‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 91 sur 105 · OC '.-J · texte numérisé non relu

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qu’il en soit, il épousa Alice, et Aubrey solennisa et bénit celte’ froide et stérile union.

Mais bientôt vint une nouvelle et indicible affliction. L’enfant d’Alice ne s’était rétablie que pour un moment. La fatale maladie n'avait pas fait grâce à sa proie; elle revint avec une force rapide et subite; un mois ne s’était pas écoulé depuis le jpur où Alice était devenue la femme de Templelon, lorsque sa dernière espérance s’envola, et la pauvre mère se trouva sans enfant !

Après un premier moment de consternation sympathique, le banquier ne déplora pas très-vivement le coup qui la frappait si cruellement. Maintenant sa fille à lui serait l'unique souci d'Alice, maintenant la médisance ne s’étonnerait pas que, dans sa vie comme après sa mort, il donnât la préférence à un enfant qui n’était pas censé le sien, plutôt qu’â l’autre.

Il se hâta d’éloigner Alice du théâtre de son affliction. -Il . renvoya la seufè servante qu’il l’eût accompagnée dans son voyage. Il emmena sa femme à Londres, et se fixa définiiivèment, comme nous l’avons vu, dans une villa des environs de la capitale. Là, son affection se concentra déplus en plus chaque jour sur la fille supposée de mistress Terhplqj.on, sa chérie, son héritière, la belle Eveline Camerpn.

Pendant les premières années, Templelon manifesta des tendances alarmantes à violer le serment qu’il s’était imposé ; mais, au moindre symptônàe, il y avait une inflexible fermeté chez sa femme, en toute autre circonstance si respectueuse et si soumise, qui le retenait, et lui en imposait. Elle le menaça môme (et une fois il eut de la peine à l’empêcher de mettre â exécution sa menace) de quitter son toit à tout jamais, s’il mettait le moins du monde en douta la sainteté de sor\ germent. Templelon trembla; une séparation pareille éveillerait les commérages, la curiosité, la médisance, la rumeur publique, et entraînerait peut-être à des révélations. D’ailleurs Alice était nécessaire à Eveline; elle lui était également nécessaire à lui-mème, à son bien-être; il lui était agréable d’avoir quelqu’un à gronder quand il se portait bien, quelqu’un sur qui compter quand il était malade. Il se soumit donc, par degrés, mais en maugréant, à son sort ; et à mesure que ses années et ses infirmités s’accumulaient, il se contenta de s’être assuré du moins une amie fidèle , et une garde-malade pleine de sollicitude. Pourtant lin mariage de ce genre ne pouvait être heureux.

398 ALICJE ou LES MYSTÈRES

La vanité de Templeton était frdissée ; son caractère toujours irascible s’aigrit; il se vengea de son affront par mille petites tyrannies ; et, sans un seul murmure, Alice souffrit peut-être plus pendant ces années de rang et d’opulence qu’elle n’avait souffert, lorsqu’elle errait sans abri, l'amour dans le coeur, et son enfant dans les bras.

Eveline devait hériter de la fortune du banquier. Mais le titre du nouveau pair I S’il pouvait unir li fortune et le titre, et poser la couronne de pairesse sur ce jeune front! Ce désir l’avait porté à rechercher l’alliance de Lumley. Sur son lit de mort ce ne fut pas le secret d’Alice, mais celui de Marie Westbrook qu’il révéla à son neveu étonné et consterné, pour excuser l’aliénation, injuste en app'arence, de ses biens, et pour expliquer dans quel but il avait recherché cette alliance.

Tant que vécut Richard Templeton, Alice avait paru ensevelir dans son sein son regret profond, puissant, excessif pour l’enfant qu’elle avait 'perdu, l’enfant de l’amant qu’elle n’avait pas oublié, et auquel, au milieu de tant d’épreuves, et en dépit de ses nouveaux liens, elle était restée fidèle jusqu’au bout. Mais lorsqu’elle se trouva libre, spn cœur vola vers" cette tombe humble et éloignée. De là ces visites Annuelles à Brook Green ; de là son acquisition du cottage, consacré par les souvenirs de la morte. G était sur cette pelouse qu’elle avait porté cet être si fragile, pour lui faire respirer l’air tiède de l’après-midi; c’était dans cette chambre qu’elle avait veillé, qu’elle avait prié, qu’elle s’était désespérée! C’était dans ce paisible cimetière que reposait cette poussière bien -aimée! Mais Alice n’était paS égoïste, même dans ses sentiments les pfus sacrés. Elle renonça à satisfaire le plus cher désir de son cœur, jusqu’à ce que l’éducation d’Eveline fût assez avancée pour lui permettre de quitter le voisinage de Londres. Alors, à la grande satisfaction d’Aubrey (qui voyait en Eveline une Eléonore plus belle, plus noble, plus pure), elle vint se fixer dans ce lieu solitaire, qui pour elle était certes le moins solitaire qu’il y eût sur la terre! »

