ANDRÉ LEBEY
La chronique galante des petits journaux, vers le milieu du siècle dernier, conta volontiers les prouesses de Mlle Alice Ozy et enregistra avec complaisance de spirituelles anecdotes touchant cette gracieuse personne; par contre, les critiques dramatiques se bornèrent généralement à lui décerner ces compliments fleuris qui se prodiguent à toute actrice jolie et aimable, pourvu qu'elle ne se montre pas trop maladroite. Alors, — comme maintenant, — les demi-mondaines ne se contentaient pas d'une réputation en quelque sorte professionnelle, et l'ambition les poussait, non point à devenir comédiennes, c'est trop dire, mais à monter sur les planches pour avoir un prétexte à se faire applaudir par un public indulgent. Mlle Ozy compta parmi ces dames de beauté, ces camélias, qui figurèrent dans des pièces destinées seulement à mettre en valeur d'agréables qualités plastiques.
Un léger brin de talent distingua toutefois MUe Ozy. Elle remporta certains succès aux Variétés où elle remplit quelque temps l'emploi de soubrette et rehaussa par son espièglerie, par son enjouement, de petits rôles très anodins ou très décolletés. Mais le théâtre ne lui aurait jamais valu la notoriété; sa gloire est de toute autre
sorte et le d'Hozier qui libella ses titres de noblesse fut Théophile Gautier qui la nomma au cours d'un feuilleton, sans aucune ironie, « l'Aspasie moderne ».
Ozy obtint une grande réputation de beauté, d'esprit, d'humeur facile; cependant elle ne provoqua jamais de scandale retentissant, elle ne connut pas les aventures hasardeuses, sa vie s'écoula sans incidents. Elle n'appartint guère à cette bohème galante chantée par Gérard de Nerval ; elle ne fut pas romantique comme Marie Duplessis, « la Dame aux Camélias »; elle ne se maria pas, ne devint ni duchesse, ni comtesse, comme tant d'autres.
En revanche, selon le mot de Clairon, elle eut des amants en vers et des amants en prose. Son existence ne présenterait pas beaucoup d'intérêt pour nous, si elle ne nous touchait par son reflet dans le cœur des artistes qui aimèrent la jeune femme. Pour ceux-ci, Alice eut toutes les indulgences; en leur faveur elle se prodigua, offrant à leurs regards ou à leur amour ce corps qu'en riant elle appelait le singe et dont elle comprenait toute la puissance prestigieuse. Elle se donna aux poètes... pour l'amour de l'art, et aux banquiers pour leur argent. Comme jadis Adriennc I.ecouvrcur, elle dit aux financiers : « Attendez mon bon plaisir! ». Elle n'écouta que son caprice, choisissant toujours parmi ses courtisans et se jugeant trop précieuse pour accueillir le premier venu.
Certes, ce n'était pas une personne vulgaire que M,le Alice Ozy! Ses amants lui apportèrent en hommage leur fortune ou leur talent: ils déposèrent à ses pieds des couronnes de diamants ou des couronnes de laurier. Souvent, clic aurait pu répéter cette orgueilleuse parole
murmurée à l'oreille d'un journaliste, certain soir qu'un prince de Saxe-Weimar lui donnait le bras : « Nous avons un beau-père peu commun! »
Toutes proportions gardées, il semble qu'Ozy rappelle un peu les courtisanes antiques et celles du dixhuitième siècle, par exemple Mlle Gaussin, Mlie Quinault, ou même Sophie Arnould. Victor Hugo et Théophile Gautier fréquentèrent chez elle, comme jadis Socrate, Alcibiade et Périclès chez Aspasie de Millet. Elle trouva un poète pour la chanter et un peintre pour la révéler, comme dans l'ancienne Grèce Thaïs trouvait un Aristippe, Leontium un Epicure, Phryné un Praxitèle. Selon l'exemple de Mlle Quinault, elle eut un salon et sut y tenir école d'esprit, de finesse et de grâce.
Néanmoins Ozy appartient bien à son époque. Elle n'a pas l'insouciante désinvolture de ses aînées. On retrouve chez elle cette hardiesse de pensée, cette élégance un peu cavalière, ce défaut de politesse même avec le meilleur ami, ces nerfs irritables, cette sensibilité capable d'émotions profondes, mais seulement pour des causes positives et surtout pour des questions d'intérêt, qui sont les traits distinctifs de toutes les femmes à la mode vers 1850. D'ailleurs, après la première représentation d'Un Père prodigue, des spectateurs malveillants n'insinuèrentils pas qu'il fallait arriver tout droit de la province la plus reculée pour méconnaître en Albertine de la Borde l'image fidèle d'Alice Ozy? C'était aller beaucoup trop loin et Dumas protesta aussitôt contre l'intention perfide qu'on lui prêtait.
Non. Ozy n'eut jamais le cynisme de la redoutable Albertine. Elle vécut toujours sagement, bourgeoisement, honnêtement et, devenue une vieille dame respectable,
elle se plaisait à relire ce passage d'une lettre d'Edmond About : « Vous avez eu une vie bien équilibrée qui faisait une part au plaisir et n'a jamais laissé place au vice ».
