‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 63 sur 105 · Six millions · texte numérisé non relu

Six millions

oncle convoitait la terre de Clifford, mais les titres ne valaient rien.

— Celle-ci est... est... bien... bien... plus belle; un fameux placement; mais c’est un peu éloigné; c’est dans... dans... le nord, Li.... Li.... Lisle-Court.

— Lisle-Court ! mais n’est-ce pas la propriété du colonel Maltravers ?

— Oui. Du reste c’est tout à fait, je puis le dire, tout à fait un secret... oui; vraiment... un... se... se... secret. On ne l’a pas encore mise en vente... pas encore... ce sera bientôt enlevé.

— Hum! Le colonel Maltravers se serait-il par hasard mis dans l’embarras?

— Non; mais il n’aime, à ce que j’entends dire... ou plutôt lady Ju... Julia, m’a-t-on dit, oui... vraiment... elle n’aime pas... pas... pas aller si loin... de... de sorte qu’ils passent l’hiver en Italie au lieu de... Oui, c’est... c’est très-singulier; un si. . . si beau domaine.

Lumley connaissait un peu le frère aîné de son ancien * ami. C’était un homme qui avait quelques-uns des défauts d’Ernest; il était très-fier, très-exigeant, et très-dédaigneux. Mais ces défauts-là s’étaient développés par le contact avec le monde ordinaire et positif, ce n’étaient pas les abstractions élégantes et délicates qui distinguaient le plus jeune des deux frères.

Le colonel Maltravers, depuis son entrée dans la garde, était toujours resté essentiellement l’homme à la mode, et rien de plus. Mais, il avait beau être riche, bien-né, noblement apparenté, essentiellement à la mode, son orgueil le mettait mal à l’aise à Londres, comme son dédain le mettait mal à l’aise au fond de sa province. C’était un assez grand personnage; mais il voulait être un très-grand personnage. Il l’était effectivement à Lisle Court; mais cela ne lui suffisait pas; non-seulement il voulait être un très-grand personnage, mais il voulait l’être parmi d’autres personnages également importants ; et une société de squires et d’ecclésiastiques l’ennuyait. Sa femme lady Julia était une grande dame, insignifiante et jolie personne, qui voyait toutes choses par les yeux de son mari. Il était tout à fait maître chez lui, le colonel Maltravers. Il vivait princi|)alement à l’étranger; car sa fortune était une fortune de prince sur le continent, et de plus sa réputation irréprochable, ses manières de parfait gentilhomme et ses avantages physiques très-remarquables

lui assuraient une position plus importante dans les cours étrangères qu’à la cour d’Angleterre. Il y avait deux choses qui l’avaient bien dégoûté de Lisle Court; deux bagatelles pour d’autres, mais qui ne l’étaient pas pour Cuthbert Maltravers. En premier lieu un homme qui avait été le procureur de son père, et qui était l’incarnation même de la familiarité grossière et indiscrète, avait acheté une propriété voisine de Lisle Court, et horresco referens, il avait été créé baronnet ! Sir Grégory Gubbins prenait le pas sur le colonel Maltravers ! celui-ci ne pouvait faire une promenade à cheval sans rencontrer sir Grégory : il ne pouvait aller dîner en ville sans avoir le plaisir de se trouver derrière l’habit bleu à boutons de cuivre poli de sir Grégory.

La dernière fois qu’il était allé à Lisle Court, où il avait rassemblé une nombreuse et élégante compagnie, il avait vu, dès le premier jour qui suivit son arrivée, il avait vu, dis-je, de la fenêtre de son salon de réception, un grand «objet blanc, rouge, bleu et or, fort apparent au bout de la majestueuse avenue plantée par sir Guy Maltravers, en l’honneur de la victoire remportée sur la flotte espagnole. Il considéra cet objet dans un muet étonnement, et tous ses invités en firent autant. Un comte allemand plein de courtoisie, mit son lorgnon pour le regarder, et dit :

— Ah ! voilà ce que vous appelez un caprice dans votre pays I le caprice du colonel Maltravers !

