CHAPITRE I
La priTÜége qti'inToqnent toajonr* les hommes d'état , qui n'ont jamais serTi- ■
, leur intérêt particulier sans prétendre que
c’était ponr le bien des antres. . >
Dès lors, les voiles virant an souffle des venta oapricieuz , vous avez vogué dans une autre direction.
{Absalon et AMtophel. — Seconde ' • ^ partie.)
Pendant plus de quinze jours lord Yargrave était resté à ..
l’auberge de M****, trop malade pour qu’on pût le faire voyager sans danger dans une saison aussi rigoureuse. Lorsque enûn on le transporta à Londres, à petites journées, il eut une rechute, et son rétablissement fut lent et graduel. .
N’ayant pas l’habitude du mal, il ne supportait sa captivité forcée qu’avec une extrême impatience ; et, contrairement aux ordres de son médecin, il voulut à toute force continuer à s’occuper de ses travaux ofQciels, et conférer avec ses amis politiques, dans sa chambre à coucher. Lumley savait bien qu’il n’y a rien de fatal pour les hommes politiques . .
comme de perdre la santé. Les dindons ne sont pas plus impitoyables à l’égard d’une collègue malade que les hommes politiques à l’égard d’un confrère souffrant ; ils font accroire que son cerveau est atteint, et veulent voir de la paralysie et de l’épilepsie dans chacun de ses discours, dans chacune de ses dépêches. Puis le temps de mettre à exécution ses grands desseins était proche, et lui rendait doublement nécessaire de se mettre en mouvement, et d’éviter de se laisser mettre au rancart, sous le prétexte plausible d’une )
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tendre compassion pour ses infirmités. Aussitôt donc qu’il eut appris que Legard avait quitté Paris, il se crut en sûreté pour le moment de ce côté, et il donna toutes ses pensées à ses projets ambitieux. Peut-être aussi, avec la vanité susceptible d’un homme déjà mûr qui a eu ses bonnes fortunes, Lumley estimait-il, comnie Rousseau,^ qu’un amant pâle et défait, à peine relevé d’un lit de douleur, intéresse plus l’amitié qu’il n’éveille l’amour. A mon avis Lumley et Rousseau se trompaient tous deux; mais c’est une affaire d’opinion ; l’un et l’autre jugeaient très-mal les femmes, l’un parce qu’il n’avait pas de sentiment, et l’autre parce que le sentiment qu’il avait ressemblait plutôt à une maladie. Enfin, précisément au moment où Lumley fut suffisamment rétabli pour quiltér sa chambre, paraître à son bureau, et y déclarer que son indisposition avait merveilleusement raffermi son tempérament, il reçut de Paris des nouvelles d’autant plus saisissantes qu’elles étaient complètement inattendues. . Caroline lui écrivait que Maltravers avait demandé la main d’Eveline, et que cette dernière la lui avait accordée. Maltravers lui écrivait aussi, pour lui confirmer cette nouvelle. La lettre de ce dernier était concise, mais affectueuse et digne. 11 s’adressait à lord Vargrave en sa qualité de tuteur ' d’Eveline ; il faisait en passant allusion aux scrupules qu’il avait eus jusqu’à ce que l’engagement de lord Vargrave avec Eveline eût été rompu; et il exprimait le désir de s’entendre verbalement avec Lumley au sujet des volontés d’Eveline, relativement à certaines dispositions de sa fortune ; cette question était trop délicate à traiter par lettre.
C'était donc pour en venir là que Lumley avait tant travaillé ! Qu’il avait été visiter Lisle-Court ! qu’il avait été jeté sur un lit de douleur! C’était donc pour que son ancien rival devint l’acquéreur, si bon lui semblait, des domaines de sa famillË ! En ce moment Lumley pensait moins à Eveline qu’à Lisle-Court. En sortant de la stupeur et du premier accès de rage où ces lettres l’avaient jeté, le souvenir de l’histoire que lui avait racontée M. Onslow lui revint soudain. Si ses soupçons se vérifiaient, de quel secret il se trouverait maître ! Combien le destiù pourrait lui être encore favorable ! Il n’y avait pas un moment à perdre. Faible, souffrant comme il l’était encore, il commanda sa voiture, et se hâta de se rendre auprès de mistress Leslie.
Dans l’entrevue qui eut lieu, il prit soin de ne pas donner l’alarme à sa discrétion. Il dirigea la conférence avec l’habi-
leté consommée qui lui était habituelle. Il ne parut pas croire qu’il y eût eu aucune liaison réelle entre Alice et le’ soi-disant Butler. Il commença par demander tout simplement si, dans sa jeunesse, et lorsqu’elle demeurait à C***, Alice avait jamais connu une personne .de ce nom-lû? La physionomië altérée, le tressaillement de surprise de mistress Leslie le convainquirent que ses soupçons étaient fondés.
« Pourquoi cette question, mylord? dit la vieille dame. Est-ce pour savoir cela que vous m’ayez fait l’honneur de me rendre visite ?
