CHAPITRE II
Quid frustra simulacra fugacia captas ?
Quod pctis est nusquam.
(Ovide. — Met. lU, Î32.)
L’infortuné Maltravers n’alla pas ensevelir ses angoisses sous un climat consacré aux douleurs majestueuses ou à la douce mélancolie des regrets ; il ne chercha pas les glaciers ou les lacs bleus de la belle Suisse, ni la terre plus richement parée, le ciel plus clément de la séduisante Italie. Une fois, I dans ses voyages, il avait passé à travers une contrée plongée
dans une si sombre et si aride tristesse que son esprit en avait conservé une impression puissante et ineffaçable. Elle était située au milieu des marécages qui environnaient jadis le château de Gilles de Retz, ce seigneur ambitieux, ce redoutable nécromancien, qui périt sur un bûcher, après une carrière dont la puissance et la splendeur semblaient justifier la croyance populaire qui lui attribuait un pouvoir occulte et surnaturel.
Ce fut en ces lieux que se fixa Maltravers, dans une auberge pauvre et isolée, éloignée de toute autre habitation. Dans les chagrins moins violents on éprouve une espèce de volupté à braver les souffrances physiques ; mais l’angoisse inexorable, immense de Maltravers l’empêchait môme de les sentir. Les grandes douleurs produisent une espèce de magnétisme, par lequel le corps semble s’endormir, el ne distingue plus de différence entre le lit de Damien et la couche de roses du sybarite. Il laissa sa voiture et ses domestiques dans une ville située à quelques milles de distance. Il vint seul dans cette triste retraite ; son âme assombrie trouva quelque chose de sympathique dans la saison d'hiver, dans l’aride région, et dans l'aspect de cette nature dévastée, sauvage, oü rien du moins ne semblait railler sa douleur. Il serait impossible de décrire ce qu’il ressentaiit alors, ce qu'il souffrait. Il suffit de dire que, en dépit de tout, l’élément divin de la force humaine ne fut pas entièrement anéanti en lui, et que chaque jour, chaque nuit, à chaque heure, il priait le Grand Consolateur de l’aider à lutter contre un amour criminel. Nul homme ne combat tout à fait en vain, quand il combat avec autant de sincérité et de ferveur; car dans chacun de nous il y a, quand nous voulons bien l’évoquer, un Esprit qui doit finir par l’emporter, sanglant, mais triomphant, sur le sort et sur les démons.
Un jour, après un long silence de Vargrave, dont les lettres étaient pleines d’assurances consolantes qu’Eveline recouvrait progressivement la joie et l’espérance, le messager de Mallravers revint de la ville voisine tenant à la main une lettre de Montaigne. Elle contenait, sous une enveloppe blanche (le silence de Montaigne lui disait combien il avait perdu dans l’estime de son ami), la missive de lord Doltimore Elle renfermait ces mots :
t Mon cher monsieur,
« Apprenant que vous vous proposez de rester longtemps
c encore sur le continent, puis-je vous demander si vous c vous décideriez à disposer de Burleigh ? J'en donnerais c volontiers plus que la valeur réelle, et je lèverais sur ma « propriétés une hypothèque suffisante pour en payer sur-Ie- « champ tout le prix d’acquisition. Peut-être seriez-vous < d'autant plus disposé à cette vente que vous avez un préc cèdent dans l’exemple du chef de votre famille : j’apprends « par lord Vargrave que le colonel Maltravers est décidé à c vendre Lisle Court. »
« En attendant votre réponse ; c Je suis,
( Mou cher monsieur,
c Votre tout dévoué.
Doltimore.
— Eh bien oui, dit Maltravers avec amertume, en écrasant cette lettre dans sa main; que notre nom soit effacé de notre terre natale, et que nos foyers passent à des étrangers! Comment pourrais-je revoir jamais les lieux oü je la vis pour la première fois? >
Il se décida sur-le-champ ; il allait écrire à ses hommes d’affaires en Angleterre, et placer cette négociation entre leurs mains. Cette diversion à ses pensées ne fut que passagère, et bientôt de sombres nuages s’amoncelèrent de nouveau autour de son âme.