Ce capi'ice était la pagode de sir Grégory Gubbins, érigée en imitation du Pavillon de Brighton. Le colonel Maltravers dès lors fut malheureux- ; le caprice le poursuivait; il semblait posséder le don d’ubiquité, l’infortuné ne pouvait y échapper, car la pagode était construite sur le point le plus élevé du comté; qu’il montât à cheval, qu’il marchât, qu’il restât chez lui, il l’apercevait de partout; et il croyait voir de petits mandarins qui secouaient, en le regardant, leurs petites têtes rondes. C’était là un des grands fléaux de Lisle Court; l’autre était encore plus amer. Les propriétaires de Lisle Court avaient depuis plusieurs générations possédé l’influence dominante dans la ville principale du comté. Le colonel lui-même s’occupait peu de politique, il était trop grand seigneur pour se plonger dans les travaux parlementaires. Il avait offert le siège dont il disposait à Ernest lorsque celui-ci avait commencé sa carrière politique, mais le résultat de leurs entretiens à ce sujet leur avait fait voir que leurs opinions politiques n’étaient pas les mêmes et la né-

gociation fut rompue, sans rancune de part ni d'autre. Plus tard le siège se retrouva vacant; le frère de lady Julia (qui venait d’être nommé lord de la Trésorerie) désirait entrer au Parlement : on lui offrit donc de représenter la ville de province en question. Or l’orgueilleux gentilhomme s’était marié dans la famille d’un pair aussi orgueilleux que lui, et le colonel Maltravers était fort content toutes les fois qu’il pouvait faire apprécier son importance aux parents de sa femme en leur rendant quelque service. Il écrivit à son régisseur qu’il s’occupât d’arranger convenablement cette affaûre, et il arriva le jour de l’élection, pour < partager le triomphe et la peine ». Qu’on devine quelle fut son indignation, en trouvant que le neveu de sir Grégory Gubbins était déjà sur le terrain ! Le résultat de l’élection fut la nomination de M. Auguste Gubbins; le colonel Maltravers fut poursuivi par une grêle de trognons de choux, et accusé d'avoir voulu vendre à un candidat du gouvernement les suffrages des dignes et libres électeurs de la ville de ***. Honteux et indigné le colonel Maltravers quitta Lisle Court, et se retira de nouveau sur le continent.

Une semaine environ avant la date de ce chapitre, il était arrivé à Londres, de retour de Vienne, avec lady Julia. Une nouvelle mortification y attendait le malheureux propriétaire de Lisle Court. On avait créé une compagnie de chemin de fer, dont sir Grégory Gubbins était le principal actionnaire; et le spéculateur, M. Auguste Gubbins, t un des hommes les plus utiles de la Chambre, » s’était chargé d’en faire accepter le projet au parlement. Le colonel Maltravers reçut une lettre d’une grandeur démesurée, contenant la carte des lieux que devait traverser ce bienheureux chemin de fer; et, ô stupeur! au fond de son parc s'étendait une ligne qui lui indiquait le sacrifice auquel on s’attendait de sa part pour le bien public; surtout pour le bien de cette ville même dont les habitants l’avaient assailli de trognons de choux !

Le colonel Maltravers perdit complètement patience. Ne connaissant pas nos sages procédés législatifs, il ignorait qu’un chemin de fer à l’état de projet est tout autre chose qu’un chemin de fer terminé ; et que d’ailleurs les comités parlementaires ne se montrent rien moins que favorables à des projets qui ont pour résultat d’amener le public dans le parc d’un gentilhomme.

< Il devient impossible de vivre dans ce pays, dit-il à lady Julia; d’année en année l’état des choses s’y empire. Je

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VOUS assure que Lisle-Court ne m’a jamais causé la moindre satisfaction. J'ai bien envie de le vendre. .

— Mais, effectivement, comme nous n’avons que des filles et pas de fils, et qu’Ernest est si bien pourvu, dit lady Julia, que Lisle-Court est si loin de Londres, et que le voisinage en est si désagréable, je crois que nous pourrions fort bien nous en passer. >

Le colonel Mal travers ne répondit pas; mais il pesa le pour et le contre. Il commença à calculer ce que Lisle-Court lui coûtait en gardes-chasse, ouvriers, régisseurs, jardiniers, et Dieu sait quoi encore; puis la pagode lui revint à l’esprit, puis les trognons de choux, et, en résumé il se rendit chez son avoué.

c Vous pouvez vendre Lisle-Court, lui dit-il tranquillement. »

L’avoué trempa sa plume dans son encrier.

« Les détails, colonel ?

— Les détails ! mais tout le monde, c’est-à-dire, tout gentilhomme connaît Lisle-Court.

— Le prix, monsieur?

— Vous en connaissez les revenus; calculez en conséquence. Ce sera une acquisition trop considérable pour un seul individu; vous pourrez vendre séparément les fermes et les bois situés sur la lisière de la propriété.

