‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 79 sur 105 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I On eût dit que le ehsste laurier, que le chêne vigoureux, que tous les doux arbres qui couvrent le sol, que la terre, la mer et les deux au-dessus, que tout endn exhalait un sentiment tendre et respirait l’amour.

{Le Tatse de Fairfax.}

Ce fut à la maison de campagne des Montaigne qu’Eve* line s’aperçut, pour la première fois, aux regards et aux manières de Maltravers, qu’elle était aimée. D ne lui était plus possible de se méprendre sur les témoignages de son amour. Autrefois Maltravers avait profité du privilège de son expérience pour donnei; des avis à Eveline, pour discuter avec elle, pour la réprimander même; autrefois il y avait eu jne apparence de conduite capricieuse, une froide réserve, une hauteur imprévue et fantasque dans son attitude vis-à-

vis d’elle; mais maintenant tout l'homme était changé; le mentôr avait cédé la place à l’amant : il vivait du souffle d’Eveline. La moindre volonté de celle-ci semblait être devenue sa loi ; jamais sa profonde adoration n’était altérée par des moments de froideur ; une douceur inquiète, timide, vigilante avait remplacé sa calme et froide dignité. Eveline vit qu’elle était aimée, et alors elle examina son propre cœur.

J’ai déjà dit qu’elle était douce même jusqu’à la faiblesse; que sa sensibilité lui rendait douloureuse la pensée de causer du chagrin aux autres ; d’ailleurs elle avait une si grande vénération pour Maltravers, elle lui était si reconnaissante d’un sentiment qui ne pouvait que flatter son amour-propre et la relever à ses propres yeux, qu’elle sentit qu’il lui serait impossible de repousser son amour.

€ Ai-je donc pour lui l’amour que je m’étais crue capable de ressentir ? se demandait-elle, et son cœur ne lui faisait pas de réponse intelligible. — Oui ! cela doit être ; en sa présence j’éprouve un charme éloquent et paisible; ses éloges me rendent heureuse; son estime est ma plus haute ambition; et pourtant... et pourtant... »

Elle soupira et pensa à Legard.

« Mais il ne m’aimait pas lui! et dans son trouble elle s’efforça de chasser cette image. — Il ne pense qu’au monde, qu’au plaisir. Maltravers a raison : les enfants gâtés de la société ne savent pas aimer. Pourquoi songerais-je à lui? t

Il n’y avait pas d’autres invités chez les Montaigne que Maltravers, Eveline, lord et lady DoUimore. La gracieuse vivacité de Teresa charma Eveline, bien que cette vivacité ne fût plus ce qu’elle avait été avant le malheur de son frère. Leurs enfants, dont quelques-uns étaient grands maintenant, formaient une famille aimable et intelligente; et Montaigne lui-même était agréable et séduisant, en dépit de son calme et froid extérieur et de son goût pour les discussions philosophiques. Eveline écoutait souvent toute rêveuse l’éloge que faisait Teresa de son mari, et ses des- criptions du bonheur qu’elle avait trouvé dans un mariage où il y avait une si grande disproportion d’âge. Eveline commençait à douter de la vérité de ses premières visions d’amour.

Caroline vit rattachement évident de Maltravers avec la môme indifférence qu’elle avait envisagé les prétentions de Legard. Peu lui importait quelle serait la main qui dégagerait Eveline et elle-même à la fois des trames, de Yargrave.

Mais ce dernier occupait presque toute sa pensée.' Les journaux avaient rapporté qu’il était sérieusement malade, en grand danger pendant un moment. Il allait mieux ; mais il était encore hors d’état de quitter sa chambre. Il avait écrit une fois à Caroline; dans cette lettre il déplorai^ sa mauvaise fortune; il exprimait l’espoir d’être bientôt à Paris, il y parlait avec un plaisir évident du départ de Legard pour Vienne, qu’il avait appris par le € Morning Post » . Mais il était loin, il était seul, il était malade, il manquait de soins ; et quoique l’amour criminel de Caroline fût bien affaibli par ' le froid égoïsme de Vargrave, par l’absence et le remords, cependant elle avait un cœur de femme, et Vargrave était le seul homme qui l’eût jamais touché. Elle compatissait à ses souffrances, et elle pleurait en silence; elle n’osait ex> primer sa sympathie à haute voix, car Doltimore avait déjà donné des indices d’un caractère soupconnéux et jaloux.