Et dès lors l’image de l’amant de sa jeunesse, que pendant son mariage elle avait cherché du moins à bannir, lui revint, et par moments lui inspira les seules espérances que la mort n’eût pas emmenées au ciel! En racontant sou histoire à Aubrey, ou en causant avec mistress Leslie, dont elle avant toujours conservé l'amitié, elle trouva que l’un qt

l’autre s’accordaient à penser que ce Butler, errant et inconnu, qui possédait dans l’art ipusical un talent auquel n’atteignent guère que les artistes, devait être d’un rang médiocre, ou même obscur. Âh ! si maintenant' qu’elle était libre et riche, elle pouvait se rencontrer avec lui, si son amour à lui ne s’était pas évanoui, s’il voulait bien croire à la fidélité étrange et constante -de son Alice, toute l'infidélité de cet amant tant regretté serait pardonn^e, oubliée, au milieu des bienfaits dentelle pourrait le combler! Et comment, pauvre Alice, dans ce village isolé, le hasard le mettrait-il jamais sur votre £bêmin? Elle n’en savait rien; mais une voix lui disait souvent tout bas : < Tu reverras encore ses yeux ; tu entendras encore sa vOlx ; et lu lui diras, en pleurant sur son sein, combien tu as aimé son enfant ! > Et lui, ne l’aurait-il pas oubliée peut-être? n’aurait-il pas formé de nouveaux liens? distinguerait-il sur ce pâle et pensif visage l’immuable beauté d’une affection éternelle? Hélas ! quand on aime bien, il est difficile de s’imaginer qu’on n’est pas payé de retour !

Le lecteur connaît les aventures de mistress Ëlton, seule confidente du mariage secret de Templeton avec la mère d’Eveline. Par une singulière fatalité, ce fut l’insouciance égoïste et caractéristique de lord Vargrave qui, en fixant la demeure de cette femme à' Burleigh, prépara les voies à la découverte de l’infâme imposture qu’il avait ourdie. Dès son retour en Angleterre, mistress Elton s'était enquise de M. Templeton ; elle avait appris qu’il s’êtait remarié, qu’il avait été élevé à la- pairie, sous le titre de lord "Vargrave, et qu’il était mort. Elle n'avait pas de droits sur sa veuve ou sa famille, mais elle pensa que la malheureuse enfant qui aurait dû hériter de tous ses biens, était morte.

La première fois qu’elle vit Eveline, elle fut stupéfaite par sa ressemblance avec son infortunée mère. Mais le nom inconnu de Cameron, l’assurance que lui donna Maltravers que la mère d’Eveline vivait encore, dissipèrent ses soupçons ; et, quoique par moments cette ressemblance lui revint à l'esprit, elle cessa de s’en préoccuper. Le fait est que ses infirmités s’accroissaient, et que la souffrance physique finit par absorber toutes ses pensées.

Or il arriva que la nouvelle du prochain mariage de Maitravers avec miss Cameron ne se répandit dans le comté que peu de temps avant le'retour d’Ernest : car Tes nôuvelles du continent sont lentes à parvenir jusqu’au fond de nos pro-

vinces. Il va sans dire que cet événemeï» t excita les commentaires de tous les villageois. La garde-malade de mistress Elton lui raconta la nouvelle, et cette dernière se rappela soudain’le nom de miss Cameron.et se ressouvint de sa ressemblance avec l’infortunée Marie Westbrook.

« Elle était fiancée, à ce qu’on assure, à un grand seigneur, dit la garde-malade bavârde, -et elle a renoncé à ce mariage pour épouser notre squire ; c’était un grand seigneur de la cour,' qui se trouvait en visite chez M. Merton, le recteur ! 11 s’appelait lord Vargrave !

— Lord Vargr ave ! s’écria mistress Èlton, en se ressouvenant du titre qu’avait porté M. Templeton.

— Oui ; et l’on dit que le feu lord a laissé à miss Cameron, quoiqu’elle ne fût pas sa fille, tout son argent et il en avait gros! au détriment de son neveu, le présent lord, à la condition qu’ils se. marieraient ensemble quand elle serait majeure. Mais elle n’en voulut plus quand elle eut vu le squire. C’est qu’aussi le squire est bien le plus heau gentilhomme de tout le comté.

— Arrêtez ! arrêtez ! dit mistress Elton d’une voix faible;

, vous dites ,que le feu lord a laissé toute' sa fortune à miss Cameron qui n'était pas sa fille? Je devine cette énigme!... je comprends tout!... C’est ma fille de laiti murmura-t-elle en se retournant ; comment aurals-je pu méconnaître cette ressemblance? >

' L’agitation que fit éprouver à mistress Elton la découverte qu’elle croyait avoir faîte, la joie qu’elle ressentit en pensant que l’enfant qu’elle avait aimé comme le sien était vivant et en possession de ses droits, accélérèrent les progrès de son mal. Maltravers arriva juste à temps pour recevoir sa confession (,qu’elle désirait naturellement faire à celui qui avait été son bienfaiteur, et qu’elle supposait être le futur époux de sa fille de lait). Il fut agité d’espoir et de joie en confirmant à mistress Elton la vérité de ses supposi- . tions. *Si Eveline n’était pas sa fille (même quand elle ne devrait pas être sa femme), de quel fardeau son âme se trouverait soulagée 1 II partit précipitamment pour Brook Green ; et craignant de se présenter à l’improviste devant Alice, le souvenir d’Aubrey lui revint à TespriL Dans l’entrevue qu’il cherchait, tout, ou du moins pr.esque tout fut expliqué. Il comprit sur-le-champ la scélératesse préméditée et habilement ourdie de Vargrave. Et Alice!... comment oserait-il la voir ? Comment écouterait-il le récit de ses souffrances, de son amour indomptable !

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