LETTRE D’ERNEST MALTRAVERS A EVELINE CAMERON
« Eveline !
( Tous les exemples d’infidélité et de perfidie que vous ( avez jamais lus vous paraîtront pâles auprès de ma con-
c duite à voire égard. Il faut nous séparer, et pour jamais! c Nous nous sommes vus pour la dernière fois. Il est inutile
< de me demander pourquoi. Croyez que je suis inconstant, € perfide, sans cœur; que je cède à un caprice, si vous
* voulez. Ma résolution est inébranlable. Nous ne nous ret verrons plus, même comme amis- Je ne vous demande ni € de me pardonner, ni de conserver mon souvenir. Regardez- « moi comme un homme complètement indigne même de « votre ressentiment. Ne pensez pas que j’écrive ceci dans € un moment de démence, de fièvre, ou de surexcitation, d Ne me jugez pas sur mon apparente indisposition de ce c matin, je n’invente ni excuse, ni atténuation pour ma foi c violée, pour mes serments trahis. Je vous écris de sang- « froid et avec calme : et je vous écris que je renonce à votre « amour.
t Ce langage est une froide cruauté, une insulte diabolique, 0 n’esl-ce pas, Eveline? N’ôtes-vous pas reconnaissante de
< m’avoir échappé? Ne regardez-vous pas le passé en frémisc sant à la vue du précipice oü vous avez failli tomber?
< Laissons de côté ce sujet, et passons à un autre. Nous c sommes séparés, Eveline, et pour jamais. Ne vous imaginez « pas, je vous le répète, ne vous imaginez pas qu’il y ait
* aucune erreur, aucune étrange illusion dans mon esprit, € qu’il soit enfin jamais possible de révoquer cette sentence, t II serait peut-être plus facile de faire sortir les morts de
< leurs tombeaux que de nous rapprocher l’un de l’autre tels c que nous étions, tels que nous espérions être. Main- « tenant que vous êtes convaincue de cette vérité, apprenez,
< aussitôt que se sera dissipée la première impression dou- , ( loureuse que vous éprouverez hn découvrant combien il y
€ a de méchanceté dans le monde, apprenez, dis-je, à cherï cher dans l’avenir des liens plus heureux et mieux as- « sortis que ceux que vous auriez formés avec moi. Vous « ôtes très-jeune; dans la jeunesse les impressions sont c vives, mais passagères; vous vous étonnerez plus tard de « vous être imaginé que vous m’aimiez. Une autre image, ( plus jeune et plus séduisante, remplacera la mienne. Tel c est l’objet de mes désirs et de mes prières, .fussizdf que f j'aurai appris que vous aiiitez une autre personne, que vous êtes a marice à un autre, j'e reparaîtrai dans le monde ; jusque-la je & resterai errant et proscrit. Votre main seule peut effacer de mon « front la flétrissure de Cain ! Lorsque je serai parti, lord Varc grave renouvellera probablement ses propositions de ma-
c riage. J’aimerais mieux vous voir épousefun homme d’un < âge assorti au vôtre, un homme que vous pourriez aimer a tendrement, et qui bannirait de votre cœur tout souve- « nir du misérable qui vous abandonne aujourd’hui. Mais « peut-être ai-je mal jugé lord Vargrave, peut-être était-il « plus digne de vous que je ne le pensais {moi, qui me poc sais en censeur des autres 1), peut-être saura-t-il gagner « et mériter votre affection.
d Adieu Eveline !... on dit qu’à brebis tondue Dieu mesure c le vent ; Dieu veillera sur vous !
« Ernest Maltravers. »