Eveline aussi fut vivement affligée en apprenant la maladie de son tuteur. Comme je l’ai déjà dit, du moment qu’il cessa d’être son amant, toute son affection d’enfance pour lui se réveilla. Elle alla même jusqu’à lui écrire; et un certain ton de découragement mélancolique, qu’il répandit avec art dans sa réponse, lui causa une espèce de remords. Il lui mandait dans cette lettre qu’il avait beaucoup de choses à lui dire relativement à un placement de fonds, conforme aux volontés de son beau-père, et qu’il se hâterait de se rendre à Paris même avant que le docteur autorisât son voyage. Vargrave ne dit pas en quoi consistait le placement projeté. Les dernières nouvelles publiques de sa santé avaient néanmoins été si favorables qu’on pouvait s’attendre à le voir arriver d’un jour à l’autre ; Caroline et Eveline se sentirent rassurées.

Mallravers confia son amour à Montaigne, et celui-ci, aussi bien que Tejesa, l’approuva et l’encouragea. Eveline les charmait; et ils avaient tous deux passé l’âge où ils auraient pu croire que l’homme qu’ils avaient connu presque adolescent était séparé par les années de la vive sensibilité et de l’extrême jeunesse d’Eveline. Ils n’admettaient pals que les sentiments qu’il avait inspiré^ pussent être moins ardents que ceux dont il était lui-même animé.

Un jour Maltravers s’était absenté pendant plusieurs heures dans une de ses promenades solitaires, et Montaigne n’était pas encore revenu de Paris où il se rendait presque tous les jours. L’après-midi était fort avancée et touchait

presque au soir, lorsque Mallravers, à son retour, entra dans le jardin par une porte qui le séparait d’un grand bois. ■

Il aperçut Eveline, Teresa et deux des enfants qui se promenaiènt sur une espèce de terrasse immédiatement en face de lui. Il alla les rejoindre ; et par je ne sais quel hasard, Teresa et lui se trouvèrent bientôt derrière les autres, assez éloignés pour n’être pas entendus.

• Ah ! monsieur Maltravers, dit Teresa, nous regrettons ici le doux ciel de l’Italie et les admirables teintes du lac de Côme.

— Pour ma part, je regrette la jeunesse qui prêtait « de la splendeur à l’herbe et de la magnificence à la fleur ».

— Non, non ! nous sommes plus heureux à présent, croyezmoi; ou du moins je le serais, moi, si... mais il ne faut pas que je pense à mon pauvre frère. Ahl si son crime vous a privé d’une femme digne de vous, sa sœur du moins serait consolée en pensant que cette perte est enfin réparée. Et vous avez encore des scrupules?

— Quel est l’homme qui aime véritablement et qui n’en a pas? Elle est si jeune, si jolie, si digne d'un cœur plus joyeux, d’un extérieur plus séduisant que le mien! Rendezmoi les années qui se sont écoulées depuis 1^ dernière fois que nous nous rencontrâmes, vous et moi, à Côme, et alors j’aurai le droit d’espérer.

— Et vous me dites cela, à moi, qui ai trouvé tant de bonheur auprès d’un homme plus âgé de dix ans à l’époque de notre mariage que vous ne l’ètes maintenant!

— Mais vous, Teresa, vous étiez née pour voir la vie à (travers le prisme d’un Claude Lorrain.

— Ah! vous m’irritez avec vos subtilités; vous rejetez un bonheur que vous n’avez qu’à demander.

— De grâce n'élevez pas trop haut mes espérances, s’écria Maltravers. Je me suis préparé pendant toute cette journée. Mais si je me trompais 1

— Vous ne vous trompez pas, cfoyez-moi. Voyez, dans ce moment même elle tourne la tête pour vous chercher. Elle vous aime ; elle vous aime comme vous le méritez. La différence d’âge que vous déplorez tant ne sert qu’à élever son affection, qu’à la reridre plus profonde. >

Teresa, étonnée du silence de Maltravers, se tourna vers lui. Ah! comme dans^ ses regards joyeux se reflétait son cœur! Point d’ombre sur son front, point de doute dans ses yeux étincelants ! Il était mortel, et il s’abandonnait au bon-

heur de se croire aimé ! Il pressa en silence la main de Teresa, la quitta vivement, et se rapprocha d’Eveline. Madame de Montaigne comprit tout ce qui se passait en lui; elle le suivit, et elle réussit bientôt à écarter ses enfants et à rentrer avec eux à la maison, sous prétexte de voir si leur père était de retour. Eveline et Maltravers continuèrent à marcher sans se douter d’abord qu’ils fussent seuls.

Le soleil s’était couché. 11^ se trouvaient dans une partie du jardin qu’on avait dessinée à l’anglaise. Le sentier qu’ils suivaient serpentait au milieu d’une profusion d'arbres verts plantés irrégulièrement; la vue était close et bçrnée,

V excepté d’un côté où l’on apercevait au loin, à travers une éclaircie des arbres, le clocher d’une église, au-dessus duquel scintillait pâle et doux, le sourire de l’étoile du soir.

« Ce lieu me fait songer à mon pays, dit Eveline doucement.

