CHAPITRE I
Qunlis nbi in lucem colubcr,
Mala gramina paslna.
(VmaiLe.)
Pars minima est ipsa paella soi.
• (Ovide.)
n serait superflu, et peut-être révoltant, de raconter en détail la façon dont s’y prit Vargrave pour enlacer de ses réseaux la malheureuse jeune fille que son destin lui avait choisie pour proie. Il avait raison de prévoir qu’après le premier mouvement de stupéfaction causé par la lettre de Maltravers, le ressentiment d’Eveline se trouverait étouffé par la certitude qu’elle conservait de son affection, par l’incrédulité que lui inspiraient ses accusations de lui-même, et par sa secrète conviction que ses adieux et sa ^uite avaient pour motif quelque revers, quelque malheur, qu’il ne voulait pas qu’elle partageât. Vargrave communiqua donc bientôt à Eveline l’histoire qu’il avait suggérée à Maltravers. n lui rappela la tristesse habituelle, si visible chez lady Vargrave; l’indifférence de celle-ci pour les plaisirs du monde; la susceptibilité avec laquelle elle évitait toute allusion aux premières années de sa vie.
c Le secret en est, dit-il, dans un ardent attachement de sa jeunesse. Votre mère aimait un jeune étranger, d’un rang supérieur au sien, qui (la tète remplie des exagérations romanesques de l’Allemagne) parcourait alors le pays pédestrement et à la recherche des aventures, sous le nom supposé de Butler. Elle en fut ardemment aimée en retour.
Peut-être son père soupçonna-t-il le rang de son amant, et trembla- t-il pour l’honneur de sa fille. C’était un singulier homme que ce père, et je ne connais pas bien son vrai caractère, ni ses motifs véritables. Mais soudain.il éloigna sa fille, afin de la soustraire aux assiduités et aux recherches de son amant; ils ne se revirent plus, et son amant la pleura pour morte. Plus tard votre mère fut contrainte par son père d’épouser M. Cameron, et resta veuve avec une unique enfant : c’était vous. Elle était pauvre, très-pauvre I et dans son amour pour vous, dans son anxiété pour votre avenir, elle se décida enfin à prêter l’oreille aux propositions de mon oncle ; pour assurer votre sort, elle se remaria; puis la mort vint encore trancher ce lien. Mais toujours, constamment et fidèlement, elle avait conservé la mémoire de ce premier amour, dont le souvenir avait assombri et empoisonné son existence ; et toujours elle vivait de l’espoir de revoir un jour le bien-aimé perdu. A la fin, et tout récemment, le hasard me fit découvrir que l’objet de cet indomptable amour vivait encore, qu’il était encore libre de sa main, sinon de son qœur. Vous voyez en la personne d’Ernest Maltravers l’amant de- votre mèrel II m’échut la tâche ingrate et pénible d’apprendre à Maltravers que lady Vargrave n’était autre que l’Alice tant aimée dans son adolescence ! de lui prouver que son amour résigné et patient ne s’était jamais démenti ; de le convaincre que la seule espérance qui lui restât au monde était celle de le revoir une fois encore. Vous connaissez Maltravers; vous connaissez son caractère élevé, sensible et noble ; il recula d’horreur à la pensée de faire de son amour pour la fille la dernière et la plus amère douleur de la mère, de cette femme qu’il avait tant aimée. Puis, sachant combien votre mère vous est chère, il frémit en pensant au chagrin, aux remords que vous éprouveriez en découvrant de qui vous aviez été la rivale, et quelles étaient les espérances, quels étaient les rêves que votre fatale beauté avait anéantis. Torturé, désespéré, la raison presque égarée, il a fui sa funeste passion, et maintenant il cherche à l’étouffer dans la solitude. Touché de la douleur et des regrets de la bien-aimée de sa jeunesse, il a l’intention, aussitôt qu’il vous verra rendue au bonheur et à la paix, d’aller retrouver votre mère pour consacrer tout son avenir à l’accomplissement de ses serments d’autrefois. C’est de vous, de vous seule qu’il dépend de rendre Maltravers au monde, de vous seule qu’il dépend de combler de bonheur
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les dernières années d’une mère qui vous chérit avec tant de tendresse!
On devinera sans peine avec quels sentiments d’étonnement, de compassion, d’épouvante, Eveline écouta celte histoire, dont le récit fut souvent interrompu par ses exclamations et ses sanglots. Elle voulait écrire sur-le-champ à sa mère, à Maltravers. Oh I avec quelle joie elle renoncerait à ce dernier ! Conlme elle promettait volontiers de se réjouir d’un abandon qui devait rendre le bonheur à cette mère si tendrement aimée !
