CHANT V
Le soir, dans la chambre close, L'amant qu'un soupçon remplit, Se doutant de quelque chose, S'est caché tout près du lit.
Il veut voir, l'amant farouche, L'amant farouche, il veut voir Si le voleur de sa couche Osera venir ce soir.
Il tient dans sa main crispée, Sous un pli de son manteau, Une dague bien trempée, Deux pistolets, un couteau.
Ne croyez pas qu'il recule!
Il couperait en vingt parts Les deux oreilles d'Hercule, Les deux; narines de Marsl
Toi pourtant, tu dors dans l'ombre, Fenêtres et volets clos, Sans songer au projet sombre Du plus noir des Othellos!
Derrière la draperie.
Dans son fourreau tourmentant Son épée et sa furie, L'amant observe. Il attend.
On entendrait une mouche Dans l'alcôve circuler.
Mais jusqu'ici rien de louche 1 Personne! — Il n'entend voler
Dans les ombres amoureuses, Malgré son attention, Que les ailes vaporeuses De ta respiration!
D'ailleurs, la porte est bien close A double tour, au verrou ; Par où ce rival, s'il l'ose, Pourra-t-il entrer? par où?
Ya-t-il sortir, dieu sauvage, A cheval sur un griffon, D'une trappe ou d'un nuage, Du plancher ou du plafond?
Va-t-il venir sur ta couche, Possesseur d'un talisman, Porté par un noir farouche, Comme Caxamalzaman ï
Est-ce un djinn qui va descendre Sur son balai de combat, Ne sachant quel chemin prendre Pour arriver au sabbat ?
Est-ce un sorcier? Est-ce un gnome?
Cet être immatériel Va-t-il, démon ou bien homme.
En enfer? Vient-il du ciel?
Sera-t-i] visible ou vague?
Pour accomplir son dessein De Gygès a-t-il la bague, A-t-il le tapis d'Houssain?
D'Aminé a-t-il la baguette?
I le I '.inh.iM h .1 i il l'appui ? Qu'importe! — L'amant le guette lu. s'il vient, malheur a lui!
L'amant qui tout bas le raille, Qui veille, adroit espion, Le clouera sur la muraille, Comme on pique un papillon.
Dans l'ombre mystérieuse, Vers le lit il tend le cou.
Aux lueurs de la veilleuse, Il observe... Tout à coup
Il croit voir, — et tout de suite Son front ténébreux pâlit, — Quelque chose qui s'agite Dans le médaillon du litl
Est-ce une erreur? un mensonge?
Serait-ce une illusion?
Est-ce un cauchemar? un songe?
Une hallucination?
Il voit, l'étonnante chose!
Il voit, il voit de ses yeux, Les deux Amours peints en rose Parmi des nuages bleus,
Ouvrir sans la moindre peine.
Sur leur dos de papillon, Leurs ailes de porcelaine Et s'enfuir du médaillon 1
Il les suit dans leur voyage.
Ils vont d'abord en tous sens, Comme des oiseaux en cage Qui prendraient la clef des champs
Puis ils volent sur ta couche, Et, sans s'arrêter ailleurs, Ils vont tout droit à ta bouche : Ils se connaissent en Heurs 1
Revenu de sa surprise.
L'amant qui devine tout, Sans faire de bruit, aiguise Son long poignard par le bout.
Puis, dans son esprit, d'avance Méditant quelque affreux coup, De sa cachette il s'avance Près du lit, à pas de loup.
En rampant jusqu'à ta couche Il arrive lentement.
Puis, l'œil en feu, l'air farouche, Il se lève brusquement.
Et par leurs ailes vermeilles.
Comme un écolier cruel, Il saisit les deux abeilles En train de faire leur midi
« Je vais, dit-il, sur mon âmel » Mes beaux petits Cupidos, Vous couper avec ma lame : Vos deux ailes sur le dosl
» Ainsi, de cette manière, » Vous ne pourrez plus, c'est dit, ? Faire l'amour buissonnière Hors des barrières du litl »
Il dit et, l'homme intrépide.
Les corrigeant pour toujours, D'un coup terrible et rapide Il coupe l'aile aux amours.
Puis, pour terminer leur songe,
Cruelle punition!
A jamais il les replonge
Au fond de leur médaillon.
(Dimanche et lundi).
Après cet intermède joyeux, le thuriféraire reprend l'encensoir. Il se reconnaît incapable de payer la dette de sa félicité :
Moi qui suis pauvre, hélas! moi qui ne puis, Madame, Rien vous offrir en retour de votre âme, Pas même un diamant, tout au plus une fleur, Dont la poche est toujours vide quand je la sonde, A qui Dieu n'a rempli, quand il m'a mis au monde, Que la bourse du cœur.
J'aurais beau dépenser pour vous cette richesse, Avoir toujours en moi des trésors de tendresse, Vous offrir un amour qui ne peut s'épuiser, Et retirer pour vous, de ma lèvre en délire, Jusqu'à mon dernier souffle et mon dernier sourire Et mon dernier baiser,
J'aurais beau dépouiller mes bras de leurs caresses Et couvrir chaque jour, dans mes douces détresses, Des ardeurs de mes sens votre corps adoré, J'aurais beau ruiner mon âme avec délice, Hélas I j'aurais toujours à vous payer, Alice, Un immense arriéré!
Un nouveau blason vient ensuite, qui s'attarde « sur ses mains »:
Tes mains ont l'air spirituelles.
Si j'avais la permission.
Ma bouche serait avec elles Sans cesse en conversation.
Tes mains ont des gestes de chatte Et tu grifferais tous les jours, Si ta chère petite patte Pouvait n'être pas de velours!
Puis c'est un parallèle entre Gautier et « elle »:
J'aime à vous voir tous deux, car Gautier vous complète.
Comme vous complétez Gautier :
Couronne de la femme et sceptre du poète.
C'est bien le trône tout entier!
Il est le souverain et vous la souveraine.
Vous la reine et Gautier le roi, Mais le roi n'est ici qu'un sujet de la reine :
Vos yeux à ses vers font la loi.
La douceur de vos yeux est la plus invincible,
Ses vers sont bien moins inhumains.
Il règne moins que vous : son sceptre est invisible.
Tandis que nous voyons vos mains!
Devant votre beauté tout son esprit s'efface;
J'aime mieux votre royauté.