l’avancement. Quelques mots d’avertissement de votre part lui feront le plus grand bien.

— Soyez sûr que je le sermonnerai. Voulez-vous dîner avec moi aujourd’hui, Lumley?

— Non, j’attends mon co-administrateur, M. Douce, pour

parler d’affaires un dîner en tête-à-tête, d

Lord Vargrave croyait avoir très-adroitement décidé M. Douce à laisser courir sa dette pour le moment; et, en attendant, il l’accablait de marques de condescendance. Celui-ci avait diné deux fois chez lord Vargrave, et lord Vargrave avait dîné deux fois chez lui. Le dîner plus intime de ce jour-là avait pour motif une lettre de M. Douce, dans laquelle il demandait à voir lord Vargrave, pour l’entretenir d’affaires sérieuses. Vargrave, qui n’aimait pas du tout le mot d’affaires de la part d’un monsieur à qui il devait de l’argent, pensa que le moyen de faire passer les choses en douceur c’était de les arroser de champagne.

En conséquence, il pria son cher M. Douce > de venir sans cérémonie dioer avec lui le jeudi suivant à sept heures ; toutes ses matinées étaient occupées.

A sept heures M. Douce arriva. Aussitôt qu’il fut entré Vargrave cria à tue-téle . c Sei^’ez tout de suite. » Le petit homme saluait, s’agitait, se tordait, et se pliait en deux, en rendant à Vargrave une poignée de main comme s’il s’apprêtait lui-même à se laisser mettre à la broche.

€ Avec votre permission, s’écria son hôte, nous ajourneront jusque après le dîner toute question de budget. C’est la mode aujourd’hui, vous savez, d’ajourner indéfiniment les discussions du budget. Ehl bien, comment va-t-on chez vous? Il fait diablement froid, n’est-ce pas? vous allez donc à votre villa tous les jours? C’est cela qui vous donne une si belle santé. Vous savez que, moi aussi, j’avais une villa; mais je n’avais jamais le temps d’y aller.

— Ahl. .. oui... je crois m’en souvenir; à Fui... Fui...

Fulham, articula avec difficulté M. Douce. C’était à votre pauvre oncle... maintenant elle fait partie du douaire de... de... lady Var... Var... Vargrave. Ains... ainsi

— Elle ne l’habite pas, interrompit brusquement Vargrave (qui était beaucoup trop impatient pour être poli). C'est trop près de Londres pour son goût; elle me l’a abandonnée. C’est une bien jolie habitation, mais elle me coûtait les yeux de la tête. Mes moyens n’y suffisaient pas ; je n’y allais jamais, de sorte que je l’ai louée à mon marchand de vins ; le loyer paie sa facture. Vous allez en goûter aujourd’hui quelques chaises et quelques tables sous forme de champagne. Je ne sais pourquoi, mais je me ligure toujours que mon Xérès a l’odeur du vieux fauteuil de cuir de mon oncle; une drôle d’odeur l une espèce d’odeur vénérable! j’espère que vous avez faim ? Le dîner est prêt. »

Vargrave babillait ainsi afin de donner à entendre au bon banquier que ses affaires étaient dans l’état le plus florissant. Il continua de tenir la balle en main tout le temps du diner; et chaque fois qu’il voyait M. Douce sur le point d’ajouter à son monologue le perfectionnement* eschyléen d’un second personnage, il fermait la malheureuse petite bouche essoufflée du digne homme par une exclamation de ce genre ; — Encore un verre de vin. Douce? — ou bien : — A propos. Douce I

A la fin, quand le dîner fut complètement achevé, et que les domestiques se furent retirés, lord Vargrave sachant

que tôt ou tard il faudrait bien laisser M. Douce s’expliquer, se rapprocha du feu, mit les pieds sur le garde-cendres, et s’écria, en avalant un verre de Bordeaux :

« Maintenant, Douce, que puis-je faire pour vous? >

M. Douce ouvrit ses yeux de toute leur grandeur, puis il les referma aussi rapidement, et il répéta cette opération jusqu’à ce que, les ayant mouchés assez de fois pour qu’il fût impossible de leur donner plus de clarté, il resta convaincu qu’il n’avait pas mal entendu ce qu’avait dit lord Vargrave.

t Vraiment, dit-il alors de son air le plus effaré, vraiment je... je... En vérité, mylord est trop bon... Je... je... je... voulais vous parler d’affaires.

— Eh ! bien, que puis-je pour vous ? Vous aviez quelque petit service à me demander ? Voyons, une bonne sinécure pour un commis que vous affectionnez? ou bien une place au Timbre pour votre gros laquais, John; c’est, je crois, le nom que vous lui donnez? Vous savez, mon cher Douce, que vous pouvez disposez de moi.

— Ah! vraiment... vous êtes plein de bon... bon... bontés, mais... mais... >

Vargrave se rejeta en arrière, ferma les yeux, contracta ses lèvres, et laissa résolument M. Douce s’expliquer sans interruption- Il se sentit considérablement soulagé en apprenant que l’affaire dont il s’agissait était relative à miss Cameron. M. Douce, après avoir rappelé à lord Vargrave, ainsi qu'il l’avait déjà fait bien souvent, le désir de son oncle que la plus grande partie de l’argent qu'il avait légué à Eveline fût placé en terres, lui annonça qu’il se présentait une excellente occasion de faire une acquisition qui aurait certainement réjoui le cœur du feu lord. Un superbe domaine, dans le genre de Blickling, un parc de six milles de tour, rempli de daims, dix mille arpents de terre, d’un revenu net de huit mille livres sterling ‘ : prix d’achat deux-cent-quarante mille livres La propriété entière était beaucoup plus grande; elle avait dix-huit mille arpents; mais on pourrait vendre les fermes les plus éloignées pai* lois séparés, afin de ne pas dépasser le chiffre juste que les tuteurs de miss Cameron pouvaient consacrer à cet achat.

«Bon! dit Vargrave ; et où cela se trouve-t-il? Mon pauvre

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