‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 9 sur 105 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Nos amis noos quittent l’on après l’autre; quel est celui d’entre nous qui n’a pas perdu un ami? Il ne se forme pas ici-bas d’union de cœurs qui ne soit brisée ici-bas.

(J. Montgomery.)

Ce soir-là mistress Leslie alla trouver lady Vargrave dans sa chambre. En entrant doucement, elle remarqua que, malgré l’heure avancée, lady Vargrave était à la fenêtre ouverte, et paraissait absorbée dans la contemplation du paysage qui s’étendait sous ses yeux. Mistress Leslie s’approcha d’elle sans être aperçue. La lune répandait une vive clarté, et au-delà du jardin, dont il n’était séparé que par une légère palissade, s’étendait le silencieux cimetière du hameau, dominé par la flèche du saint édifice, qui s’élançait haute et droite dans l’air transparent. C’était un tableau calme et paisible ; et le regard rêveur de lady Vargrave paraissait tellement absorbé dans ce spectacle, que mistress Leslie ne voulut pas troubler ses méditations.

A la fin lady Vargrave se retourna. Sur sa physionomie se lisait cette expression de résignation patiente, qui appartient aux personnes que le monde ne saurait plus décevoir, et qui ont désormais attaché leurs cœurs à la vie d’outre-terre. Quels que fussent les sentiments ou les pensées de mistress Leslie, elle n’en dit rien, et se contenta de lui faire une remontrance amicale sur le danger de braver l’air du soir. On ferma la fenêtre, et l’on s’assit pour causer.

Mistress Leslie renouvela l’invitation qu’on avait faite à Eveline, et insista fortement sur l’avantage qu’il y aurait à l’accepter.

c II est cruel de vous séparer, dit-elle ; j’en ressens un vif chagrin. Pourquoi alors ne pas accompagner Eveline ? Vous secouez la tête. Pourquoi fuir toujours la société? Si jeune encore, vous vous livrez trop aux regrets du passé 1 »

Lady Vargrave se leva, et se dirigea vers un meuble placé à l’extrémité de la pièce; elle l’ouvrit, et fit signe à mistress

Leslie d’approcher. Dans un tiroir se trouvaient des vêtements de femme soigneusement pliés ; c’étaient des hardes humbles, grossières, déguenillées; le costume d’une paysanne.

€ Ces objets ne vous rappellent-ils pas votre première charité envers moi? dit-elle d’un accent touchant. Ils me disent que je n’ai rien de commun avec le monde où vous et les vôtres, et Eveline elle-même, vous devez vivre toutes.

— Votre conscience est par trop scrupuleuse 1 vos fautes n’ont été que celles des circonstances, et de votre jeunesse. Vous les avez bien rachetées! Personne ne connaît votre passé, sauf le bon vieil Aubrey et moi. Pas un souffle défavorable ne ternit le nom de lady Vargrave.

— Mistress Leslie, dit lady Vargrave, qui referma le tiroir et vint se rasseoir, mon univers est autour de moi; je ne puis le quitter. Si je pouvais être utile à Eveline, alors je sacrifierais, je braverais tout; mais je ne sers qu’à l’attrister : je ne suis pas à même de lui donner des conseils, d étendre ses connaissances. Lorsqu’elle était enfant, je pouvais veiller sur elle ; lorsqu’elle était malade, je pouvais la soigner. Mais à présent il lui faudrait un guide, quelqu’un qui la conseillât, et je sens trop bien que cette tâche est audessus de mes capacités. Moi, servir de guide à la jeunesse, à l’innocence I Moi! non, je n’ai rien à lui offrir, chère enfant I sauf mon amour et mes prières ! Que votre fille l’emmène donc, qu’elle veille sur elle, qu’elle lui serve de guide et de conseil. Pour ma part, quelque insensible, quelque ingrat que cela puisse paraître , je suiS; capable de rester seule, pourvu qu’Eveline soit heureuse I

— Mais elle !... Comment Eveline, qui vous aime si tendrement, se soumettra-t-elle à cette séparation?

— Elle ne sera pas de longue durée ; et puis, ajouta lady Vargrave, avec un sourire sérieux mais doux, il vaut mieux qu’elle se prépare d’avance à cette séparation qui doit avoir lieu un jour. A mesure que chaque année recule insensiblement ma dernière espérance de le revoir un jour, lui, je sens que ma vie devient aussi de jour en jour plus faible, et je regarde de plus en plus ce tranquille cimetière comme le port où je vais bientôt rentrer. Dans tous les cas, Eveline devra nécessairement former de nouveaux liens qui l’éloigneront forcément de moi ; il vaut mieux qu’elle s’habitue maintenant, et par degrés, à se passer d’une personne qui lui est inutile, à elle aussi bien qu’au monde.

— Ne parlez pas ainsi, dit mistress Leslie, fort émue ; vous avez encore bien des années de bonheur en perspective; plus vous vous éloignerez du temps de la jeunesse, plus la vie vous semblera belle.

— Dieu est bien bon pour moi, dit la dame, en élevant vers le ciel ses yeux pleins de résignation ; et je m’en aperçois depuis longtemps. Je ne me plains pas de mon sort. >

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