Si j'avais cru nécessaire d'inscrire une épigraphe en tête de ce livre, ce n'est pas la sentence d'Edmond About que j'aurais choisie. Je lui aurais préféré une phrase empruntée à Y Art d'aimer, dans ce chapitre où Ovide persuade les courtisanes de se montrer faciles aux poètes, ou encore cette repartie de Mlle Scriwaneck à un maladroit qui lui reprochait sa vie dissipée : « Que voulezvous?... Nous avions trop d'amour ».
Mademoiselle Alice Ozy naquit à Paris, le ôaoût 1820.
Ce nom narquois et pimpant « Alice Ozy » ne figura jamais sur les registres de l'état civil. Ozy — ou plutôt Ozi (1) — était le nom de sa mère et la jeune fille s'en servit comme d'un pseudonyme lorsqu'elle débuta au théâtre, à vingt ans. En venant au monde, elle s'appela tout simplement Julie-Justine Pilloy.
Son grand-père, Etienne Ozi, professeur au Conservatoire et maître de chapelle de l'Empereur, passa pour un virtuose du basson. Il avait épousé une demoiselle Dupont, dame d'honneur de la reine de Portugal, femme de don Pedro (2). Les Dupont descendaient du chancelier Maupeou et se trouvaient ainsi alliés aux Montmorency... par les femmes, mais Mlle Ozy eut trop d'esprit pour se souvenir jamais qu'une goutte de sang bleu s'était égarée dans ses veines.
M. Pilloy, son père, dirigeait un magasin de bijouterie situé rue Saint-Denis. Il vivait séparé de sa femme et, comme le père et la mère s'accordaient mal au sujet
(1) Je conserverai l'orthographe Ozy que l'actrice employait d'ordinaire.
(2) Villemessant, article sur Alice Ozy (Figaro, 25 février 1855), reproduit dans les Mémoires d'un journaliste, 1867, 1. 1, p. 134.
de la petite Alice, celle-ci eut une enfance assez hasardeuse. A peine âgée de dix ans, on la mit en apprentissage dans une manufacture de broderies sur or et argent dont les ateliers se trouvaient aux environs de Paris. En arrivant, l'apprentie dut adopter l'uniforme, revêtir une robe grossière, chausser de lourds sabots qu'elle choisit étroits, pensant qu'ils prêteraient à l'usage. On eut cependant quelques égards pour elle, le patron surtout, qui alla même certain jour jusqu'à lui adresser de trop affectueuses propositions. L'incident s'ébruita bientôt et Alice fut renvoyée, compromise. Après cette aventure prématurée, on la plaça dans une autre maison de broderies, à Lyon; elle y débuta en qualité d'ouvrière à douze francs par mois. Comme elle semblait dégourdie, savait vendre et tenir les comptes, on l'affecta au service du magasin.
Alice avait alors treize ans; sa beauté se précisait, ses formes prenait du galbe, sa peau s'affirmait d'une blancheur éclatante : les clients la remarquaient, lui apportaient des bonbons, des babioles; les passants s'arrêtaient pour la regarder au travers des vitrines... Tous ces hommages la laissent indifférente.
Elle tombe malade. L'un des premiers médecins de Lyon lui accorde ses soins, la guérit et s'intéresse si bien au sort de la jeune fille qu'il parle de l'épouser; — une méchante langue l'en dissuade.
Peu de temps après, Alice revint à Paris. C'était le moment où les broderies brochées devenaient fort à la mode et la jeune ouvrière témoignant d'une habileté remarquable, ses parents lui conseillèrent de travailler pour son propre compte. Ne pouvant demeurer avec
eux, elle alla s'installer tout en haut de Belleville pour broder en compagnie d'une autre ouvrière, sa sœur de lait. Elle choisit, sous les combles, une petite chambre d'un loyer mensuel de trente francs, qu'elle meubla d'une façon toute rudimentaire, et là, du matin au soir, elle tirait l'aiguille en chantant, insoucieuse comme les grisettes de "Murger et de Devéria.
La fillette s'épanouissait; chacun remarquait sa grâce séduisante et, dans la rue, des flâneurs la pourchassaient souvent au point de l'obliger à se réfugier dans une boutique pour échapper aux sollicitations trop pressantes. Tous ceux qui l'approchaient subissaient son charme, — plus particulièrement un jeune parent de province, venu au Quartier Latin pour subir ses examens de droit. L'étudiant s'éprit d'elle et persuada son père de tenter une demande en mariage, — mais cette fois encore des personnes charitables conseillèrent au prétendant d'y regarder à deux fois avant d'épouser la brodeuse, et le jeune homme s'empressa de reprendre la diligence.
Alice, découragée, comprit qu'une existence régulière lui était interdite. Elle s'effraya d'abord, puis, bravement, résolut d'accepter les événements tels qu'ils se présenteraient.
Elle connut fortuitement le comédien Brindeau, ne tarda pas à l'aimer et à se faire enlever par lui.
C'était pour elle la liberté, l'illusion heureuse; ce nouvel amour lui permettait d'entrevoir un avenir de fêtes, d'élégances, de vie facile. Elle adora Brindeau et n'eut d'autre désir que de ne le quitter jamais et de paraître sur la scène à ses côtés. Son amant s'appliqua
à développer en elle certaines dispositions spontanées pour le théâtre.
