‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 77 sur 105 · II. . Caogle · texte numérisé non relu

II. . Caogle

plus d’une aventure sanglante de violence et d’injustice, de passion sans frein, d’excès terribles, dont la folie était peutêtre à la fois le résultat et le châtiment. Cet homme avait pris en amitié Gesarini qui, dans certains moments, l’évitait moins que d’autres, parce que tous deux se plaisaient également à déclamer contre les êtres vivants. Le fou s’approcha de Gesarini d’un<air de dignité et de condescendance.

€ Il fait bien froid ce soir, monsieur, dit-il, et il n’y aura pas de lune. Voue est-i! jamais venu à l’esprit que l’hiver était la saison propice à une évasion ? >

Gesarini tressaillit; l’ex-officier continua :

< Ah! oui, je vois à votre air que vous aussi vous vous indignez de notre ignominieuse captivité. Je crois qu’il vaudrait mieux nous risquer à tout braver. Vous êtes sans doute emprisonné pour quelquecrime d’État. Si vous voulez m’aider dans ma fuite, je vous accorderai votre grâce pleine et entière. Quant à moi, je n’ai qu’à paraître dans ma capitale; le vieux Louis-le-Grand doit être proche de sa dernière heure.

— Faire de cet insensé mon compagnon préféré 1 pensa Gesarini, révolté par le spectacle de l’infirmité qu’il partageait, comme Gulliver épouvanté à la vue du Yahou. N’importe ; il parle d’évasion.

— Et 'comment pensez-vous, dit l’Italien à haute voix, comment pensez-vous que nous puissions effectuer notre délivrance? '

— GhutI parlez plus bas, dit le soldat. Dans le jardin intérieur j’ai'observé qu’il y a depuis deux jours un jardinier occupé à clouer les branches des figuiers et des vignes contre les espaliers. Entre ce potager et le jardin où nous • sommes il n’y a qu’une palissade que nous pourrons facilement escalader. Le jardinier travaille jusqu’à la nuit ; aussi tard que nous le pourrons, il nous faudrait franchir sans, bruit cette palissade et ramper le long des couches de légumes jusqu’à ce que nous arrivions auprès de l’homme. Il se sert d’une échelle dans son travail. Le reste est clair; il nous faudra le terrasser, le bâillonner, lui tordre le cou si c’est nécessaire ; ce ne sera pas le premier cou que j’aurai tordu, ajouta le fou avec un horrible sourire. Grâce à l’échelle nous escaladerons le mur ; et la nuit vient de bonne heure dans cette saison. >

Gésarini l’écoutait; son cœur battait violemment.

« Serait-il trop tarà pour tenter la chose ce soir? dit-il à voix basse.

-Peut-être que non, dit le soldat qui avait conservé toute son astuce militaire. Mais ête?-vous préparé î ne vous fautil pas un peu de temps pour vous résoudre?

— Non! non!.. J’en ai eu assez de temps! je suis prêt.

— Eh bien, alors... chut !.. on nous surveille; voici un des geôliers!... Parlez naturellement, souriez, riez aux éclats, venez par ici. i

Ils passèrent auprès de l'un des surveillants de l’établissement, et lorsqu’ils furent à portée d’être entendus de lui, le soldat se tourna vers Gesarini.

« Seriez-vous assez bon pour me prêter votre tabatière, monsieur? dit-il.

— Jen’enaipas.

— Vous n’en avez pas ? quel dommage ! Mon bon ami (et il se tourna vers l’espion), pourrjais-je vous prier d’aller dans ma chambre me quérir ma tabatière ? Elle est sur ma cheminée ; ce sera l’affaire d’une minute. »

La folie du soldat était considérée comme des plus inoffensives, et ses parents qui étaient riches et bien nés avaient prié qu’on ne lui refusât rien. Le surveillant ne conçut aucune défiance, et s'achemina vers la maison. Aussitôt que les arbres l’eurent caché :

€ Maintenant, s’écria le soldat , courbez-vous presque à terre, et courez vite. »

En disant ces mots le fou se mit à courir en rampant avec une rapidité que Gesarini imita de son mieux. Ils atteignirent la palissade qui séparait le potager du Jardin d'agrément; le soldat la franchit sans effort; Gesarini le suivit avec un peu plus de difficulté; ils se remirent à ramper; les herbes potagères et les légumes, avec leurs longues tiges, cachaient leurs mouvements ; le jardinier était encore sur son échélle. c Bonne espérance ! > dit le soldat à travers ses dents serrées, se souvenant.de quelque vieux mot d’ordredes guerres qu’il avait faites ; puis, tandis que Gesarini tenait l’échelle, il s’élança sur les degrés et par un soudain effort de son bras nerveux, il précipita le jardinier à terre. Gelui-ci surpris, étourdi, épouvanté n’essaya pas de lutter contre les deux fous, il se mit à crier au secours ! Mais le secours vint trop tard ; ces étranges et terribles camarades avaient déjà escaladé le mur, ils s’étalent laissés tomber de l’autre côté, et couraient à toutes jambes au travers des champs plongés dans l’ombre, pour gagner la forêt voisine.

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