‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 76 sur 105 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Chaos de la pensée et de la passion.

(Pope.)

> Le cours de ce récit nous amène maintenant à une scène toute différente.

Entre Saint-Cloud et Versailles il existait à cette époque et il existe peut-être encore] une maison isolée et triste, appropriée aux aliénés. Triste, non à cause du site où elle sè trouve, mais à cause de l’objet auquel elle est consacrée. Les fenêtres de cette maison, située sur une hauteur, dominent, au delà des sombres murailles qüi entourent les jardins, une de ces perspectives ravissantes qui.valent à la France le titre de « la Belle >. On y voit au loin la Seine majestueuse qui, large et sinueuse, traverse des plaines variées et réfléchit les riants villages et les blanches maisons de campagne. Puis aux alentours et bien loin à l’horizon s’étendent, sous le ciel bleu et transparent de ce climat, les forêts sombres et touffues de Versailles et de Saint-Germain. On aperçoit aussi à la lisière du paysage cette cité superbe, couronnée de mille clochers, au milieu desquels se dressent orgueilleusement au-dessus des autres, l’aire de l’aigle de Napoléon, les Tours de Notre-Dame.

Éloigné, isolé, ce lieu domine pourtant le monde turbulent qui s’agite au-dessous ; et la démence y contemple des paysages qui pourraient charmer ‘ les yeux rêveurs de l’imagination ou de la sagess.e. Gas.truccio Gesarini était assis

dans une des chambres de cette maison. Son appartement était meublé avec une certaine élégance, des livres divers étaient épars sur les tables ; rien de ce que pouvaient suggérer les soins et la prévoyance de l'affection pour contribuer au bien-être et à Tamusement n’était oublié.

Cesarini était seul; la joue appuyée sur sa main, il considérait le site paisible et ravissant que nous venons de décrire.

c Ne dois-je plus jamais poser un pied libre sur ce sol ? > murmura-t-il avec indignation, en sortant tout à coup de sa rêverie.

La porte s’ouvrit, et le gardien de cette triste demeure, médecin habile et plein d'humanité, entra suivi de Montaigne. Cesarini se tourna, et lança un regard malveillant sur ce dernier. Le médecin, après quelques paroles de salutation, se retira dans un coin de la chambre et parut absorbé par la lecture d’un livre. Montaigne s’approcha de son beaufrèrê.

« Je vous ai apporté des poésies qui viennent d’être publiées à Milan, mon cher Castruccio ; elles vous feront plaisir.

— Rendez-moi ma liberté ! s’écria Cesarini, en serrant les poings. Pourquoi me retient-on ici? Pourquoi mes nuits sont-elles troublées par les gémissements des insensés? Pourquoi mes jours se consument-ils dans une solitude qui me fait haïr l’aspect des choses qui m'environnent? Suis-je fou, moi?,Vous savez bien que je ne le suis pas I C’est un vieux préjugé qu’on a de dire que les poètes sont fous ; on prend nos angoisses pour de la démence. Voyez, je suis calme, je puis raisonner. Faites-moi subir n’importe quelle épreuve d’un esprit sain et maître de lui-même-, quelque sévère qu’elle soit, j’en triompherau Je ne suis pas fou 1 Je vous jure que je ne le suis pas !

— Non, mon cher Castruccio, dit Montaigne en cherchant à le calmer, mais vous êtes encore souffrant ; vous avez encore de la fièvre. La prochaine fois que je vous verrai, peut-être serez-vous assez bien rétabli pour prendre congé du docteur, et changer d’air. En attendant, y a-t-il quelque chose que vous désiriez qu’on vous procure, ou qu’on change dans votre vie? >

En écoutant ces paroles Cesarini avait un pli railleur à la lèvre; mais ses yeux étaient pleins d’une expression de douleur et de désespoir que peuvent seuls comprendre ceux

qui ont vu des fous dans leurs moments lucides. Il retomba ; sur sa chaise, et sa tête ^'affaissa tristement sur sa poitrine.