Alice Ozv avait à peine dix-neuf ans lorsqu'elle fit ses débuts à la salle Chantereine, sous les auspices de Bernard Léon qui joignait ses conseils à ceux de Brindeau pour la former au métier d'actrice. Elle joua en compagnie de Léon à l'occasion d'une fête de charité et attira l'attention de M. Leroy, alors directeur des Variétés, qui lui offrit un engagement. Mais Bernard Léon, plein de prudence, supplia son élève de ne pas accepter cette offre avant d'avoir acquis une plus grande expérience des planches, et ce ne fut que trois mois plus tard, aux premiers jours de l'année 1840, qu'Ozy débuta sur la scène des Variétés, dans le rôle d'Agathe, lors de la reprise des Enragés. Son bonheur était complet: elle était parvenue à jouer sur le même théâtre que son cher Brindeau et gagnait 1.200 francs par an!
Le public lui fit bon accueil. La nouvelle venue plaisait par sa jeunesse, sa grâce naturelle, l'espièglerie de son jeu, mais elle retenait surtout les regards par la finesse de son visage au nez retroussé, son teint un peu pâli sous une profusion de cheveux châtains, ses formes élancées, souples, que l'on devinait à la fois parfaites et sculptées d'une manière élégante. Le premier succès que remporta la jeune actrice fut, huit mois plus tard, sa création du rôle de Louise dans le Chevalier du Guet, vaudeville en deux actes de Lockroy. Elle s'y révéla bonne comédienne, lançant le mot avec assurance et sang-froid, chantant les couplets avec beaucoup d'humour. On l'applaudit et ses appointements furent aussitôt élevés à 2.000 francs. Au cours de son feuilleton
du Moniteur Universel, M. Sauvage lui prédit un brillant avenir dans l'emploi de soubrette et conseilla au Théâtre Français de s'attacher cette future étoile. Cet avertissement ne fut pas entendu.
Celle qui devait plus tard acquérir une enviable réputation d'esprit, passait alors pour affligée d'une naïveté proverbiale; dans les coulisses, ses camarades ne lui épargnaient pas les charges les plus saugrenues. On lui fit croire notamment que le gouvernement venait de découvrir à Montmartre une mine de fromage de gruyère dont l'exploitation assurerait la subsistance des pauvres gens. Guidée par son bon cœur et peut-être aussi par un secret désir de spéculation, elle demandait à tout venant où se souscrivaient les actions de cette mine! — Autre mystification : un jour qu'après le déjeuner elle se rendait aux Variétés pour une répétition, elle s'étonna fort de voir la rue Vivienne jonchée de paille. Elle questionna l'actrice qui l'accompagnait : « C'est, — lui fut-il répondu, — pour que le bruit des voitures ne nous gêne pas pendant que nous répéterons. » Alice, tout émue de la bienveillante attention de son directeur, sentit les larmes lui monter aux yeux... — Enfin, lorsque Hyacinthe voulait se donner le plaisir de la voir pleurer, il lui suffisait de se composer une figure sinistre et de lui prédire qu'elle deviendrait fatalement une femme entretenue!
Cette candeur, déjà incertaine, ne pouvait que s'affaiblir de plus en plus jusqu'à disparaître. On sait comment l'esprit vient aux filles et M. de La Fontaine, pour ne citer que celui-là, le savait bien avant nous.
Un soir, Ozy arriva au théâtre, enveloppée d'un somptueux cachemire, le pétillement du Champagne dans le regard, et la Pentecôte de l'amour sur les lèvres. Ce soir-là, l'esprit lui était venu, au grand détriment de la naïveté première. Mlle Ozy avait trouvé sa voie, l'avenir lui semblait tout rose. Elle plaisait au public et s'incarnait merveilleusement à ses rôles de soubrette espiègle, égrillarde et effrontée; ses camarades l'estimaient, car, chose rare, elle mettait en valeur ses partenaires, savait écouter et donner vivement la réplique.
Sur ces entrefaites, Ozy débuta brillamment dans la galante carrière qui lui valut la célébrité. Son premier amour est chiffré d'une couronne princière.
Madame Adélaïde ayant décidé de donner, aux Tuileries, la comédie à la famille royale, on joua le Chevalier du Guet. Ozy, dans le rôle de Louise, était ravissante de jeunesse et de grâce; elle enthousiasma le duc d'Aumale revenu depuis peu de la camp d'Afrique et tout enivré encore de sa marche triomphale à travers la France.
Ce fut le premier amour du prince, sa liaison avec la Florentin, de l'Opéra, n'ayant été qu'éphémère. La jeune actrice habitait la Maison d'Or, rue Laffitte ; elle se trouvait ainsi la voisine de Villemessant qui regardait curieusement par la fenêtre et la voyait sortir au bras du prince, vêtue en homme, ce qui souvent la faisait prendre pour le duc de Montpensier. Villemessant
s'intéressa à ces escapades et plus tard, lorsqu'Ozy quitta la scène, il rappela ses souvenirs dans un long article du Figaro, article qui devint ensuite un chapitre des Mémoires d'an journaliste (1).
