CHAPITRE Vil
La reine, — Que regardez-vous donc ?
BamUt. — Lui !... lui !... Voyez comme il est p&Ie !
, (SBAKZSFEAnE. — Bamlel.)
Les quelques minutes qui suivirent dédommagèrent peutêtre Maltravers de tous les chagrins, de tous les soucis des années précédentes ; car les natures comme la sienne sentent la joie encore plus vivement que la douleur. Il est possible que les transports, le délire des pensées passionnées et reconnaissantes qui débordèrent, lorsqu’il put enfin trouver des paroles, exprimassent des sentiments que la jeune Eveline ne pouvait comprendre, et qui lui inspiraient moins de joie que d’épouvante, à l’aspect de la responsabilité nouvelle qui pesait sur elle. Mais up amour si vrai, si généreux, si ardent, l’éblouissait, l’étourdissait, et entraînait toute son &me. Certainement dans cette heure suprême elle n’éprouva pas un regret, elle n’eut qu’une pensée ; l’homme chez qui elle avait dès longtemps reconnu quelque chose de plus nohle que ce qu’on rencontre dans le monde vulgaire était heureux, et ce bonheur il le devait à un mot, à un regard d’elle ! Une pareille pensée est le plus cher triomphe de la femme; et cette jeune fille si pleine d'abnégation, si douce, St dévouée, ne pouvait être insensible au bonheur qu'elle venait de donner.
(Ah ! je sais enfin, je sais d'aujourd'hui combien la vie est belle ! dit Maltravers en pressant la main qu’il croyait posséder à jamais. C'était donc pour un pareil bonheur que j’étais réservé 1 Que le Ciel est miséricordieux envers moi! Le monde réel est mille fois plus radieux que le monde de .mes rêves! >
Il s'arrêta soudain. En ce moment Eveline et Maltravers se retrouvaient sur la terrasse où ce dernier avait abordé Teresa, en face du bois qui n’était séparé de l’endroit où ils se trouvaient que par une palissade légère et peu élevée. 11 s'était arrêté soudain, car ses yeux avaient .rencontré un objet terrible et sinistre, une image qui se rattachait aux plus tristes associations du destin et de la douleur. L’apparition s’était dressée sur un monceau de bois coupé, de l’autre cêté dé la clôture, et, de là, elle paraissait d’une stature gigantesque. Deux yeux qui flamboyaient d’un feu surnaturel se fixaient sur les amants, et une voix, dont Maltravers ne se souvenait que trop bien, cria :
< L’amour!... l’amour 1... Quoi! tu aimes encore, toi?... Où donc est la morte ? Ah ! ah ! Où est la morte ? »
Eveline, épouvantée par ces paroles, leva les yeux, et par un mouvement de muet effroi elle se suspendit au bras de Maltravers. Celui-ci était resté immobile.
« Pauvre malheureux, dit-il enfin avec douceur, comment vous trouvez-vous ici? Ne fuyez pas ; vous êtes parmi des amis.
— Des amis! s’écria le fou, avec un rire ironique. Je te
connais, Ernest Maltravers, je te connais. Mais ce n’est pas toi qui m’as enfermé dans les ténèbres et dans l’enfer, côte à côte avec un démon railleur ! Des amis! ah ! mais il n’est pas d’amis qui puissent me prendre maintenant! Je suis libre !. . . je suis libre!. . . ni Tair, ni les vagues ne sont plus libres que moi ! (Et le. fou se mit à rire avec une horrible gaîté.) Elle est belle. . . bien belle, dit-il, en s’arrêtant soudain, et en changeant de ton; mais elle n’est pas si belle que la morte. Infidèle que tu es ! et pourtant elle t’aimait, toi! Malheur à toi! malheur à toi. Maltravers le perfide! malheur, remords et honte à jamais ! '
— Ne craignez rien, Eveline ,. ne craignez rien, dit tout bas Maltravers en la plaçant doucement derrière lui; soutenez votre courage ; aucun danger ne vous atteindra . >
Eveline, quoique très-pâle, et tremblant de la tête aux pieds, maîtrisa son effroL Maltravers s’avança vers le fou.
Mais aussitôt que le regard vigilant de ce dernier vit ce mouvement, saisi de la crainte de reperdre la liberté, il jeta un cri perçant et s’enfuit dans le bois. Maltravers sauta pardessus la palissade, et le poursuivit quelque temps inutilement. Les épais taillis dérobaient toute trace du fugitif à ses regards.
Epuisé , hors d’haleine , il revint à l'endroit où. il avait laissé Eveline. En approchant il entendit Teresa et son mari qui se dirigeaient de ce côté; le rire-joyeux de Teresa faisait retentir l’air limpide de ses vibrations claires et argentines. Le son de cette voix le consterna; il se hâta de rejoindre Eveline.
€ Ne dites pas un mot de ce que nous «vons vu à de Montaigne, je vous en conjure,, dit-il. Plus tard je vous . expliquerai pourquoi. >
Ev^ine,.trop émue pour parler, fit un signe de tête pour le lui promettre. Ils rejoignirent les Montaigne, et Mal travers tira le Français à l’écart.
Mais avant qu’il eût le temps de lui parler, Montaigne lui dit ;
f Silence 1 N’efifrayez pas ma femme.. elle ne sait rien; mais je viens d’apprendre à Paris que... que... qu’il s’est évadé I... Vous savez de qui je veux parler?
— Je le sais!... Il est tout près d’ici; envoyez à sa poursuite. Je l’ai vu. J’ai revu Castruccio Cesarini. >