c Non, dit-il ; je n’ai besoin de rien que de respirer l’air libre, ou de mourir; l’un ou l’autre, peu m'importe. » j,

Montaigne resta quelque temps auprès de ce malheureux, cherchant à le calmer; mais ce fut en vain. Pourtant, lors- i qu’il se disposa à partir, Cesarini se leva vivement, et fixant i sur Montaigne ses grands yeux mélancoliques, il s’écria : &

a Ah 1 ne me quittez pas encore. 11 est si horrible de se s trouver seul avec les morts, ou avec pis encore ! » s

Le Français se détourna pour s’essuyer les yeux, et pour !étouffer les larmes qui le suffoquaient; il reprit un siège, et ^ recommença à s’efforcer d’apaiser Cesarini. Â la fin ce der- i. nier, plus calme, lui permit de s’en aller. !

c Partez, dit-il, partez; dites àTeresa que je vais mieux, ^

que je l’aime tendrement, que je vivrai pour dire à ses en- ^

fants de n’être pas poètes. Arrêtez! vous m’avez demandé si j

je désirais quelque chose : oui ; je voudrais changer de i

chambre ; celle-ci est trop isolée : j’y entends mon pouls ï

battre si fort dans le silence I c’est horrible ! Il y a une cham- i

bre au-dessous qui a une fenêtre à côté de laquelle se trouve g

un arbre ; le vent fait balancer les branches de cet arbre, t

qui soupire et gémit comme un être vivant. J’aurai du plaisir à le regarder, et à voir les oiseaux y revenir le soir... et pourtant cet arbre aussi est flétri et dévasté par l’hiver ! Mais c’est égal, j’aimerai à l’entendre se plaindre et se la- -i' menter dans les nuits orageuses. Il sera mon ami, ce vieil arbre. Qu’on, me donne cette chambre 1 Voyons, ne vous i

regardez pas ainsi l’un l’autre ; la fenêtre est moins élevée ;;

que celle-ci, mais elle a des barreaux; je ne pourrai m'évader! »

Et Cesarini sourit.

« Assurément, dit le médecin, si vous préférez cette chambre, vous l’aurez ; mais elle n’a pas une aussi belle vue ^ que celle-ci. ;

— Je hais la vue d’un monde qui m’a repoussé. Quand ( pourrai-je changer?

— Ce soir même. ' . ' f

— Merci; ce sera un grand événement dans ma vie. »

Les yeux de Cesarini étincelèrent, et il parut heureux, ‘ ;

Montaigne, ému jusqu’aux larmes, s’arracha de ces lieux. t

On lui tint parole ; et Cesarini fut transféré, le soir même dans la chambre qu’il avait choisie.

Aussitôt qu’il fit nuit, après la dernière visite du gardien et quand tout fut silencieux dans la maison, à part quelque cri aigu qui retentissait de temps en temps dans un corps de logis éloigné, Gesarini se leva. Les étoiles qui scintillaient dans l’air froid et vif jetaient à travers les épais bar*reaux de la fenêtre un pâle rayon qui éclairait faiblement l’appartement. Ce fut alors qu’il tira de dessous son oreiller un trésor depuis longtemps caché avec un soin jaloux. Oh I quel ravissement il avait éprouvé le jour oü il s’en était emparé ! Avec quelle inquiétude il l’avait veillé et conservé I que d’adroits stratagèmes, que de profondes inventions il avait employées pour tromper la vigilante surveillance du gardien et de ses satellites ! Jamais une mère errante et délaissée ne pressa plus tendrement son enfant sur son coeur, ne contempla ses traits avec plus d’amour, plus de folles visions d’avenir! Qu’était-ce donc qui avait tant charmé le pauvre prisonnier, qui avait éveillé tant d’illusions dans l’àmedu pauvre fou? Un gros clou! Il l’avait trouvé par hasard dans le jardin ; il le cachait depuis plusieurs semaines ; ce clou lui avait inspiré l’espoir de la liberté. Souvent, dans les livres il avait lu les miracles qui avaient été accomplis dans les temps passés, les pierres qui avaient été soulevées, les barreaux qui avaient été sciés, avec un instrument de ce genre. Il se rappelait que le plus célèbre de ces hardis malheureux qui vivent en dehors de la loi avait dit : — Choisissez ma prison, ne me donnez qu’un clou rouillé, et je me ris de vos geôliers et de vos murailles !