L'intrigue, connue à la cour dans ses moindres détails, égayait fort les princes qui donnèrent à leur frère le surnom de Raimbauld et chantaient en le voyant partir: « Je vais revoir Alice, Alice, mes amours...! » La reine, chez qui les scrupules religieux cédaient à l'indulgence maternelle, s'écriait en soupirant: «Ce n'est pas bien, mais c'est encore plus moral que de déranger un ménage! »
Le jeune duc avait passé brusquement de l'éducation religieuse à la vie militaire. Son amour ne pouvait modifier son caractère et, dans les intervalles de la passion, sa maîtresse s'entendait dire. «Vois-tu, ma petite Alice, il n'y a de réel en ce monde que la piété et la vertu », — ou bien le prince s'attardait à lui raconter, dans tous leurs épisodes, ses campagnes d'Afrique, n'évitant pas le mot rude et coloré d'un vieux de la vieille, dépeignant à sa maîtresse les marches dans le désert, les hésitations des soldats exténués, la nécessité pour lui, leur chef, de leur rendre courage en payant de sa personne, de partager leurs peines, et cela malgré l'ordre formel du général Bugeaud qui voulait lui faire quitter l'Algérie et regagner la France. Le duc s'animait au souvenir de cette vie des camps qu'il comprenait si bien et aimait tant.
Le prince était alors colonel du 17e léger; son régiment tenait garnison à Courbevoie. Il lui arriva plus d'une fois d'emmener Alice pour assister incognito à une revue, à une prise d'armes, blottie au fond d'un coupé, — comme Madame dé Maintenon derrière la glace de sa chaise, — et le jeune colonel, aussi chevaleresque, aussi heureux que son aïeul Louis XIV, montrait à la jeune femme le drapeau de son régiment, ne pouvant comprendre qu'elle le regardât sans pleurer. Lorsque l'actrice arrivait à Courbevoie, la musique du 17e, sur l'ordre du prince, jouait la chanson Kradoujah, ma maîtresse... Le duc d'Aumale affectionnait cet air populaire importé d'Algérie où tous les soldats le chantaient; il en avait fait l'hymne de son bonheur.
Tout allait pour le mieux, l'amour des deux amants s'affirmait sincère et réciproque, leur liaison semblait durable, lorsque l'inconstante rencontra M. E. de Perrégaux, fils du banquier de Louis-Philippe. Avec le luxe d'un gentilhomme d'autrefois, M. de Perrégaux en affichait la prodigalité ruineuse. Un soir, à la porte des Variétés, * )zy trouva un attelage de vingt mille francs qui paraissait l'attendre. Craignant de faire un trop beau rêve, elle demanda à qui appartenait l'équipage : « Mais à Madame la marquise de... Carabas », aurait pu répondre le valel de pied en ouvrant respectueusement la portière. Ne pouvanl i nouvelle fortune, Ozy se
hiisit courtoisemenl et prévint le prince avant de rompre avec lui. Quelques jours plus tard, elle recevait une lettre de l'abandonné, lettre dans laquelle se lisait (t passage: «Ne trouvez-vous pas que je suis un peu Des Orieux? Je VOUS aime davantage depuis que vous
ne m'aimez plus... Restez deux ans sans revoir M. de Perrégaux pour que votre cœur redevienne vierge, et alors... »
Le duc n'avait pas atteint sa majorité; l'héritier des Condé ne pouvait disposer que de mille écus par mois. C'était peu pour rivaliser avec le comte de Perrégaux! La liste civile lui retenait ses revenus sous prétexte de les affecter à l'entretien des châteaux légués par son grand-oncle le duc de Bourbon mais, en réalité, pour l'empêcher d'entreprendre de dangereuses folies. Du reste, à quelque temps de là, ayant été nommé maréchal de camp, le duc retournait en Algérie, et la vie intense du soldat dissipait les regrets de l'amant.
Lors de son mariage, en novembre 1844, Ozy prit l'initiative de lui rendre toutes ses anciennes lettres. Elle fit cela spontanément, sans en être priée, et ainsi disparut toute une correspondance renfermant de fort belles pages, paraît-il. Le prince crut reconnaître cette délicatesse par un envoi de billets de banque. La jeune femme, un peu piquée, refusa de les recevoir et les retourna avec ces mots : « Je ne suis pas dans la misère... J'aurais préféré un souvenir. »
En même temps qu'Ozy quittait le duc d'Aumale pour suivre le comte de Perrégaux, elle devint l'amie de Théophile Gautier.
Au mois de septembre 1843, un vaudeville en trois actes de Théophile Gautier et Siraudin, le Voyage en Espagne, allait entrer en répétition aux Variétés. On avait désigné Alice Ozy pour y figurer une Rosine, mais ce petit rôle excitait l'envie de ses camarades et Alice
craignait de s'en voir déposséder. Quelqu'un lui conseilla d'aller voir Gautier et d'obtenir son appui. Toute tremblante, elle sonna à la porte du critique.