€ Non, dit Vargrave, votre mère ne doit pas savoir que le mystérieux objet de son prémier amour est ce Maltravers dont l’hommage a été si récemment adressé à sa propre fille, jusqu’à ce qu’elle puisse l’apprendre de sa bouche, jusqu'à ce que cette révélation puisse lui être adoucie par les protestations d’une affection renaissante. Une pareille découverte ne blesserait-elle pas son orgueil, ne détruirait-elle pas toute espérance en son cœur? Comment pourrait-elle alors consentir au sacrifice que Maltravers est disposé à lui faire. Non ! ce n’est que lorsque vous appartiendrez à un autre, ce n’est (pour me servir des paroles de Maltravers) que lorsque vous serez une épouse heureuse et aimée, que votre mère devra recevoir l’hommage de Maltravers ; alors seulement elle pourra savoir à qui cet hommage a été récemment adressé ; alors seulement Maltravers se sentira le droit d’accomplir l’expiation qu’il médite. Il veut bien se sacrifier lui-même, mais il tremble à la pensée de vous sacrifier, vous 1 Ne dites rien à votre mère, jusqu’à ce que vous appreniez de ses lèvres qu'elle sait tout 1 >
Eveline pouvait-elle hésiter? Eveline pouvait-elle douter? Calmer les craintes, exaucer les prières de l’homme dont la conduite lui paraissait si généreuse ; le rendre à la paix et au monde ; par-dessus tout, arracher du cœur de cette mère tendre et bien-aimée le trait envenimé; jeter encore dans sa vie quelques années de bonheur, la réunir à l’amant tant pleuré ; quel sacrifice était trop grand pour un tel prix ?
Ah ! pourquoi Legard était- il absent? Pourquoi le croyaitelle capricieux, léger, perfide ? Pourquoi avait-elle banni de son âme ses plus tendres pensées? Mais lui, le véritable amant, il était loin, et son amour fidèle était inconnu, tandis que Vargrave, le serpent vigilant, était toujours là.
Dans une heure fatale, et dans le transport de cet en-
thousiasme qui inspire les actes les plus insensés, comme les actes les plus sublimes, qui fait ou des dupes ou des martyrs, de cet enthousiasme qui entraîne à l’abnégation complète de soi-même , au sacrifice de toutes choses par un zèle brûlant pour les autres, Eveline consentit à être la femme de Vargrave. Elle ne sentit pas d’abord son sacrifice; elle ne sentit que l’ardeur d’un noble esprit, que l’approbation de sa conscience. Ainsi, et seulement ainsi, elle obéissait à ses deux devoirs ; le devoir, auquel elle avait failli manquer, envers son bienfaiteur mort; et le devoir envers sa mère vivante. Bientôt après vint une terrible réaction, puis enfin cette résignation passive, léthargique, qui n’est autre chose que le désespoir sous un nom plus doux. Oui ! c’était là le sort auquel elle avait été inexorablement prédestinée ! En vain elle avait cherché à le fuir 1 le destin l’avait ressaisie, il fallait se soumettre à son arrêt !
Elle était impatiente qu’on transmît sur-le-champ à Maltravers la nouvelle des liens nouveaux qu’elle allait contracter. Vargrave le lui promit, mais prit soin de ne pas tenir parole. Il était trop fin pour ne pas savoir que ces démarches précipitées feraient trop bien apercevoir les motifs d’Eveline,. et que sa conduite à lui paraîtrait manquer de ' délicatesse et de générosité. Il voulait que Maltravers ne sût rien, jusqu’à ce que la chaîne indissoluble fût rivée. N’osant quitter Eveline, même pour un jour, n’osant courir les risques d’une entrevue eiitré elle et sa mère s’il la ramenait en Angleterre, il resta à Paris et hâta tous les préparatifs du mariage. Il envoya chercher Douce, qui vint en personne, apportant les actes nécessaires à la conversion de l’argent pour l’acquisition de Lisle Court, acquisition qui devait se conclure immédiatement. L’argent devait être placé dans la maison de banque de M. Douce, jusqu’à ce que les hommes d’affaires eussent complété leurs opérations ; et dans quelques semaines, lorsque Eveline aurait atteint l’âge voulu, Vargrave espérait se voir maître, et de la fiancée, et des terres héréditaires de l’infortuné Maltravers. Il se garda bien de dire à Eveline quel était le propriétaire actuel du domaine qui allait prochainement lui appartenir ; il prévoyait les objections qu elle opposerait à cette acquisition , et, du reste, elle était hors d’état de parler de ces choses-là, ou même d’y penser. Elle ne demanda qu’une faveur qui lui fut accordée : qu’on la laissât tranquille dans sa solitude jusqu’au jour fatal. Enfermée seule dans sa chambre
isolée, condamnée à ne confier ses pensées à personne, à ne point chercher de sympathie, môme auprès de sa mère, la pauvre fille s’efforçait en vain de se tenir à la hauteur do son premier enthousiasme, et de se résigner à un acte que pourtant elle était assez héroïque pour ne vouloir ni rétracter, ni regretter, bien qu’elle ne pût y songer sans frémir.
