‹ Alice ou les mystères S. Ed. BulwerLyttonChapitre 94 sur 105 · Voy. Ernest Maltravers, 1” partie, liv. v, p. 230 et · texte numérisé non relu

Voy. Ernest Maltravers, 1” partie, liv. v, p. 230 et

ce moment , continua-t-il , vous voyant dans une position, à laquelle je n’eusse pas osé songer pour vous, je me sentis moins de remords du passé. Pourtant, lorsque je me trouvai à la veille d’épouser une autre femme, toute belle, tout accomplie, toute généreuse qu’elle fût, je sentis qu’une pensée, qu’un souvenir à demi avoué, vaguement reconnu, enchaînait tous mes sentiments à nia mémoire, et que l’admiration, l’estime, la reconnaissance, n’étaient point l’amour 1 La mort, une mort funeste et tragique, empêcha cette union ; et dès lors je m’en allai errant par le monde, comme un pèlerin, comme un proscrit. Les années s’écoulèrent, et je crus avoir triomphé de cette soif d’amour qui m’avait tourmenté depuis qfie je t’avais perdue. Mais tout à coup, et récemment, une femme belle comnie vous, aimable, innocente, et jeune comme vous l’étiez la première fois que nous nous vîmes, éveilla en moi un sentiment étrange et nouveau. Je ne vous le cacherai pas, Alice ; j’aimais enfin une autre femme ! Pourtant, tout singulier que cela puisse vous paraître, ce fut une certaine ressemblance avec vous, non pas dans les traits, mais dans les indexions de la voix, dans cette grâce sans nom des gestes et des manières , dans le timbre mélodieux du rire joyeux (traits de ressemblance que je m’explique maintenant, et que les enfants ne tiennent pas seulement deleurs^arents, mais aùssi des personnes qu’ils ont le plus connues, le plus aimées, le plus imitées dans leurs premières années) ; tout cela, dis-je, fut peut-être le principal charme qui m’attira vers... Alice, y êtes-vous préparée? qui m’attira vers Eveline Cameron. Connaissez-moi dans mon véritable caractère , sous mon vrai nom ; je suis ce Maltravers à qui la main d’Eveline était promise il y a quelques semaines ! »

Il s’arrêta, et se hasarda à lever les yeux sur Alice ; elle était excessivement pâle, et ses mains étaient fortement enlacées ; mais elle ne pleurait point, et gardait le silence. Le pire moment était passé; il continua avec plus de rapidité et moins d’effort.

« Soudain, par ses artifices , sa duplicité, ses mensongeâ, lord ’ïargrave me fit croire qu’Eveline était notre fille, et que vous frémissiez à la pensée de revoir l’auteur de tant de maux. Je n’ai pas besoin de vous dire, Alice, l’épouvante qui succéda à l’amour. Je passe sous silence les tourments que j’endurai. Par une suite d’incidents que je vous raconterai plus tard, j’eus lieu de mettre en doute lâ vérité de ce

que m’avait dit Vargravé. Je vins ici ; Aubrey m’a tout appris. Je ne regrette plus le mensonge qui m’a si cruellement torturé pendant un moment! Je ne regrette plus la rupture de mon mariage avec Eveline ; je ne regrette rien de ce qui me ramène enfin libre et sans entraves à les pieds, pour me révéler la sublime fidélité et ton ineffable amour. Ici donc, ici, sous ton toit, celui qui fut à la fois ton premier ami et ton premier ennemi, te demande, à genoux, le pardon et l’espérance!... Il te conjure d’être sa femme, sa compagne jusqu’au tombeau I OuÛie ses fautes, et sois pour lui, sous un nom plus saint, ce que tu fus jadis!

— El vous êtes donc le fiancé d’Eveline? Vous êtes celui qu'elle ^imel... je comprends tout... tqutl ®

Alice se leva, et avant même qu’il se doutât de son intention, avant qu’il se rendit compte de ce qu’elle éprouvait, elle avait quitté l’appartement.

En proie aux sentiments les plus douloureux, il attendit longtemps son retour; elle ne vint point. A la fin il lui écrivit précipitamment quelques lignes pour la conjurer de revenir auprèl de lui, de le tirer de cet état de suspens, de croire à sa sincérité, d’accepter ses vœux. Il lui envoya ce billet dans sa chambre, où elle s’était empressée d'aller cacher son émotion. Quelques minutes après on lui apporta cette réponse, écrite au crayon, et tachée de larmes. •

€ Je vous remercié ; je comprends votre cœur; mais par-i € donnez-moi si je ne puis vous voir encore! Elle, est si c bonne, si belle! Elle est digne de vous. Je serai bientôt c résignée. Que Djeu vous bénisse 1 qu’il vous bénisse tous c deux ! »

La porte du presbytère s’ouvrit brusquement, et Maltravers y entra, (l’un pas empressé, mais appesanti.

( Allez auprès d’elle 1 allez auprès de cet ange!... allez, j e vous en conjure 1 Dites-lui qu'elle me fait injure... si elle pense que je puisse jamais épouser une autre femme qu’elle, que je puisse jamais avoir d’autre but dans la vie que de réparer mes torts envers elle, que de me rendre digne d’elle f Allez, allez... plaidez en ma faveur! ®

Aubrey, à qui Maltravers eut bientôt fait comprendre ce qui s’était passé, s’achemina vers le cottage. H'était près de minuit lorsqu’il revint. Mallravers vint à sa rencontre dans le cimetière, auprès de l’If.

« Eh bienleh bien!... quel message m’apportez-vous?

— Elle désire que nous parlions tous deux pour Paris de-

main, II n'y a pas un jour à perdre; il faut que nous arra> chions Eveline à celte infâme machination.

— Eveline! oui, Eveline sera sauvée! mais le reste!... pourquoi détournez-vous la tète?

— Vous n’ôtes pas un pauvre artiste , un aventurier errant; vous êtes le noble, le riche, le célèbre Maltravers; Alice ne peut rien vous donner. Vous avez obtenu l'amour d'Eveline : Alice ne peut condamner l'enfant confiée à ses soins aux tourments d’un amour sans espoir. Vous aimez Eveline ; Alice ne peut se comparer à une personne si jeune, si belle, dont l’amour est un trésor sans prix. Alice vous prie de ne.pas vous affliger à cause d’elle , elle sera bientôt contente et heureuse de, votre bonheur. Voilà son message.

— El qu’avez-vous répondu ?... lui avez-vous dit "que des paroles sémblables me briseraient le cœur ?

— Peu importe ce que j’ai dit. Je me défie toujours de moi-même, lorsque je lui donne des conseils. Ses sentiments sont plus vrais que toute notre sagesse ! >

Maltravers ne répondit pas, et le prêtre le vit se diriger rapidement, au milieu des tombes éclairées par les éfloiles, vers le village. .

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