— Pas précisément, ma chère dame, dit Lumley en souriant. Mais je me rends à C**' pour affaires, et, outre que je voulais donner des nouvelles de votre santé à Eveline que je verrai bientôt à Paris, je désirais aussi savoir si vous pensez qu’il serait agréable à lady Vargrave, pour qui j’ai la plus réelle amitié, de renouveler connaissance avec ce M. Butler I
— Comment en parlez-vous, mylord ? est-ce que vous le connaisse^? qui est-ce?
— Ah ! chère dame, je vois que vous voulez changer les rôles '. pour une question que je vous fais, vous m’en adressez cinquante. Mais sérieusement, avant que je vous ré* ponde, il faut que vous me disiez si lady Vargrave connaît effectivement une personne de ce nom. Pourtant, afin de vous épargner une peinç inutile, je puis aussi bien vous dire que je sais qu’elle portait ce nom à G***, lorsque mon pauvre oncle y fit sa connaissance. Voici plutôt ce que je devrais vous demander ; en supposant que M. Butler soit encore vivant, et que ce soit un gentilhomme riche et de bonne renommée, lady Vargrave serait-elle contente de le revoir ?
— Je ne puis vous le dire, fit mistress Leslie, fort embarrassée, en se rejetant au fond de son fauteuil.
— Il suffit, je ne m’occuperai pas davantage de cette affaire. Je suis heureux de vous voir en si bonne santé. Quelle belle propriété vous avez ! des arbres superbes ! Avez-vous des commissions pour C***, ou un message à transmettre à Eveline ? î ‘
Lumley se leva pour partir.
<c Arrêtez, dit mistress Leslie, qui se rappela l’affection inquiète, incessante, pleine de regrets qu’Alice avait toujours manifestée pour son amant perdu, et qui sentit qu’elle'
.n’avait pas le droit de sacrifier à de légers scrupules les chances de bonheur futur de son amie. — Arrêtez 1 je crois que vous devriez adresser cette question à lady.Vargrave elle-même ; ou bien voulez-vous que je m’en charge ?
— Comme vous 'voudrez peut-être cependant vaudrait-
il mieux que j,’écrivisse moi-même. Bonjour,.»
Et Vargrave se hâta de se, retirer, n s’était éclairé lui-même, mais il en avait un autre que lui à éclairer, et cela sans mettre (pour certaines raisons connues de lui seul) cette tierce personne en contact avec lady Vargrave. En arrivant à G*^ il écrivit donc à lady Vargrave ce qui suit :
c Ma chère amie,
« Ne me croyez ni indiscret, ni importun ; mais, au reste, c vous me connaissez trop bien pour cela. Un monsieur du c nom de Butler est extrêmement désireux de s’assurer si € vous avez jamais habité près de C***, un joli petit cottage : < Dove, ou Baie, ou Dell Cottage (un nom de ce genre), et « si vous avez souvenance d’une personne de son nom? € Dans le cas où vous jugeriez à propos de répondre à ces « questions, adressez-moi un mot à Londres, que je pren- « drai en allant à Paris.;
c Votre tout dévoué,
« Vargrave. b
Aussitôt qu’il eut terminé et expédié cette lettre, Vargrave écrivit à M. Winsley ce qui suit :
« Mon cher monsieur,
( Je suis tellement souffrant qu’il m’est impossible d’aller « vous faire visite, ou même de voir qui que ce soit, encore « moins les personnes qui me sont le plus agréables (car « plus elles sont agréables, plus la surexcitation est grande). « J’espère cépendant renouveler notre connaissance avant de « quitter C*". En attendant, ayez l’obligeance de m’écrire un « mot pour me dire si je vous ai bien compris quand vous « m’avez dit que vous pourriez, en cas de nécessité, prou- « ver que lady Vargrave a jadis habité cette ville, sous le « nom de mistress Butler, très-peu de temps avant d’é-
•< pouser mon oncle dans le Devonshire, sous celui de mis- « tress Cameron?- N’avait-elle pas aussi, à cette époque,
« une petite fille, une enfant presque au berceau qui doit né- « cessairement être miss Eveline Cameron, la jeune héri- « tière des biens de mon oncle? Ma raison pour vous im- € portuner ainsi est évidente. "En qualité de tuteur de miss « Cameron, il me faudra, sous peu, régler certaines affaires a relatives au testament de mon oncle ; et qui pius est, le « défunt M. Butler a laissé quelques biens, qui, peut-être , « rendront nécessaire de prouver l’identité de miss Came- « ron.