Lady Doltimore, étonnée de ce qui s'était passé, étonnée de la fuite de Maltravers, du succès de Lumley , ne pouvant s’en rendre compte, ni tirer aucune explication de Vargrave ou d’Eveline, était agitée par la crainte de quelqhe infâme machination qu’elle ne pouvait pénétrer. Pour échapper aux inquiétudes qui l'obsédaient, elle se plongea, avec plus d’avidité que jamais, dans le tourbillon des plaisirs. Vargrave, plein de défiance, et redoutant ce qu’elle pourrait dire, dans l’état de surexcitation nerveuse où elle se trouvait, si elle était soustraite à ses regards vigilants, se crut obligé de la suivre partout. Ses manières et sa conduite étaient pleines de circonspection; mais Caroline, jalouse, irritée, fantasque, manifestait par moments le droit de familiarité et de colère, et par là elle attira sur elle et sur lui l’espionnage de la médisance. Pendant ce temps , lord Doltimore, quoique trop froid et trop orgueilleux pour s’occuper ouvertement de ce qui se passait autour de lui, paraissait inquiet et troublé. Ses manières vis-à-vis de Vargrave étaient froides ; il évitait de se trouver en tête-à-tête avec sa femme. Cependant Lûmley ne s’en occupait guère ; quelques semaines encore, et tout serait sauvé. Vargrave ne donnait point de publicité à son prochain mariage; il cherchait à le cacher, jusqu'à la veille même du jour où il devait se consommer. Mais on en parla tout bas dans le monde : les uns pour en rire ; d’autres sérieusement. Quant à Eveline, on ne la voyait nulle part. Montaigne avait d’abord opposé une incrédule indignation à la nouvelle que Maltravers avait renoncé à une alliance qu’il avait tant souhaitée, et qu’il y avait renoncé par un motif aussi puéril, aussi indigne de lui que l’orgueil de la naissance. Une lettre de Maltravers, qui ne confia qu’à lui et à Vargrave le secret de sa retraite, le convainquit à regret que les plus sages ne sont que des sots bouffis d’orgueil I II fut courroucé, indigné, surtout quand Valérie et Teresa (car les femmes défendent leurs amis à tort ou à raison) cherchèrent des excuses, ou insinuèrent que d’autres causes se cachaient peut-être derrière celle qu’on alléguait. Mais les pensées de Montaigne furent considérablement distraites de
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ce sujet par son anxiété croissante relativement à Gesarini, r
dont la retraite et le sort restaient toujours ensevelis dans i
un mystère alarmant.
Il arriva sur ces entrefaites que lord Doltimore, qui avait toujours eu du goût pour les antiquités, et qui était fort mécontent de son château héréditaire parce qu’il était con- ; fortable et moderne, prit par désoeuvrement l’habitude , assez généralement répandue à Paris, d’acheter des curiosités, des bahuts, des chaises antiques, des meubles en chêne > sculpté ; et avec cette habitude lui revint le désir d’acquérir Burleigh. Apprenant par Lumley, que Maltravers avait, selon toute probabilité, quitté son pays natal à tout jamais, il s’i- > magina que ce dernier consentirait maintenant probable- i ment à vendre Burleigh, et il pria Vargrave de lui faire parvenir une lettre à cet effet.
Vargrave s’excusa, car il sentit qu’il ne pouvait rien y avoir de plus indélicat qu’une pareille demande, transmise, par lui, dans un pareil moment. DoHinlore, qui avait par . hasard entendu dire à Montaigue qu’il connaissait l'adresse de Maltravers, envoya tout bonnement sa lettre au Français, ; et, sans en mentionner le contenu, il le pria de la faire par-, venir à destination ; ce que fit Montaigne. Or il est singulier combien les petits hommes et les petits incidents influent sur les grands événements de la vie. Ce fut grâce à cette simple lettre que s'opéra une nouvelle révolution dans l’étrange existence de Maltravers.