CHAPITRE VII
Penses-ToaB qae je paisse aller puiser ' de la résolution dans les mignardises
d’une tendresse fleurie 7 (Sbakkspeabc. — Meêurt povr mesure.)
Ils étaient sur la route dé Douvres. Maltravers s’était enfoncé dans l’angle de la voiture, son chapeau tiré sur son front, il ne faisait pas encore assez jour pour que le pasteur •pût apercevoir autre chose que la silhouette de ses traits. Les bornes milliaires disparaissaient rapidement, et ni l’un ni l’autre des voyageurs ne rompait le silence. C’était une matinée froide et humide; le brouillard se dissipait lentement, laissant aperceyoir les haies ruisselantes et les champs mornes.
Maltravers examinait le^ recoins de sa conscience, et les pages à demi effacées du passé, avec une implacable sévé-
rité. Cette mère pâle et solitaire, pleurant sur la tombe de son enfant Cqui était le sien aussi!) se dressait devant ses. yeux, et semblait silencieusement lui demander compte du cœur qu’il avait rendu stérile, et de la jeunesse que son amour avait condamnée à la mélancolie de la vieillesse. A l’image d’Alice, éloignée, seule, soit qu’elle errât mendiante et sans asile, soit qu’elle vécût dans une prospérité vide, où le bien-être physique lui-même ne faisait que donner de plus grands loisirs aux regrets de- son cœur; à cette image pure, affligée et fidèle jusqu’au bout, il comparait sa jeu- . nesseàlui,jeunesseinsensée, inutile, gaspillée, qui avait cherché des aliments dans l’imagination et la passion. 11 comparait son arrogante révolte contre les épreuves dont son esprit orgueilleux avait exagéré l’amertume , son mépris pour les occupations et les ambitions des autres, l’impérieuse indolence des récentes années de sa vie, et son oubli des devoirs qùe la Providence lui avait assignés, à la patiente résignation d'Alice. Son esprit, après avoir été si rudement précipité du haut de ce hautain piédestal, d'où il avait si longtemps regardé avec dédain les hommes, en disant : < Je suis meilleur et plus sage que vous, > devint bientôt et même trop vivement pénétré de sa propre infirmité, et ce désir de vertu, qu’il avait toujours profqndément senti, fit entendre sa voix plus haut et plus distinctement, au milieu des ruines et du silence de son orgueil.
Il s'éveilla de cette contemplation du passé pour tourner ses regards vers l’avenir. Alice avait refusé sa main; Alice elle-même avait ratifié et béni son union avec une autre I Eveline, si follement aimée, Eveline pourrait encore lui appartenir! Aucune loi, dont la violation, même en pensée, fait frémir d’épouvante et d’horreur la nature humaine, ne lui interdisait de réclamer sa main, de l’arracher à ’Vargrave, de fléchir encore et de regagner son cœur l Mais Maltravers embrassa-t-il avec joie cette pensée? Rendons-lui justice; il ne le fit point. Il sentait que la résolution d’Alice, dans ce premier moment d’affection froissée, ne devait pas être considérée comme irrévocable ; et môme , s’il devait en être ainsi, il sentait, encore plus vivement, que l’amour d’Alice, cet amour qui avaiir résisté à tant d’épreuves, ne s’éteindrait jamais. Devait-il se faire de la magnanimité de la victime une arme contre elle ? Devait-il lui dire : « Tu as passé ;
<c ta jeunesse est finie ; et je t’abandonne une dernière fois < à ta solitude, pour celle que tu as chérie comme une fille? >
Il tressaillit , consterné, à la pensée de ce nouveau, de ce •dernier coup porté, à un cœur abattu, accablé. Puis de nouveaux obstacles, également sacrés, s’élevèrent lentement à ses regards entre Eveline et lui. Si Templeton pouvait sortir de sa tombe, avec quel ressentiment, avec quelle juste répugnance, ne verrait-il pas, dans le séducteur de sa femme (bien qu’elle ne fût sa femme que de nom), l’époux de son enfant!
Ces pensées se présentèrent avec une force rapide et effrayante à Maltravers, et servirent à raffermir son honneur et sa conscience. Il sentit que, quoique, au point de vue de la loi, il n’y eût pas une ombre de parenté entre Eveline et . lui, ses relations avec Alice avaient été de nature à le séparer à jamais d’une personne qui avait regardé cette femme comme sa mère. Le fardeau de la douleur, l'angoisse de la honte , avaient • en effet disparu -, pourtant une voix intérieure lui disait, comme avant : c Eveline est à tout jamais perdue pouf toi ! » Mais l’image de celle-ci avait déjà été tant ébrànlée* par les tempêtes et les convulsions récentes de son âme, que cette pensée était préférable à celle de sacrifier Alice.... Ah 1 si c’eût été là toutl mais Eveline l’ai-, mait peut-être encore; et en rendant justice à Alice, il ferait peut-être le malheur d’Evelinel II sortit de sa rêverie par un geste véhément, et il gémit tout haut.