Gautier l'accueillit le mieux du monde, promit de lui conserver le rôle, la pria même de partager son dîner. Ce n'était pas encore l'heure de se mettre à table et, pour occuper les loisirs de l'attente, il supplia sa charmante visiteuse de lui permettre de la voir nue: il jurait de ne pas l'approcher; il la regarderait seulement et écrirait de verve devant la musc dévoilée. Ozy s'effaroucha, puis sourit. Il y avait là, par hasard, un bain tout préparé; elle y entra et bientôt s'endormit, tandis que Gautier travaillait. Pour la remercier, le poète composa ce quatrain enthousiaste :
Pentélique, Paros, marbres neigeux de Grèce Dont Praxitèle a fait la chair de ses Vénus, Vos blancheurs suffisaient à des corps de déesses... Noircissez, car Alice a montré ses seins nusl
Cette visite fut le prélude d'une longue et fidèle amitié, amitié évidemment amoureuse, flirt si l'on veut, sans plus, Ozy, du moins, l'a toujours affirmé — pourquoi ne la croirait-on pas? Gautier bénéficia parfois de larges privautés; mais s'il lui arrivait de devenir entreprenant, elle le rappelait à l'ordre. Souvent, Alice passait de longues 1 :c son cher Théo heureux
de rester près d'elle, à condition qu'elle abandonnât son pied à ses caresses. Alors le poète enlevait le fin soulier, gardai! dans se-- mains jointes la jolie petite chose vivante, sans solliciter d'autres faveurs. Ils causaient. Et,
Dessin de Théophile Gautier.
quand Alice se plaignait d'être fatiguée, Gautier disait d'une voix caressante : « Qu'est-ce que cela peut te faire? Ne suis-je pas bien sage? »
Gautier, par la suite, décerna deux autres quatrains galants en hommage à cette beauté complaisante et cependant étrangère :
Herschell et Leverrier, ces dénicheurs d'étoiles, Cherchent des astres d'or au sombre azur des soirs; Mais moi, sur ton beau flanc que nuagent tes voiles, J'ai, dans un ciel de lait, trouvé deux astres noirs! (1).
Le second, quelque peu obscur, est « en bouts rimes » :
Sur la rose pompon de la bouche d'Alice, Le jour, vole un sourire, abeille au dard méchant ; Le soir, l'abeille part, et tendre, et sans malice, La rose désarmée embaume le couchant.
Le plus beau titre de gloire auquel pourrait prétendre Alice Ozy serait — comme je le présume — d'avoir posé l'admirable modèle d'après lequel Gautier écrivit cet hymne enflammé, le Poème de la Femme, qui parut pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes du 15 janvier 1849, et se déroula plus tard au fronton d'Emaux et Camées: C'est une des grandes
(1) Le Nouveau Parnasse satyrique du dix-neuvième siècle (1866, p. 71) attribue par erreur ce quatrain à Victor Hugo et donne cette variante du troisième vers : « Et moi, sur ton beau sein, dont j'écarte les voiles ».
pages du poète. La femme s'y reflète dans son orgueil, sa grâce et sa volupté. Ses attitudes sont fixées par la plastique des mots et immobilisées par la strophe comme sur un socle de divinité. La statue entière et parfaite, debout sur le seuil, se multiplie en médaillons à travers le livre. Le poète démembre la beauté, pour ainsi dire, et, au cours des pages, l'adore dans chacun de ses fragments. 11 dessine en vers les lignes, les contours, et les revêt d'une couleur lumineuse et chaude, réunissant, avec un art suprême, la peinture et la sculpture à la poésie, en formant un groupe indivisible, comme celui des Grâces (1).
Gautier lut souvent le « blanc poème » de ce corps, et, certain jour, convia un ami à en écouter une strophe. 11 se présenta chez l'actrice, accompagné d'une personne que celle-ci ne connaissait pas, — le sculpteur Préault, - et demanda comme une grâce qu'Ozy consentît à montrer son pied nu au visiteur. Ce pied, Préault se mit à le couvrir de baisers. Un moment même, ce petit homme gros, couperosé, aux yeux saillants, faillit tomber d'apoplexie, tant il apportait de ferveur à sa dévotion esthétique... Toutes ces choses troublaient Alice ut l'inquiétaient. Pour qualifier ces demi-amants, elle eut un mot que les Goncourt notèrent dans leur Journal (2): « Que voulez-vous, dit-elle, — ce sont des cérébraux! » Les allures de tous ces cérébraux qu'elle admettait chez elle, l'effrayaient un peu. Souvent ils rêvaient tout haut et atteignaient un état de surexcitation nerveuse qui
(1) Cf. Paul dr Saint-Victor, article sur Emaux et Carnées. — Le Pays, 26 juillet 1852.
(2) T. VII, p. 8.
les eût fait prendre pour des fous. Dans le salon de la rue de Provence, Gautier, assis par terre, les jambes repliées, dans une apparence calme et somnolente, murmurait doucement : « Quand donc ne verrai-je plus ces bourgeois courir à quatre pattes sur la corniche du plafond?... » ou bien : « J'ai toujours désiré voir une femme nue, à califourchon sur la plus haute branche d'un arbre, avec un c... vert et poussant vers le ciel des hurlements!... »
Ozy n'encourageait pas ces divagations fantaisistes comme le fit celle qui, pour plusieurs d'entre eux, fut la Présidente. Les bizarreries ne l'amusaient qu'un moment; bientôt fatiguée, elle plantait là les discoureurs, et ordonnait d'atteler son coupé bleu pour s'enfuir vers le Bois de Boulogne.
