CHANT III
Le lendemain, toute lasse, Au sortir de ton sommeil, Tu te trouves, dans la glace, Le teint un peu moins vermeil.
Bien que ton cœur te démente, Tu te dis avec horreur, Ne te trouvant que charmante :
« Je suis laide à faire peurl »
Ta figure, fraîche et gaie D'ordinaire le matin, Te semble bien fatiguée Sous son duvet de satin.
Tu trouves, toute étonnée, Tes oreillers secoués, Ta batiste chiffonnée, Tes cheveux tout dénoués,
Ta dentelle fourragée,
Et, quel étrange embarras!
Ta chemise ravagée
Sur ton sein et sur tes bras,
Ta lèvre un peu violette, Ton œil brun un peu battu, Et dans toute ta toilette, Les brèches de ta vertu!
Ton lit blanc qui se débraille.
Dont le couvre-pied s'abat, A l'air d'un champ de bataille Le lendemain d'un combat.
Les draps, livrés au pillage, Retombent flasques et lourds.
Et laissent croire au passage D'une garnison d'Amours I
Comme après une défaite, Ton oreiller dévasté Se repliant sous ta tête Semble las d'avoir porté
Sur sa dentelle flétrie.
Sur ses plis encor froissés, Toute la cavalerie De ces dragons de baisers!
Toi, de plus en plus confuse.
Tu tâtes avec tes doigts, Mais ton esprit se refuse A croire ce que tu vois.
« Mon Dieu, quelle étrange chose! » Cette nuit, assurément, » J'ai, dans ma chambre bien close, ■» Couché seule et sans amant.
» D'où vient que je suis si lasse?
» Quoi, sans me douter du tour, » J'aurais donc, à cette place, » Sans l'amant reçu l'amour ?
» La chose me paraît louche!
» Que croire le lendemain?
» J'ai le baiser sans la bouche, » La caresse sans la main!
» O mystère doux et sombre!
» Aurais-je, comme Psyché, » Reçu cette nuit, dans l'ombre, » Quelque Cupidon caché? »
Et tandis qu'ainsi tu songes, Toute à tes illusions, Evoquant tes beaux mensonges Et tes belles visions,
Dans la chambre où tu reposes, Alice, n'entends-tu pas Deux petites bouches roses Rire tout bas aux éclats?