Le pasteur se tourna vers lui avec étonnement et lui adressa quelques questions; mais ses paroles ne furent pas entendues, et il remarqua, grâce à la lueur croissante du jour, que la physionomie de Maltravers était celle d’un homme complètement absorbé par une pensée dominante et irrésistible. Il pensâ donc sagement qu’il valait mieux laisser son compagnon de route en paix, et il s e replongea lui-même dans ses profondes préoccupations.
Les voyageurs ne s’arrêtèrent pas avant Douvres. Le bâtiment partait le lendemain matin de bonne heure, et Aubrey, qui était très-fatigué, alla prendre quelque repos. Maltravers regarda la pendule placée sur la cheminée ; elle marquait neuf heures. Pour lui, il n’y avait nul espoir de sommeil ; et la longue nuit ne lui offrait d’autre perspective qu’une pénible attente, que des méditations affligeantes.
Il s’agitait avec inquiétude dans son fauteuil, lorsque le garçon d’hôtel entra pour lui dire qu’un monsieur, qui l’avait aperçu à son arrivée, désirait lui parler.- Avant que Mallravers pût répondre, le monsieur en question entra lui-même, et Maltravers reconnut Legard .
c Je vous, demande mille pardons, dit ce dernier d'un ton de grande agitation : mais je désirais vivement vous voir quelques instants. Je viens de rentrer en Angleterre; tous les lieux me paraissent également haïssables. Je lis dans les journaux une... une nouvelle qui... qui me cause le plus grand... je ne sais ce que je voudrais vous dire... mais est-ce vrai ? Lisez ce paragraphe?
Legard plaça le Courrier devant ,Mallravers. Le passage en question contenait ce qui suit :
c Le bruit se répand que Lord Vargrave, qui est actuellec ment à Paris, doit épouser dans peu de jours la belle et « riche miss Gameron, à laquelle il est depuis longtemps < fiancé. »
c Est-ce possible ? s'écria Legard, suivant Maltravers des yeux, pendant qu’il parcourait le paragraphe : n’était-ce pas vous qui étiez l’amoureux, le fiancé heureux et accepté de miss Gameron? Parlez; dites-moi, je vous, èn conjure, que ce fut pour vous, qui aviez sauvé ma vie et racheté mon honneur, et non pour ce froid intrigant, que je renonçai à toutes mes espérances de bonheur sur la terre, et que j’abandonnai l’espoir d’obtenir un jour le coeur et la main de Ja seule femme que j’aie jamais aimée I i Une ombre dé tristesse se répandit sur les traits de Maltravers. Il considéra longtemps la physionomie agitée de Legard, puis il lui dit, après un moment de silence :
« Vous aussi vous l’aimiez donc I Je ne l'ai jamais su, je ne l’ai jamais deviné ; ou si le soupçon m’en vint une fois, ce ne fut que pour un instant, et.,..
— Oui, interrompit Legard d’un accent passionné, le ciel m’est témoin avec quelle ferveur, quelle tendresse j’aimais , j'aime encore Eveline Gameron 1 Mais quand vous me fîtes l’aveu de votre amour, de vos espérances, je sentis tout ce que je vous devais ; je sentis que je ne pouvais pas être votre rival. Je quittai brusquement Paris. Ce que j’ai souffert, je ne vous le dirai pas; nrais j’éprouvais' quelque consolation en songeant que j’avais agi comme devait le faire celui qui avait contracté, vis-à-vis de vous une dette que rien ne pouvait jamais acquitter. Je voyageai d’un lieu à un autre, panorama monotone et fatigant; à la .fin, je ne sais trop pourquoi, je revins en Angleterre. Je suis arrivé d’aujourd’hui ; et maintenant.... mais dites-moi si c’est vrai?
— Je crois qu’il est vrai qu’Eveline est en ce moment promise à lord Vargrave, dit Maltravers d’une voix sourde. Je
4i4 ALICE OU LES MYSTÈRES
crois qu’il est également vrai que ce projet d’union, fondé sur des impostures , ne s’accomplira jamais. C’est dans cet espoir et cette conflance que je suis en ce moment sur la route de Paris.
— Et elle sera votre femme ? dit Legard en détournant la tète : allons ! je puis supporter cette pensée-là 1 Puissiezvous être heureux, monsieur.