Sa liaison fort apparente avec le duc d'Aumale, l'a mise en vedette; l'amitié de Gautier lui procure la sympathie des journalistes et des écrivains. Chaque fois que l'actrice joue une pièce nouvelle, les critiques ne manquent pas de lui prodiguer des hommages flatteurs. Les succès de femme ne lui manquent pas non plus; elle est alors dans tout l'épanouissement de sa beauté, rehaussée par le luxe extrême dont l'entoure M. de Perrégaux. Les petits journaux lui sont favorables, recueillent soigneusement ses mots, — lui en prêtent même à l'occasion. Maintenant, elle va de pair avec ses émules de la haute galanterie, les Lola Montés, les Léonide Leblanc, les Céleste Mogador; elle est proclamée courtisane célèbre, elle traite de haut les prétendants,
choisit, exige un long stage de cour et renvoie aux vulgaires biches ceux qui font sonner trop fort leurs écus. Au Bois, chacun se retourne à son passage; les élégantes étudient ses toilettes. Elle devient une puissance, tout s'incline devant sa grâce. Des princes, des financiers, se font présenter et n'ont d'autre désir que de figurer dans sa glorieuse phalange amoureuse. S'il lui plaît, elle n'a qu'à exprimer son caprice. L'argent ne l'inquiète guère. Elle a quitté la Maison d'Or pour l'aristocratique rue de Provence. Aucun nuage à son horizon, une veine persistante, insolente, s'attache à ses pas; tout lui réussit, ...même les accidents. Au printemps de 1843, aux courses de Chantilly, elle prend place dans le phaéton de M. de Perrégaux. Les chevaux s'emballent vers la pièce d'eau. Une catastrophe est probable : « Je parie mille louis, s'écrie M. de Montguvon, qu'Ozy en sera quitte pour la peur et que l'accident facilitera sa digestion ». On tint le pari, et le célèbre sportsman gagna.
La jeune femme professe des principes sévères; elle estime ses faveurs trop précieuses pour les abandonner à la merci d'une enchère, si forte soit-elle. Elle exige avant tout que le galant lui plaise et rebute de la belle façon l'arrogant qui osa, au théâtre, lui faire tenir ce billet par trop régence, quoique signé d'un très grand nom flamand :
Madame, — écrivait le prince de G, — voulez-vous pardonner la liberté que je prends de vous écrire ces quelques mois, mais votre esprit et votre gaieté, surtout \otre figure spirituelle, ont fasciné ma tête. Si vous voulez bien m'ai corder rendez-vous pou veuillez faire demander le porteur
du présent qui est chargé de faire vos volontés et de prendre vos ordres. Je mets aussi ma voiture à votre disposition, ainsi qu'une bourse de mille louis. Je vous aime.
Toute autre eut tenté cette fructueuse aventure, Ozy chiffonne négligemment la déclaration et la jette au fond d'un tiroir. A plus forte raison méprise-t-elle les propositions que lui adressent les vénérables duègnes affectées à ce genre d'entreprises. Voici, intégralement, ce qu'écrivit un jour l'une de ces Macettes :
Madame, ce n'est qu'hier à cinq heures qu'on est venu me demander votre réponse; je l'ai faite exactement telle que vous me l'aviez donné. La personne m'a répondu : « Je ne puis pas accepter cette manière, j'espérais pouvoir aller chez Madame en lui faisant un cadeau qu'elle dicterait et je serais libre de continuer ou de me retirer, car elle n'est pas libre, ni moi non plus; c'est donc une entrevue positive que je désirais, mais je ne puis pas soupirer et faire la cour. »
Quand j'ai reçu cette réponse, alors j'ai confirmé la vôtre en disant la vérité : Madame Ozy n'a besoin de rien, elle est comme toutes les dames, coquette et curieuse de voir une personne qui la désire depuis si longtemps. C'est une petite distraction qu'elle voulait se procurer, mais pour un caprice chiffré, elle ne veut pas en entendre parler.
Voilà, Madame, comme les Messieurs sont aujourd'hui : payer, oui. mais la cour, non. Je regrette bien de vous avoir dérangé et je vous remercie bien sincèrement de la bonté avec laquelle vous m'avez reçu. Je n'avais pas besoin de cela pour conserver de votre esprit un charmant souvenir.
Quel chef-d'œuvre! J'imagine qu'Ozy s'en sera amusée librement, puisque sa nouvelle fortune lui permettait de mépriser les intrigues clandestines.
Pourtant le comte de Perrégaux la délaisse, il vient de s'éprendre de Marie Duplessis, la prochaine Dame aux Camélias, au point qu'il l'épouse secrètement en Angleterre. Ozy ne s'inquiète pas pour si peu; elle voyage, séjourne à Bade où elle provoque l'estime des croupiers par son élégante désinvolture autour des tables de jeu. La sachant libre, ou à peu près, une amie qui accompagne à Saint-Pétersbourg son amant, — un prince, comme de juste, — lui adresse des lettres amusantes dans lesquelles elle raconte la vie galante en Russie, et engage vivement son amie à venir la rejoindre. Ozy conserva ces lettres. 11 serait trop long d'en reproduire les curieux bavardages; je me borne à quelques extraits :
Mon bon petit ange... J'ai été bien heureuse, l'autre
jour, lorsque l'on m'a dit que c'était vous qui aviez le plus
de succès à Paris, cet hiver. Quand vous en serez lasse,
venez ici. vous pouvez être sûre de réussir : toutes les dames
du théâtre sont contentes de leur sort... Je voudrais bien
oir quels ont été et quel est l'heureux mortel qui possède
cette charmante petite créature que j'aime de tout mon cœur.
ez-moi une bien longue lettre si cela ne vous ennuie
pas trop; donnez-moi de grands détails sur ce que vous faites.
et puis des cancans, je vous en prie! Adieu, mon bon petit
ange, un million de baisers sur vos jolies petites joues roses.