Gesarini s’approcha à pas de loup de la fenêtre. A la pâle lueur des étoiles il examina son^ trésor, et les yeux remplis de larmes, il le baisa avec passion.

Ge que c’est que la valeur réelle des choses! Jamais roi n’attacha plus de prix à sa couronne que n’en attachait, ce soir-là, le fou à ce fragment de fil de fer rouillé, digne proie du tombereau d’un boueur, ou du tas de fumier. Et toi, vieux forgeron qui tiras du feu le sombre métal, tu ne songeais guère de quelle valeur inestimable il deviendrait un jour !

Gesarini, avec l’astuce particulière à son mal, avait depuis longtemps choisi cette chambre pour le théâtre de ses opérations. Il avait observé que les traverses de bois qui soutenaient les barreaux paraissaient vieilles et vermoulues ; que la fenêtre n’était qu’à quelques pieds du sol ; que les gémissements que faisaient entendre au dehors, dans les

nuits d’hiver, les branches du vieil arbre dissimuleraient le bruit de son travail solitaire. Maintenant enfin ses espérances allaient être réalisées. Pauvre fou l toi aussi tu espères donc encore ? Pendant toute cette nuit il travailla sans relâche, s’efforçant de faire de son clou une lime ; tantêt il s’acharnait aux barreaux, et tantôt ,à la boiserie. Hélas ! il n’avait pas appris à se servir de pareils outils avec l’adresse que possédait le fameux modèle dont il voulait s’inspirer; la chair de ses doigts était lacérée, dès gouttes de sueur froide perlaient sur son front, et lorsque l’aube le surprit, il n’avait pas avancé dans son travail de l’épaisseur d’un cheveu.

n rentra sans bruit dans son lit, il cacha encore une fois son inutile outil, et à la fin il s’endormit. ^ ,

Nuit après nuit la même tâche et les mêmes résultats. Mais un jour Cesarini en rentrant de sa promenade mélancolique dans le jardin (le maître de l’établissement le décorait du nom de jardin d’agrément /J trouva des ouvriers plus habiles que lui occupés à sa fenêtre ; ils réparaient la boiserie, ils raffermissaient les barreaux. Toute espérance était désormais évanouie. Le malheureux ne dit rien ; trop rusé pour laisser voir son désespoir, il regarda les ouvriers en silence, et il les maudit. Mais le vieil arbre lui restait encore, et c’était quelque chose ; c’était une société, c’était de la musique.

Deux ou trois jours après ce barbare contretemps, Gesarini se promenait dans le jardin, vers la fin de l’après-dlnée (juste à l’heure Oü, dans les journées courtes, la nuit descend rapidement aussitôt après le coucher du froid soleil de l’hiver), lorsqu’il fut abordé par un de ses compagnons d’infortune, qui souvent déjà avait cherché à lier connaissance avec lui, car |ils tâchent de se faire des amis, ces pauvres gens! Nous-mêmes, nous faisons comme eux, quoique nous prétendions n’être pas fous. Cet homme avait été soldat. H âvait servi sous Napoléon, il avait gagné des honneurs et des décorations,' peut-être même avait-il rêvé un bâton de maréchal ! Mais le démon l’avait frappé dans son heure d’orgueil. Sa folie était de se croire monarque. Il s’imaginait (car il avait oublié la chronologie) qu’il était à la fois le masque de fer, et le véritaüble souverain de France et de Navarre, enfermé dans une prison d’État par les usurpateurs de sa couronne. Sur tout autre sujet son esprit était généralement lucide. C’était un homme grand et fort, aux traits farouches, aux lignes rudes et sévères. On lisait sur son front

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