L’incident que je suis sur le point de raconter pourra paraître, à une critique superficielle, du domaine des choses surnaturelles ; mais il se peut facilement expliquer par des effets ordinaires, et c’est une circonstance strictement vraie.
Dans son sommeil, cette nuit-là, un rêve apparut à Maltravers. Il se crut seul, dans sa vieille bibliothèque de Burleigh, regardant le portrait de sa mère ; tandis qu’il le regardait, il s’imagina qu’un frisson, qu’un frémissement d’épouvante le saisissait , en vain il essayait de détourner ses regards de la toile : sa vue y était enchaînée comme par une irrésistible fascination. Puis il lui sembla que le portrait changeait par degrés ; les traits restèrent les mêmes, mais leur fraîcheur fit place à une teinte blême et cadavéreuse; les couleurs des vêlements se flétrirent, la coupe en devint plus ample, plus flottante, mais lourde et raide comq^ si les étoffes étaient taillées dans la pierre : c’étaient les Vêtements de la tombe. Mais sur le visage il y avait un doux et triste sourire qui enlevait à son aspect livide toute son [
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horreur. Les lèvres s’agitèrent, mais sans articuler aucun son, et l’âme qui avait brisé ses chaînes parla à celle que la terre retenait captive encore.
c Retourne dans ton pays natal, dit-elle, retourne dans tes foyers. N’abandonne pas â des mains étrangères tout ce qui te reste de celle qui l’a donné le jour, et qui veille encore sur toi ; tu retrouveras ton bpn Ange au seuil de ta demeure ! »
La voix se tut. Par un effort violent Maltravers rompit l’enchantement qui retenait sa parole. Il jeta un cri, et le rêve s’évanouit. Il était complètement éveillé ; ses cheveux étaient dressés sur sa tête : une sueur froide mouillait son front. Le misérable lit sur lequel il était couché était placé en face de la fenêtre, et la lune d’hiver jetait sa lueur pâle et spectrale dans la chambre triste et nue. Mais entre lui et la lumière il lui sembla qu’il y avait lin objet, une ombre, la figure qu’avait revêtue le portrait dans son rêve, le fantôme qui avait interpellé et glacé son âme. Il s’élança les bras tendus.
« Ma mère I même dans la tombe peux-tu venir ainsi bénir ton malheureux fils? Oh! ne me quitte pas... ne me dis pas que... » «
L’illusion se dissipa, et Maltravers tomba sans connaissance.
Lorsque, à la lumière plus salubre du jour. Maltravers repassa dans son esprit ce rêve mémorable, il chercha longtemps en vain à se convaincre que les rêves n’ont besoin d’aucun ministère du ciel ou de l’enfer pour peupler de fantômes menteurs les -sentiers du sommeil; que l’effet de ce rêve même sur ses nerfs ébranlés et son imagination surexcitée était le seul et véritable évocateur du spectre qu’il avait cru voir en s’éveillant. Sa raison fut lente à gagner la victoire et à désavouer l’empire d’une imagination en désordre. Et lorsqu’il se fut enfin malgré lui convaincu, ce rêve l’obsédait encore, et il ne pouvait réussir à le chasser de son esprit. Il attendit avec impatience la nuit suivante; elle arriva, mais elle ne lui apporta ni rêve, ni sommeil; toute la nuit le vent hurla, et la pluie battit contre les vitres de sa chambre. Une autre nuit vint; la lune brillait comme auparavant, et il tomba dans un profond sommeil; mais nulle vision ne vint troubler ou sanctifier ce sommeil. Il s’éveilla, honteux de son attente. Toutefois cet événement, à défaut d’autres, en donnant une nouvelle direction à ses pensées, avait ranimé et soulagé son âme, et le fardeau de la dou-
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leur l’accablait d’un poids moins lourd. Peut-être aussi dut-il principalement à ce souvenir, qui le poursuivait sans cesse, le changement qui modifia sa première résolution. Il était toujours décidé à vendre son vieux château ; mais il irait d’abord en retirer pieusement ce saint portrait, il rassemblerait religieusement, pour les conserver, tous les objets qui avaient appartenu à celle dont sa naissance avait causé la mort. Heureuse de n’avoir jamais su à quelles cruelles épreuves était réservé son enfant !