— J'ai vu dans l'Illustration une petite gravure qui vous
représente, ainsi que Mllc Figcac et Arnal; je crois que
c'est dans une pièce intitulée Robinson. Nous parlons de
vous bien souvent, et nous faisons toujours l'éloge de votre
lie personne, de votre esprit sans aucune prétention
et de votre amabilité pour les autres femmes, chose bien
rare, surtout en Russie, car toutes ces dames se déchirent
ées et ne se voient qu'au théâtre.
Du reste, leur position n'est pas très brillante; il n'y a ici
que des jeunes gens qui se mettent avec les artistes et ceux-là n'ont pas de grandes fortunes... L'empereur est de retour d'Italie, c'est un homme superbe; on le rencontre toujours au théâtre et — ce qui vous plairait, j'en suis sûre, — c'est qu'on peut lui parler aux bals masqués qui sont très jolis et très amusants. Il n'y a pas cette foule parisienne, et ceux qui aiment à intriguer se trouvent sans cesse à côté de l'empereur, du grand duc Michel, son père, du grand duc héritier, enfin de toute la cour. Si tout cela pouvait vous donner l'envie de venir!...
Mlle Ozy est trop parisienne pour aller poursuivre les grands ducs dans leurs domaines glacés. Tout au plus consent-elle à signer un engagement avec M. Mittchell, directeur du Théâtre Saint-James, pour jouer, pendant quelques semaines, devant le public londonien.
Durant ce court séjour sur les bords de la Tamise, elle fait la conquête d'un prince allemand, un Saxe- Weimar, puis revient à Paris prendre place dans la troupe du Vaudeville. Elle avait quitté les Variétés au moment où Nestor Roqueplan engageait Déjazet; il faut regretter ce coup de tête : quelle gentille soubrette elle eut fait aux côtés d'une telle maîtresse!
Mais les directeurs lui réservaient d'autres rôles. Les féeries-revues étaient en pleine vogue, qui donnaient lieu à un grand développement de mise en scène, de figuration, de costumes, — quant aux actrices, on commençait déjà à les déshabiller sournoisement. L'artiste ne comptait plus, il ne restait que la femme: Ozy fut Tune des premières fées en maillot de couleur chair, avec deux ailes dans le dos et une baguette à la main.
Sinon pour sa pudeur qui ne semblait guère sauvage, elle n'avait rien à craindre d'un maillot précis, et cette enveloppe légère dispensait le costumier de toute retouche; la jeune femme, grâce à la soie protectrice qu'elle gantait à sa mesure en l'animant de son corps chaud et souple, passait aux yeux du public pour l'apparition — à vrai dire modifiée par la censure autant que par le goût du jour, — d'une nouvelle Anadyomène.
A l'occasion d'une revue, Via c'qui vient d' paraître, Ozy symbolisait l'avenir, et Gautier ne manqua pas, dans son feuilleton de la Presse (1), de souligner cette allégorie: « Mademoiselle Ozy a costumé l'avenir comme elle se le figure, c'est-à-dire avec une couronne de diamants, des boucles d'oreille de diamants, une châtelaine de diamants et des épis de diamants, — le tout véritable. Cette personnification de l'avenir en vaut bien une autre, surtout lorsqu'on est assez jolie pour la réaliser. Peutêtre est-ce une fine allusion à la dépréciation future des diamants que doivent amener les nouvelles mines? Ce trait d'esprit n'est pas à la portée de tout le monde, il vaut deux cent mille francs! »
Dans Un Atari perdu, Ozy s'essaie à un rôle d'ingénue et silhouette, non pas une Agnès, — son œil trop ardent le lui défend! mais une innocente un peu délurée dans le genre de Mimi Pinson, et porte à ravir le petit bonnet de percale, le tablier de soie, la robe grise assez courte, laissant voir un pied étroit et bien chaussé.
Bientôt, dans le Roman comique, on lui confie un rôle de marquise Watteau ; Gautier applaudit à ce travestissement et complimente son amie (2) :
(1) 5 janvier 184b.
(2) Feuilleton de la Presse, 20 avril 1846.
« Mademoiselle Alice Ozy, élégante sous son costume de marquise, avait, en bergère, la fraîcheur veloutée d'une Philis de trumeau. Ses formes sveltes et taillées pour la danse gagnaient aux transparences de la gaze ce que bien d'autres y auraient perdu ».
Elle rencontrait beaucoup d'envieux. On disait d'elle tout le mal possible, et Y Annuaire dramatique (1) résuma en trois lignes les propos malveillants :
« Mademoiselle Ozy (Alice). — Toute la fatuité, toute la prétentieuse vanité, moins le talent, des grandes coquettes de nos premiers théâtres ».
