CHAPITRE V
Allons, encore une fois, A lauriers Encore une fois, ô myrtes I
, (Lycidas.)
Tandis que Maltravers était encore agité, stupéfait par les révélations du pasteur, auquel il s’était nécessairement fait connaître pour le mystérieux Butler, Aubrey, tournant les yeux vers la fenêtre, vit lady Vargrave qui s’approchait lentement de la maison.
« Voulez-vous passer dans la pièce intérieure, dit-il ; elle vient; vous n’ôtes pas préparé à la voir I et puis serait-ce même à désirer ?
— Oui, oui! je suis préparé ; il faut que nous soyons seuls. Je vais 1 attendre ici.
— Mais...
— Je vous en conjure! f
Le prêtre, sans ajouter un mot, se retira dans la seconde pièce; Maltra^ers se jeta dans un fauteuil, et attendit tout ému l’arrivée de lady Vargrave. Il entendit bientôt un bruit de pas légers au dehors; la porte d'entrée, qui donnait directement dans cette salle antique, s’ouvrit doucement ; et lady Vargrave se trouva dans la chambre. Dans la position qu’avait prise Ernest, Alice ne pouvait voir que sa silhouette, car le jour pénétrait imparfaitement par la feflêtre basse du cottage. Voyant une personne assise dans le fauteuil du pasteur, elle supposa naturellement que c’était Aubrey luimême.
c Que je' ne vous dérange pas, dit cette voix douce et suave, dont la mélodie s’était lue pendant tant d’années pour Maltravers; mais, je viens de recevoir une lettre de France, écrite par une personne que je ne connais point ; j’en suis tout effrayée; c’est au sujet d’Eveline. >
El dans l’intention de faire une visite plus longue que de coutume, lady Vargrave ôta son chapeau et le posa sur la table. Etonnée que le pasteur ne lui eût pas répondu, qu’ii ne se fût pas levé pour venir à sa rencontre, elle s’approcha alors.
Alice. . 26
Maltravers se leva, et ils se trouvèrent l’un devant l’autre, face à face. Comme Alice était encore jolie 1 plus jolie même, ' pensait-il, que naguère I Ces yeux de tourterelle, si divinement bleus, si doux, et pourtant qui laissaient apercevoir dans leur transparente profondeur quelque mystère impénétrable de l’âme, se trouvaient une fois encore fixés sur les siens. Alice semblait changée en pierre ; elle ne bougeait pas, elle ne parlait pas, elle respirait à peine; son regard était fasciné, comme sous l’empire d’un charme magique, et comme si la raison, la vie même, l’eussent abandonnée!
« Alice ! murmura Maltravers, Alice, nous nous revoyons enfin ! » ^
Sa voix rendit sur-le-champ à Alice la mémoire, le sentiment, la jeunesse ! Elle jeta un cri de joie indicible, immense! Elle s’élança vers lui : sa réserve, ses craintes, le temps, le changement, tout fut oublié ! Elle se jeta dans ses bras, elle le serra à plusieurs reprises contre son cœur 1 Le chien fidèle qui a retrouvé son maître n’exprime pas sa joie par des transports plus violents, plus insensés. L’excès de son ravissement avait quelque chose d’effrayant. Elle couvrait de baisers les mains, les vêtements de Maltravers ; elle riait, elle pleurait; et enfin, quand les paroles lui vinrent, elle posa la tête sur son sein, et lui dit avec passion : <
c Je t’ai été fidèle 1 je t’ai été fidèle!... sans cela voilà un moment qui m’aurait tuée! »
Puis, effrayée par le silence de Maltravers, elle leva les ; yeux sur son visage, et sentant ses larmes brûlantes tomber sur ses joues, elle lui dit encore- avec uhe véhémence plus ' grande : ;
a Je vous ai été fidèle !... Ne me croyez-vous pas?