— Arrêtez, Legard, dit Maltravers d’une voix -fort émue : il faut que nous* nous comprenions mieux. Vous avez sacrifié votre passion au sentiment de l’honneur. (Maltravers s’arrêta pensif.) Vous avez agi noblement à mon égard ; je vous remerqie, et vous respecte. Mais, Legard, y avait-ij quelque chose dans les manières ou dans l’attitude d'Eveline Cameron qui pût vous faire supposer qu’elle ne vous en savait pas mauvais gré. Il est vrai que si nous avions combattu à armes égales, je ne suis pas assez vaniteux pour ne pas reconnaître les avantages que votre jeunesse et votre personne vous donnaient sur moi ; mais je croyais posséder l’affection d’Eveline, avant que nous nous revissions à Paris.
— C’est possible, dit Legard d’un air sombre; il ne m’ap-
partient pas de dire qu’un cœur aussi pur, aussi généreux que celui d’Eveline, ait voulu tromper ou veus ou moi. Pourtant je m’étais imaginé... j’avais espéré, pendant que vous vous teniez à l’écart, que la faveur avec laquelle elle vous regardait tenait plus de l'admiration que de l'amour ; que vous aviez ébloui -son imagination plutôt que séduit son cœur. J’espérais que j’obtiendrais, que j’obtenais déjà son amour ! Mais n’en parlons plus ; je ne reviendrai plus jamais sur ce sujet ; seulement. Maltravers, seulement rendezmoi j.ustice.> Vous êtes un homme orgueilleux, et votre orgueil m’a souvent irrité, et blessé, en dépit de ma reconnaissance. Soyez plus indulgent à mon égard que vous ne l’avez été -, croyez que, malgré mes fautes et mes folies, je suis pourtant capable de quelques victoires sur moi-môme. Et maintenant je souhaite bien sincèrement que l’amour d’Eveline soit pour vous un bienfait aussi grand qu’il l’eût été pour moi 1 » •
C’était là véritablement un nouveau triomphe sur l’orgueil de Maltravecs ; une nouvelle humiliation. Il avait regardé cet homme avec un froid dédain, parce qu’il n’affectait pas d’être au-dessus du commun des mortels ; et . cet homme l’avait devancé dans le sacrifice môme qu’il se proposait de faire.
« Legard, dit Maltravers, et une légère rougeur colora son visage, vos reproches sont justes. Je reconnais ma faute, et vous prie de me la pardonner. Dès ce soir, quoi qu’il arrive, j’estimerai toujours comme un honneur d’être admis à votre , amitié ; dès ce soir Georges Legard n’aura jamais à me reprocher mon arrogance ou ma sévérité. >
Legard pressa chaleureusement la main que lui tendait Maltravers, mais ne répondit rien. Son cœur débordait, et il n'osait se hasarder à parler.
c Vous croyez alors, reprit Maltravers d’un ton plus pensif, vous croyez qu’Eveline vous eût peut-être aimé, si mes prétentions n’étaient venues contrarier les vôtres? Et vous croyez aussi (pardonnez moi, cher Legard) que vous auriez pu acquérir la stabilité de caractère, la fermeté de principes nécessaires au guide, au protecteur d’une femme si jeune, si belle, si inexpérimentée? si sensible, si environnée de tentations de toute espèce?
— Oh ! ne me jugez pas d’après ce que j’ai été. Je sens qu’Eveline aurait pu réformer des défauts' plus grands que les miens ; que son amonr aurait élevé des caractères plus légers, plus frivoles encore. Vous ne savez pas les miracles qu’opère l’amour I Mais à présent que me resle-t-il à faire ? Qu’importe que mes occupations soient puériles et insignifiantes, pourvu qu’elles puissent distraire mes pensées et ' me donner l’oubli? Pardonnez-moi ; je n’ai pas le droit de vous importuner de ines égoïstes récriminations.
— Ne vous désespérez pas, Legard, dit Maltravers avec bonté : peut-être la fortune vous réserve-t-elle des jours meilleurs que vous ne le prévoyez. Je ne puis vous en dire davantage maintenant ; mais voulez-vous rester à Douvres quelques jours de plus? Dans moins d’une semaine vous aurez de* mes nouvelles. Je ne veux pas faire naître des espérances qu’il ne dépendra peut-être pas de moi de réaliser. Mais si je retrouve les choses dans l’état où vous les supposiez il y a peu de temps, assurément il ne me resterait pas grand’chose à faire. Allons, ne me regardez pas d’un air si inquiet, ajouta Mallravers en souriant tristement; laissons là cette question pour le moment. Vous restez à Douvres ? — J’y resterai ; mais... ,
— Point de mais, Legard ; c’est une affaire arrangée. >
’tk