On la raillait aussi, et Roger de Beauvoir remporta un mémorable succès en la caricaturant sous l'apparence d'une bacchante échevelée, tenant d'une main une coupe de Champagne et de l'autre une... corne d'abondance. Le dessin avait pour légende :
« Ozy noçant les mains pleines. »
Un poète obscur, Joachim Duflot, risqua contre elle quelques couplets graveleux qu'apprécièrent les habitués des coulisses (2). Elle se souciait bien des jaloux et des moqueurs! N'était-elle pas adorée, fêtée de tous, célèbre
(1) Annuaire dramatique, Ve année, 1845.
(2) Nouveau Parnasse satyrique du dix- neuvième siècle, p. 241 ; voir aussi Parnasse satyrique du dix-neuvième siècle, t. I, p. 182.
au point qu'en province elle devenait l'héroïne de toutes les gasconnades amoureuses des commis-voyageurs dont l'un, par exemple, devant qui l'on parlait de la charmante actrice, s'écria, plein de fatuité : « Ozy?... Quand j'étais à Paris, tous les matins elle venait m'embêter à l'auberge du Plat d'Etain! »
Banville, lui aussi, se fit l'écho de cette popularité. Les Occidentales mentionnent plusieurs fois le nom d'Ozy :
...Les lilas vont fleurir et Ninon me querelle, Et ce matin j'ai vu Mademoiselle Ozy Près des Panoramas déployer son ombrelle : C'est que le triste hiver est bien mort, songez-y I
Et plus loin, ce couplet d'une chanson :
...Tout cela vient avec l'espoir D'aller à Mabille et de voir.
Landrirette.
Page et mademoiselle Ozy,
Landrédy.
Le même Banville, jugeant que la vie joyeuse et facile de l'actrice n'était pas d'un bon exemple pour les jeune filles à marier, écrivit ce quatrain qui avoue peut-être davantage qu'il ne dit :
Les demoiselles chez Ozy Ment Ne doivent plus songer aux hy- Ménéesl
Au début de l'année 1847, Alice Ozy fit la connaissance de Victor Hugo et de son fils Charles.
Le père et le fils entreprirent aussitôt une cour assidue.
Victor Hugo avait 45 ans et brillait de tout l'éclat de sa gloire héroïque; il se montrait tel qu'il est resté jusqu'à sa dernière heure, sensuel et très entreprenant. Alice ne pouvait qu'être flattée de se voir distinguer par lui et Hugo, pour brusquer les événements, allait jusqu'à lui promettre de la faire entrer à la Comédie Française en lui réservant le rôle de Maguelonne dans la reprise de Le Roi s'amuse. Il s'attardait souvent chez la jeune femme, tentait de la séduire par sa conversation étincelante et ses galanteries raffinées, prenant pour un sentiment plus intime le respect admiratif avec lequel on l'accueillait.
Un jour, l'actrice pria Hugo d'écrire quelques vers à son intention. Il y consentit volontiers. Justement Ozy venait d'acheter un nouveau meuble, un lit en bois de rose avec incrustations de vieux Sèvres, d'un travail merveilleux. Toute au plaisir de posséder un lit aussi
somptueux, elle le jugea digne d'inspirer le poète et dépêcha « au vicomte Hugo » le billet suivant :
Monsieur.
Je suis tellement charmée à la pensée que je pourrai avoir des vers de vous, que je n'hésite pas à faire une démarche plus qu'indiscrète.
Quoique vos moments soient bien précieux, accordezmoi un instant pour voir l'objet en question. Je vous en serai éternellement reconnaissante. Si cependant le sujet ne vous semblait pas digne d'une goutte d'encre, je ne m'en plaindrais pas, puisque j'aurais eu la faveur de votre visite.
Daignez agréer, Monsieur, mes civilités empressées.
Au bas de la page, il y a un T. S. V. P. et, au dos de la feuille, se trouve cet amusant post-scriptum :
En relisant ma lettre, j'ai cru lire une lettre comme j'en reçois souvent.
En vérité, ce n'est pas à un homme que je dois écrire ainsi! Je déclare, pour le cas où cette épître tomberait en des mains étrangères, que je n'ai pas écrit ainsi à un homme, mais à un demi-dieu. Cette digression était nécessaire à ma dignité. A. O. (1).
(1) Cette lettre m'a été communiquée par M. Georges Victor- Hugo.
J'adresse ici à M. Georges Victor-Hugo l'expression de ma vive reconnaissance pour l'autorisation qu'il a bien voulu m'accorder de publier les documents dont je disposais.
Hugo accéda au désir de la jeune femme et lui envoya le soir même ce madrigal assez audacieux (vendredi 14 août 1847):
Platon disait, à l'heure où le couchant pâlit : « Dieu du ciel, montrez-moi Vénus sortant de l'onde ! » — Moi, je dis, le cœur plein d'une ardeur plus profonde : « Madame, montrez-moi Vénus entrant au lit! »
Le lendemain, Ozy répondait :
Grand merci. Monsieur, les vers sont charmants, un peu légers peut-être, si je me comparais à Vénus, mais je n'ai aucune prétention à lui succéder.