CHAPITRE VII
Ton jeune cœur serait-il oppressé par les mystérieuses et solennelles innuences de cette scène, que tu te rapproches encore davantage de moi ?
(F. Hemans. — Promenade dans les bois et hymne.)
Caroline et Eveline, comme on devait s’y attendre, se lièrent d’une étroite amitié. Elles n’avaient aucun rapport de caractère; mais se trouvant toujours ensemble, elles ne purent faire autrement que de devenir amies. D’un esprit ingénu et enthousiaste, il était tout naturel qu’Eveline fût portée à l’admiration; et Caroline était pour l’inexpérience de sa compagne une apparition nouvelle, brillante, imposante. Quelquefois les idées mondaines de miss Merton choquaient Eveline; mais aussi Caroline avait une manière toute particulière de s’exprimer; on eût dit qu’elle ne parlait pas sérieusement, qu’elle cédait simplement à une disposition ironique. Elle ne manquait pas non plus d’une certaine veine de sentiment qu’acquièrent facilement les gens un peu blasés sur le monde, et les jeunes personnes un peu aigries de ce qu’elles ne sont pas dames au lieu d'ètre demoiselles. Quelque usée que fût cette veine de sentiment, la pauvre Eveline la trouvait fort belle et fort touchante. Et puis Caroline était spirituelle, amusante, expansive, et elle avait cette supériorité superficielle qu’une fille de vingt-trois ans, connaissant Londres, exerce sur une jeune fille de dix-sept ans, élevée à la campagne. D’un autre côté, Caroline se montrait aimable et affectueuse vis-à-vis d’elle. La fille du pasteur sentait qu’elle ne devait pas toujours garder sa supériorité sur l’opulente héritière, même à propos des questions de mode.
Un soir mistress Leslie et mistress Merton étaient assises sous la véranda du cottage; leur hôtesse les avait laissées seules pour aller au village. Les deux jeunes demoiselles échangeaient quelques confidences en se promenant sur la pelouse. Mistress Leslie dit tout à coup :
« Ne trouvez-vous pas qu’Eveline est une charmante fille ? Et comme elle paraît ignorer qu’elle est belle! Elle a tant de simplicité, et pourtant elle est si bien douée!
— Je n’ai jamais vu personne qui m’intéressât davantage, dit mistress Merton, en rabattant sa pèlerine; elle est extrêmement jolie.
— Je suis bien tourmentée à son sujet, reprit mistress Leslie, d’un air pensif. Vous savez que le désir de feu lord Vargrave était qu’elle épousât son neveu, le lord actuel, lorsqu’elle atteindrait ses dix-huit ans. Elle les aura dans neuf ou dix mois; elle he connaît[pas du tout le monde ; elle n’est pas en état de prendre une décision. Lady Vargrave, quoique la meilleure des femmes, est elle-même trop inexpérimentée pour servir de guide à une personne aussi jeune, placée dans une position aussi exceptionnelle, avec un avenir aussi brillant. Lady Vargrave, au fond du cœur, est encore une enfant, et elle le sera toujours, même quand elle aura mon âge.
— C’est très-vrai, dit mistress Merton. Ne craignez-vous pas que ces demoiselles ne s’enrhument? La rosée tombe, et le gazon doit être mouillé.
— J’ai pensé, continua mistress Leslie, sans faire attention à la dernière partib du discours de mistress Merton, j'ai pensé que vous feriez une bonne action, si vous invitiez Eveline à passer quelques piois avec vous au presbytère. Assurément cela ne remplacera pas Londres; mais elle y verrait beaucoup de monde. Vous recevez une société trèschoisie, et quelquefois même brillante. Elle rencontrera chez vous beaucoup de jeunes personnes de son âge, et les jeunes personnes se forment au contact les unes des autres.
— J’avais déjà pensé qu’il me serait agréable de l’inviter, dit mistress Merton; je consulterai Caroline.
— Caroline sera enchantée, j’en suis sûre; c’est plutôt du côté d’Eveline que viendra la difficulté.
— Vous m’étonnez! Elle doit s’ennuyer à périr ici.
— Mais voudra-t-elle quitter sa mère ?
— Oh! Caroline me quitte souvent, moi, dit mistress Merton. B
Mistress Leslie se tut, et en ce moment Eveline et sa nouvelle amie arrivèrent près de la mère et de la fille.
€ J’essayais de décider Eveline à nous faire une petite visite, dit Caroline; ce serait pour nous une société si agréable ! Et si elle se sent encore un peu gênée avec nous.
comme ma chère grand’maman nous accompagne, je suis sûre qu’elle aura bien vite fait de la mettre à son aise.
— Que c’est singulier ! dit mistress Merton ; nous disions justement la même chose. Ma chère miss Cameron, nous serions charmées de vous posséder.
— Et moi je serais si contente d’aller chez vous, si maman voulait seulement y venir aussi. >
Tandis qu’elle parlait, la lune, qui venait de se lever, laissa apercevoir lady Vargrave, s’approchant lentement de la maison. A cette lumière, ses traits paraissaient encore plus pâles que de coutume ; et avec sa taille frêle et délicate, sa démarche lente, et son pas silencieux qui paraissait glisser sur le sol, elle avait quelque chose d’éthéré, quelque chose qui n’appartenait pas à la terre.
Eveline se retourna, la vit, et son cœur se serra. Sa mère! sa mère si inséparablement liée au cher cottage ! qu’avait donc fait cette brillante étrangère pour lui rendre à ellemême ce bien-aimé séjour moins attrayant, lorsqu’elle avait déclaré tant de fois qu’elle ne demandait qu’à vivre et mourir dans son humble enceinte ? Elle quitta brusquement sa nouvelle amie, s’élança au-devant de sa mère, et jeta affectueusement ses bras autour d'elle.
« Vous êtes pâle, vous vous êtes trop fatiguée. Où avezvous été? Pourquoi ne m’avez-vous pas emmenée? »
Lady Vargrave pressa tendrement la main d’Eveline.
f Vous vous préoccupez trop de moi, dit-elle. Je ne suis qu’une maussade société pour vous ; j’étais contente de vous voir heureuse avec une compagne qui convenait mieux à la gaîté de votre âge. Que deviendrons-nous quand elle nous quittera ?
— Ah ! je n’ai pas besoin d’autre société que celle de ma mère bien-aimée. D’ailleurs n’ai -je pas Sultan aussi?» ajouta Eveline, et un radieux sourire chassa les larmes qui s’amoncelaient dans ses yeux.