CHANT II
Profitant de l'indolence Où ton corps sera jeté, Ils monteront en silence A l'assaut de ta beauté!
Ils emporteront sans peines Le poste de l'oreiller, Fuis, de peur que tu ne viennes Par hasard à t'éveiller,
De peur que tu ne soulèves Ta paupière par hasard, Et qu'au milieu de tes rêves, A l'improviste, un regard
Ne sorte de ta prunelle, Ils mettront, sous tes sourcils, Deux baisers en sentinelle A la herse de tes cils!
Quand leur prudence farouche De tes yeux tiendra les forts, Vers le siège de ta bouche Ils tourneront leurs efforts.
La bouche! Oh! la bonne place I Les portes sont de corail :
Amours, redoublez d'audace!
C'est ici qu'est le sérail I
C'est en ce lieu que repose, Cruelle à tous, beaux ou laids, La langue, la langue rose, La sultane du palais.
Mais la place est bien gardée; Vous trouverez au dedans, Quand vous l'aurez abordée.
Une muraille de dents!
Attaquez pourtant la bouche!
Soyez hardis et rusés.
Envoyez en escarmouche Deux de vos plus gros baisers!
La porte s'ouvre, elle cède...
La place baisse le pont, La dent refuse son aide.
C'est la langue qui répond.
Pourquoi donc tant d'indulgence:
Toi, si cruelle toujours.
Je te crois d'intelligence, O bouche, avec les Amours!
Les Amours, la bouche prise, La langue mise en prison.
Laissent de peur de surprise.
Vingt baisers en garnison.
Vers le cou blanc qui s'incline Ils s'avancent à tâtons Et, rampant sur la colline Descendent les deux menions.
Quand les dieux incendiaires Sur le cou sont parvenus, Ils franchissent les rivières Des trois colliers de Vénus.
Dans ces rivières, Alice, Las de ce nouveau labeur, Ils boivent avec délice Les gouttes de ta sueur!
Puis, quand leur soif est calmée.
Suivant leurs secrets desseins.
Il font, redoutable armée, L'ascension de tes seins !
Sans que ton corps s'en défie, Ils visitent, pas à pas, Toute la géographie Du royaume des appas.
Quand ils sont sur le sein gauche Usant des droits du vainqueur Chacun à son tour décoche, Une flèche dans ton cœur.
Pour constater leur victoire, Ils enfoncent dans ta peau, Désormais leur territoire, Une flèche pour drapeau!
Toi qui dors, beauté soumise, Tu crois sentir vaguement L'épingle de ta chemise Te piquer légèrement,
Et ta main, sous la dentelle.
Fait alors un mouvement.
Mais soudain tu sens en elle, Comme un engourdissement...
Sur ta main, levée à peine.
Ce sont mes Amours narquois Qui te lancent par centaine Les flèches de leur carquois.
Lorsqu'ils l'ont bien engourdie, Ils laissent en paix ta main, Et, d'une âme plus hardie.
Ils poursuivent leur chemin.
Ton ventre, montagne rose, Leur semble être sans péril, Le plus jeune se repose Dans le creux de ton nombril.
Voici qu'ils pénètrent presque Dans les lieux les plus secrets.
L'endroit devient pittoresque, Après les monts, les forêts!
Leur route est alors si sombre Que mon lutin familier Qui les regarde dans l'ombre, Assis sur ton oreiller,
Les perd tout à fait de vue Et ne les voit pas entrer Dans quelque allée imprévue Qu'ils auront pu rcncontiev
Sans pénétrer ce mystère, Nous pouvons croire toujours Que ta beauté tout entière Est au pouvoir des Amours I