— Désormais il me fera songer à vous, dit Maltravers à voix basse. » En parlant il fixa les yeux sur elle; jamais son regard n’avait si bien interprété son cœur; jamais sa voix n’avait exprimé avéc tant de vérité le sentiment profond et passionné qui s’était emparé de lui, pour décider (il le croyait alors) le dernier bonheur ou l’angoisse finale de sa vie. En ce moment ceiut une sorte d’instinct qui l’avertit qu’il était seul avec Eveline' Qui n’a pas éprouvé, dans ces rares et mémorables moments de la vie où l’àmour longtemps comprimé déborde enfin et inonde tout notre être, qu’il y a dans tout ce qui nous environne, et en nous-mêmes, une magie plus clairvoyante que l’intelligence, que l’esprit lui-même! Seul, dans une heure pareille, avec l’objet aimé, il semble que le monde entier ait disparu, que les pieds aient touché le sol d’un pays enchanté, dont on respire déjà l’air embaumé.

Ils étaient seuls. Pourquoi Eveline tremblait-elle? Pourquoi sentait-elle qqe la crise de sa vie était proche?

c Miss Cameron... Eveline! dit Mal travers, après qu’ils eurent marché quelques instants en silence ; écoutez-moi, et que votre raison, aussi bien que votre cœur, me répondent. Dès le premier moment que je vous vis, vous étiez enfant, votre douceur, votre courage dans la douleur annonçaient si bien ce que vous seriez un jour, que même alors vous laissâtes dans mon souvenir une ombre charmante et mystérieuse, qui présageait trop bien l’auréole de lumière

dont votre visage est maintenant environné ! Nous nous revîmes, et le charme qui m’avait attiré vers vous bien des années auparavant se renouvela soudain. Je vous aime Eveline ! Je vous aime mieux que toutes les paroles possibles ne sauraient vous le direl Votre sort futur, votre bien-être, votre bonheur contiennent et résument toutes les espérances qui me restent au monde. Mais nos âges sont bien différents, Eveline ; j’ai connu de profondes douleurs ; les mécomptes et l’expérience qui m’ont séparé du monde m’ont dérobé plus que le temps lui-même ne m’avait pris. Il m’ont enlevé le pouvoir de jouir des plaisirs ordinaires de noire espèce ; oh ! ma douce Eveline, puissiez-vous longtemps conserver cette faculté ! Pour moi l’époque prédite par l’apôtre est déjà arrivée : celle où le soleil et la lune sont obscurcis, et où je ne trouve plus de plaisir en rien, hormis en vous et par vous. Jugez vous-même si vous pouvez aimer un être pareil. Jugez si cet aveu ne vous répugne pas, ne vous glace pas; s’il ne vous présente pas un avenir sombre et triste, dans le cas où il vous serait possible d’unir votre destinée à la mienne. Répondez-moi, non par amitié ou par pitié, l’amour que je ressens pour vous ne peut avoir de réponse que de l’amour seul, ou de celte raison que l’amour, dans sa puissance éternelle, dans sa saine confiance, dans sa prophétique prévoyance, peut seul donner. Je puis renoncer à vous sans murmure; mais je ne pourrais vivre avec vous, et m’imaginer que vous auriez un souci que je ne pusse adoucir, que vous pourriez avoir un bonheur dont je n’eusse pas ma part! Le destin ne me présente pas une image plus sombre et plus terrible, non, pas même celle de votre mort, pas même celle de votre indifférence, pas même celle de votre aversion, que votre désillusion, quand le temps aurait rendu vos regrets inutiles et que vous viendriez à découvrir que vous avez pris une fantaisie ou une amitié pour une affection, un sentiment pour l’amour. Eveline, je vous ai tout confié, je vous ai ouvert ce coeur insensé qui vous appartient maintenant et à jamais. Mon destin est entre vos mains. >

Eveline se taisait; il lui prit la main et il y sentit tomber des larmes qui coulaient rapides et brûlantes. Effrayé, inquiet, il l’attira vers lui, et la regarda.

€ Vous craignez de me blesser, dit-il d’une voix tremblante, et les lèvres pâles. Parlez! je saurai tout entendre!

— Non! non! dit Eveline d’un accent altéré; je ne crains rien que de n’être pas digne de vous I

— Vous m’aimez, alors! vous m’aimez ! s’écria Maltravers avec délire, et il la pressa contre son sein. »

La lune parut en cet instant, et la pelouse dépouillée, les arbres sombres, furent soudain inondés de lumière. Combien cette heure, cette clarté, si délicieuses pour tous, môme dans la solitude et la douleur, sont divines auprès d'une personne aimée ! dans un semblable moment de joie ineffable et sans bornes! Pour la première fois Maltravers déposa sur cette joue chaste et rougissante le baiser de l’Amour, de l’Espérance, le sceau d’une union qu’il espérait passionnément que la mort même ne saurait rompre !

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