— Il faut que nous annonçions la vente, colonel.

— Annoncer la vente de Lisle-Court! Il n’y faut pas songer, monsieur. Je ne veux pas qu’on donne de publicité à mon intention. Parlez-en tranquillement à quelques capitalistes; mais qu’on ne mette rien dans les journaux, jusqu’à ce que la chose soit arrangée. Dans une semaine ou deux vous aurez trouvé un acquéreur; le plus tôt sera le mieux. »

En sus de l’horreur que lui inspiraient les commentaires et les réclames des journaux, le colonel craignait que son frère, alors à Paris, n’apprlt sa résolution et n'essayât de la combattre. Car le colonel avait un peu peur d’Ernest, et il était un peu honteux du parti qu’il venait de prendre. Il ignorait que, par une singulière coïncidence, Ernest luimême avait songé à vendre Burleigh.

L’avoué n’était pas du tout content de cette façon de faire les affaires. Cependant il ébruita tout bas la nouvelle' que Lisle-Court était à vendre ; et comme c’était véritablement un des domaines les plus célèbres de l’Angleterre, cette rumeur se répandit bientôt parmi les banquiers, les bras-

seurs, les fabricants de savon, et autres richards, les Médicis de la nouvelle noblesse qui s’élève chez nous, jusqu’à ce qu’enOn elle parvint aux oreilles de M. Douce.

Lord Vargrave, tout mauvais qu’il fût, n’avait guère de ces vices de caractère qui appartiennent à ce que j’appellerai la catégorie des vices personnels ; c’est-à-dire qu’il ne nourrissait pas de mauvais vouloir contre les individus. Il n’élait d’ordinaire ni jaloux, ni haineux, ni malveillant, ni vindicatif Ses vices provenaient de sa complète indifférence pour tout homme et pour toute chose, excepté lorsque son propre intérêt était en cause. Il n’aurait pas fait de mal à un ver de terre s’il n’avait rien eu à y gagner; mais il aurait rais le feu à une maison, s’il n’avait pas trouvé d’autre moyen de faire cuire ses oeufs à la coque. Pourtant, s’il lui était possible de nourrir des sentiments de rancune personnelle, c’était d’abord contre Eveline Gameron; puis contre Ernest Maltravers. Pour la première fois de sa vie il brûlait de se venger; de se venger d’Eveline parce qu’elle lui avait dérobé son patrimoine et refusé sa main; et de Maltravers, moins parce qu’il le détestait que parce qu’il éprouvait auprès de lui un sentiment d’infériorité blessante. Quelque succès qu’il eût rencontré lui-même dans sa carrière, il enviait toujours la réputation d'un homme qu’il avait vu jeune et inexpérimenté; il n’aimait pas à entendre louer Maltravers. Il s’imaginait d’ailleurs que ce sentiment était réciproque, et que Maltravers souffrait de chaque nouveau pas qu’il faisait dans sa carrière. En somme, c’était cette espèce de jalousie que certains hommes éprouvent souvent à l’égard des camarades de leur jeunesse, dont le caractère est plus élevé que le leur, et dont les talents sont d’un ordre qu’il ne peuvent pas bien comprendre. En ce moment lord Yargrave se disait que ce serait un beau triomphe sur M. Maltravers de Burleigh, que d’être lui-même seigneur de Lisle-Gourt, château héréditaire de la branche aînée de la famille; d’avoir en quelque sorte les pieds dans les souliers du frère aîné de M. Ernest Maltravers. Il savait aussi que c’était un domaine d’une haute importance : Lord Vargrave de Lisle- Gourt, tiendrait un tout autre rang dans la pairie que lord

Vargrave de Fulham! personne ne traiterait d’aventurier

le propriétaire de Lisle-Gourt; personne ne soupçonnerait un homme dans cette position de convoiter les emplois et les gros traitements. Et s’il épousait Eveline, et qu’Eveline achetât Lisle-Gourt, Lisle-Gourt ne lui appartiendrait-il pas?

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Il sauta d’un bond par-dessus tous ces si, bien que ce soient des monosyllabes peu accommodants. D’ailleurs quand même la chose ne réussirait pas, elle lui fournirait précisément le prétexte qu’il cherchait d’aller rejoindre Eveline à Paris, pour causer awc elle et pour la consulter. Il est vrai que le testament du feu lord laissait entièrement au jugement des administrateurs le choix de telles propriétés à acquérir qu’il leur semblerait convenable. Mais pourtant il était, sinon légalement nécessaire, du moins convenable et poli de consulter Eveline. Et les plans, les dessins, les explications, les revenus, tout cela lui servirait de prétexte pour passer toutes ses matinées seul auprès d’elle.