« Votre dévoué
« Vargrave. »
Voici la réponse à cette dernière lettre :
« Mylord,
« Je suis désolé d’apprendre que vous soyez si souffrant, «et j’irai vous présenter mes hommages demain. Je puis « certainement jurer que la présente lady Vargrave est la « même personne que mistress Butler, qui habitait autrefois « C*“, oü elle enseignait la musique. Comme l’enfant qu’elle « avait avec elle était du môme sexe, et environ du même « âge que miss Cameron, il ne peut y avoir de difficulté, ce « me semble, à établir l’identité de cette jeune demoiselle « avec l’enfant que lady Vargrave avait eu de son premier H mari, M. Butler. Mais, naturellement, ceci n’est pas de ma « compétence.
a J’ai l’honneur d’être,
« Mylord,
« Etc., etc., etc. »
Le lendemain matin Vargrave écrivit un mot à M. Winsley pour lui dire que sa santé exigeait qu’il retournât sur-lechamp à Londres ; et en effet il partit précipitamment pour la capitale. Le lendemain de son arrivée, il reçut ces quelques lignes, écrites à la hâte, presque illisibles, maculées par des larmes peut-être ;
a Au nom du ciel que voulez-vous dire? Oui, oui, j’ai jadis « habité Date Cottage, j’y ai connu une personne du nom de Alice. 23
354 ALICB ou LES MYSTÈRES’
« Butler? A“t-il découvert le nom que je porte? Où est-11? Je <1 vous en conjure, écrivez-moi, ou permettez-moi de vous « voir, avant que vous quittiez l’Angleterre !
« Alice Vargrave. »
Lumley sourit d’un air triomphant en lisant cette lettre, qu’il serra soigneusement.
« Il faut maintenant que je l’amuse, que je trouve des faux-fuyants; du moins pour le moment. »
En réponse à la lettre de lady Vargrave, il lui écrivit quelques lignes pour lui dire qu’il avait seulement entendu parler par une tierce personne (un notaire) d’un certain M. Butler, qui demeurait en pays étranger, et qui faisait faire les recherches en question; que, pour lui, il les croyait relatives seulement à quelque affaire de succession ; que peut-être le M. Butler qui faisait prendre ces informations était héritier du M. Butler qu’elle avait connu; qu’il ne pouvait rien apprendre de plus pour le moment, parce qu'il fallait que sa réponse fût envoyée à l’étranger, et que le notaire ne voulait ou ne pouvait en dire davantage; que dès qu’il aurait reçu d’autres nouvelles, il s’empresserait de lui en faire part ; qu’il était son affectionné et dévoué serviteur, etc.
Vargrave consacra le reste de cette matinée à lord Saxingham et à ses partisans. Il déclara, car il le croyait fermement, qu’il ne resterait pas longtemps à Paris. Il dina de bonne heure, et il était sur le point de se livrer encore une fois aux hasards d’un voyage, lorsque, en traversant son vestibule, il se trouva soudain vis à vis de M. Douce, qui arrivait précipitamment.
< Mylord... mylordl... j’ai un mot à vous dire, my... my... mylord. Vous allez... c’est-à-dire... (et le petit homme parut effrayé) vous vous proposez de... de... de partir pour... pour... c’est-à-dire... de vous en... en... en...
— Pas de m’enfuir, monsieur Douce; venez dans ma bibliothèque. Je suis très-pressé, mais pour vous j’ai toujours le temps. Qu’est-ce qui vous amène?
— Mais c’est que... my... mylord ne m’a r r rien
fait dire de... de... de plus au sujet de l’ac. .. ac... acqui...
— De l’acquisition de Lisle Court? Je vais à Paris pour arranger tout cela avec miss Gameron; dites-le aux avoués.
— Pou... pou... pouvons-nous retirer l’argent des fonds publics pour... pour... pour faire voir que... que... que nos
intentions sont sérieuses? Autrement je... je crains... c'està-dire je soupçonne... je veux dire que je sais que le colonel Maltravers se dédira.
— Mais vraiment, monsieur Douce, il faut absolument que je voie d’abord ma pupille. Cependant vous aurez de mes nouvelles d’ici à deux ou trois jours; ainsi que des dix mille livres que je vous dois.
— Oui, vraiment, les dix... dix... dix... mon associé est fort... fort...
— Pressé que je les lui rende, sans doute! Faites-lui bien mes compliments. Dieu vous bénisse! Soignez-vous bien. Il faut que je me dépêche pour ne pas manquer le paquebot. >
Et Vargrave s’éloigna précipitamment, en grommelant : € C’est le ciel qui nous envoie l’argent, mais c’est le diable qui nous envoie les créanciers. *
Douce ouvrit à plusieurs reprises une bouche haletante, comme celle d’un poisson, tandis que ses regards suivaient les pas rapides de Vargrave; et ses petits traits avaient revêtu une expression sournoise de colère et de désappointement. Déjà Lumley, installé dans sa voiture et enveloppé de son manteau, avait oublié l’existence même de son créancier, et disait tout bas à son secrétaire aristocratique, la tête penchée en dehors de la portière :
e J’ai dit à lord Saxingham de vous dépêcher vers moi, s’il y a la moindre nécessité pour que je revienne à Londres. Je vous laisse ici. Howard, parce que votre sœur étant à la cour, et votre cousin auprès de notre fameux premier ministre, vous serez à même de savoir de quel côté souffle le vent; vous comprenez? Et, dites donc. Howard! ne croyez pas que j’oublie votre amabilité pour moi ; vous savez que nul homme ne m’a jamais servi en vain ! Oh! voilà cet affreux petit Douce qui vient derrière vous! Dites au cocher de partir. »