— Je vous crois !... je vous crois, noble et incomparable -, Alice ! Oh ! pourquoi vous ai-je perdue pendant si longtemps? Pourquoi votre amour fait-il maintenant honte aq mien ? » ■
A ces mots, Alice parut sortir de son premier état d'oubli [; de tout ce qui s’était passé depuis leur séparation; elle [ rougit beaucoup, et se retira doucement et toute confuse de | son étreinte. ' (
< Ah 1 dit-elle d’un accent altéré et plus humble, vous avez ( aimé une autre femme I Peut-être ne vous reste-t-il plus ( d’amour pour moi ! En est-il aitisi? dites-le-moi ! Non, non; ,( ces yeux. . . ah l vous m’aimez. . . vous m’aimez toujours ! > ^
Et elle se suspendit encore à lui, comme si pour elle U | foi était le ciel, et que le doute fût la mort. Puis, après un j |
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AtiCE OU LES MYSTERES
moment de silence elle l’attira doucement, de ses deux' mains, vers ia lumière, elle regarda longtemps avec tendresse, avec orgueil, comme pour retrouver, ligne par ligne, et trait par trait, la physionomie qui avait été à ses douces pensées ce que le soleil est aux fleurs.
c Changé, changé, murmura-t-elle; mais toujours le même cependant : toujours beau, toujours divin ! >
Elle s’arrêta; une idée soudaine l’avait frappée : les vêtements d'Ernest étaient usés, souillés par le voyage, et ce front altier, courbé, abattu, ne dominait plus, par son air de déû hautain, les Qls des hommes.
< Vous n’êtes pas riche, s’écria-t-elle avec empressement, diles-moi que vous n’ôles pas riche ! Je le suis assez pour nous deux, moi, et tous mes biens sont à vous, à vous ! Je ne vous ai pas trahi pour me les procurer; je ne les ai achetés au prix d’aucune honte. Oh ! nous allons être* si heureux !
Tu es revenu à ta pauvre Alice I tu sais combien elle t’aimait! >
Il y avait dans les manières d’Alice, dans sa joie sauvage, quelque chose de si différent de son attitude ordinaire, que ceux qui l’avaient vue silencieuse, pensive, calme, ne l’auraient jamais reconnue. Tout ce que la société avec ses douleurs lui avait enseigné, avait disparu; c’était la nature, la pure, et simple nature qui animait une fois encore sa plus belle créature. Les années mêmes semblaient être tombées de son front, et elle paraissait à peine plus âgée que lorsqu'elle était à côté de lui, sous les rayons de la lune, près des parterres de violettes, bien loin de là. Tout à coup elle pâlit; le sourire s’éteignit sur ses lèvres gracieuses; une expression triste et grave succéda à l’expression d'une joie sans bornes.
< Viens, dit-elle à'voix basse, viens, suis-moi! »
Et, lui tenant toujours la main, elle l’attira vers Ja porte. Silencieux et étonné, il la suivit à travers le jardin, par la porte couverte de mousse, et jusque dans le cimetière isolé.
Elle s’avançait sans bruit, et semblait glisser sur le sol, pâle, ' sans voix, presque sans haleine; on eût été tenté de croire, en dépit des rayons brûlants du jour, que cette gracieuse créature n’appartenait pas à la terre. Elle s’arrêta à l’endroit oû l’if jetait son mélancolique ombrage; devant eux se trouvait un petit tertre, séparé des autres, et qui n’était surmonté d’aucune pierre tumulaire. Elle le lui montra du doigt,
®t tombant à genoux, elle murmura : v
« Chutl elle dort là-dessous... ton enfant !... »
Elle se couvrit le visage de ses mains , et tout son être s’agita convulsivement.
A côté d’elle, et devant cette tombe, s’agenouilla Maltravers. Ce fut là que s’évanouit le dernier débris ^e son stoïque orgueil ; et ce fut là qu’oubliant même Eveline, il pria le ciel de lui pardonner, et de bénir ce- coeur qu'il avait trahi. Ce fut là aussi qu’il fit le vœu solennel de consacrer les années de vie qui lui restaient encore à défendre de tout chagrin l’amante fidèle, la mère à qui le ciel avait ravi son enfant.