Tout en faisant ces réflexions, lord Vargrave laissait M. Douce bégayer ses phrases interminables. Enfin mylord fit demander le café, et s’étira de l’air d’un homme content de lui, en disant :

« Monsieur Douce, j'irai à Lisle-Gourt aussitôt que cela me sera possible; je visiterai la propriété, et je m’informerai de tous les détails. Je vais songer avec plaisir à cette affaire. Je suis de votre avis ; je crois que cela nous conviendra à merveille.

— Mais il faut nous dépêcher, mylord, dit M. Douce, qui paraissait singulièrement impatient de voir conclure l’affaire*, car assurément... oui, vraiment, si... si... si le baron Roths... Rothschild apprenait... c’est-à-dire...

— Ohl oui, je comprends. N’ébruitez pas la chose, mon cher Douce. Mettez-vous dans les bonnes grâces de l’avoué du colonel, et amusez-le un peu jusqu’à ce que je puisse courir à Lisle Court.

— D’ailleurs, vous savez... vous... vous entendez si bien aux affaires, mylord. que... que... que vous devez comprendre que... oui, vraiment... il faudra du temps pour retirer l’argent des fonds publics... pour... pour vendre les rentes à un taux. .. taux...

— Certainement, certainement. Mon Dieu! qu’il est tard! Je crains que ma voiture ne soit prête. Je dois aller chez madame de L**‘. »

M. Douce qui semblait avoir encore beaucoup de choses à dire fut forcé de les garder pour une autre fois, et de prendre congé.

Lord Vargrave alla chez madame deL***. 8a position dans ce qu’on appelle la société exclusive était assez singulière. Ceux qui affectaient d’être les meilleurs juges en pareille

matière, trouvaient que la franchise de ses manières, que sa conversation facile et originale étaient contraires à la tranquille séréniié'qui caractérise la haute distinction. Mais pourtant il était fort en faveur auprès des grandes dames et des dandys. Sa belle et intelligente figuHe, ses talents, ses opinions politiques, ses intrigues, et une hardiesse pleine de vivacité dans tout son maintien, rachetaient ses attentats continuels contre les minuties orthodoxes de la société.

Chez madame de L*" il rencontra le colonel Maltravers, et prit cette occasion de renouer connaissance avec lui. Il lui parla tout bas en confidence, de la nouvelle qu’il avait reçue au sujet de Lisle Court.

« Oui, dit le colonel, je suis, je crois, décidé à vendre, si je puis le faire sans éclat. Il est vrai que quand j’en ai parlé à mon homme d'affaires, c’était dans un moment de contrariété, en apprenant que le chemin de fer de *** devait traverser mon parc; mais il parait que je m’étais exagéré le danger. Cependant, si vous voulez me faire l’honneur d’y aller, et de visiter la propriété, vous y trouverez de quoi chasser; et quand vous reviendrez, vous verrez si l’affaire vous convient. N’en parlez pas, quand vous serez là-bas; il vaut mieux ne pas publier mon intention dans tout le comté.

Si l’on ébruitait la chose, sir Gregory Gubbins ne manquerait pas de se présenter comme acquéreur 1

— Vous pouvez compter sur ma discrétion. Avez-vous des nouvelles récentes de votre frère?

— Oui; j'imagine qu’il compte aller en Suisse. Il serait bientôt en Angleterre s’il apprenait que je suis sur le point de vendre Lisle Court 1

— Quoi! en serait-il si contrarié?

— Je le crains; mais il a ime jolie propriété qui lui appartient, et qui n’est pas à beaucoup près aussi grande, ni par conséquent aussi gênante que Lisle Court.

— Oui ; et pourtant il parlait de vendre son vieux château.

— Vendre Burleigh! vous m’étonnez. Mais après cela il est vrai que les biens de campagne en Angleterre sont terriblement gênants. Probablement il a son Gubbins comme moil »

En ce moment le premier ministre du gçuvernement auquel lord Vargrave consacrait ses vertus, passa tout près d’eux, et Lumley se retourna pour le saluer.

Les deux ministres se parlèrent tout bas fort affectueuse- * ment ; si affectueusement qu’on aurait pu voir d'un seul ^ regard qu’ils se haïssaient à mort.

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