CHARLES
19 octobre 1847.
Ohl pardon, pardon, pardon à deux genoux! Je suis sans force contre de telles paroles. Si vous saviez la vérité, mon Alice. Mais non, vous ne me croirez plusl
Ange de ma vie, ô mon cœur, prenez-moi pour votre chien, pour quelque chose qu'on brise à sa fantaisie, faitesmoi souffrir si cela vous plaît, je ne suis pas fait pour autre chose en ce monde que pour vous adorer et vous bénir.
Moi hypocrite, faux, mon Alice? Plutôt qu'une telle injure, j'aurais tout supporté. Je vais consacrer désormais ma vie à vous aimer — de loin, de bien loin — à vous suivre, à vous protéger, à vous servir. Puis, quand vous aurez bien vu que je ne suis ni hypocrite, ni faux, alors vous me pardonnerez, n'est-ce pas ?
Jusque-là, laissez-moi souffrir. Je l'ai mérité. Brûlez cette fatale lettre qui ne vaut pas même la peine d'arrêter un instant votre pensée et votre regard.
Si vous avez jamais vu un dévouement sincère, loyal et désintéressé, ce sera le mien. Vous verrez.
C'est dans le désir de vous voir m'aimer davantage que je suis devenu presque insensé. Pauvre ange! j'ai pleuré à chaudes larmes. Vous me laisserez vous regarder de temps en temps à votre balcon, d'en bas, — ■ n'est-ce pas?
Pardon, pardon, pardon!
Des semaines passèrent. La Révolution de février survint. Alice alla séjourner en Angleterre, tandis que Lamartine nommait Charles Hugo son secrétaire au ministère des Relations extérieures. Subitement lancé en pleine effervescence politique, le jeune homme trouvait dans cette vie nouvelle un puissant dérivatif à ses souffrances sentimentales. 11 prenait goût à la carrière qui s'ouvrait
devant lui; il allait bientôt se jeter en pleine mêlée et devenir le principal rédacteur de {'Evénement.
Dans les premiers temps, il écrivait parfois à celle qu'il ne pouvait s'empêcher de regretter, bien que sachant l'infidèle toute à la joie d'un nouvel amour. Il la félicitait et la plaignait à la fois, la suppliant de lui narrer ses aventures, de lui confesser cet amour qui ne pouvait manquer, s'il était sincère, de lui faire connaître tôt ou tard la jalousie : elle éprouverait alors tout ce que lui-même avait ressenti si cruellement. Ces lettres, tristement affectueuses, sont d'une éloquence émue et d'un tact parfait.
Ma chère Alice. Je n'attendais pour vous écrire qu'un signal de vous. Je viens de lire votre dernière lettre à E...; puisque vous le permettez, je profite du premier moment de loisir que j'ai pour reprendre nos bonnes causeries si brusquement interrompues. Laissez-moi vous parler de vous d'abord. Vous savez que tout ce qui vous arrive a son contrecoup dans mon cœur, vous savez que je souffre de vos peines et que je suis heureux de votre bonheur.
Je suis donc heureux en ce moment, puisque je vous vois heureuse. Vous aimez et vous êtes aimée. Je ne m'étonne ni de l'un ni de l'autre. Je vous ai toujours crue capable d'amour, précisément peut eue parce que vous n'avez jamais aimé personne. \ ous n'avez rien dépensé de votre cœur; il vous reste tout entier. Croire qu'une femme est impuissante à aimer parce qu'elle est restée sans amour une partie de sa vie, c'est prendre un avare pour un pauvre. Toute femme. une certaine sommi ''e bonheur à distribuer. Vous, vous n'avez jusqu'ici fait qu'une distribution bien modique autour de vous. Vous réservie/, à votre insu, toute votre provision pour l'homme que vous aimez aujourd'hui.
Vous aimez donc enfin ? Vous rétractez tous ces mensonges d'amour, mensonges sincères que vous faisiez naïvement ! Vous aimez cette fois ; cette fois, vous ne vous trompez pas, vous êtes désintéressée, vous êtes tendre! C'est bien du véritable amour; vous êtes arrivée au but de votre vie; vous pouvez vous reposer et vous asseoir; vous pouvez mettre un point à votre roman. Dieu soit loué! Il n'a fallu pour cela que deux bien petites choses : l'Océan et une révolution! Vous avez la meilleure des garanties pour la durée de votre amour, c'est que l'homme que vous aimez ne vous appartient pas complètement. Votre jalousie aura des éléments inépuisables. Vous allez connaître ces souffrances et ces tortures que vous m'avez apprises et dont, Dieu merci ! je suis bien complètement revenu. Vous allez vivre de cette vie d'attente, d'inquiétude, de souci qui fait de chaque minute qui s'écoule loin de celui ou de celle qu'on aime un siècle d'angoisse. Je vous plains, ma pauvre amie! Vous allez devenir sérieuse, et vous qui avez commencé la vie par les rires, vous la finirez peut-être par les pleurs. Une femme qui souffre de la jalousie souffre plus qu'un homme. Un homme peut s'attacher aux pas de la femme qu'il aime, mais une femme ! une femme ne peut ni se cacher, ni épier, ni passer des nuits dans la rue, ni attendre sous des fenêtres, ni courir après une voiture, — une femme, enfin, ne peut avoir aucune des jouissances de la jalousie. Elle est condamnée à attendre, à espérer et à mâcher à vide.
Voilà le sort qui vous attend, si l'homme que vous aimez est marié, et s'il ne peut vous donner que les restes d'une autre femme. Je partage et je comprends d'autant mieux ce que vous souffrirez dans votre bonheur que j'ai moi-même passé par toutes ces épreuves. Vous me tiendrez au courant de vos impressions, n'est-ce pas ? Je suis sûr que je relirai mon histoire dans la vôtre...
En ce moment, vous êtes heureuse, c'est l'important. Vous n'êtes encore que dans la lune de miel. Je vous envoie mille souhaits bien sincères et bien affectueux. Vous avez
le cœur plein d'aspirations vers toutes les choses nobles et pures, vers tous les printemps, vers toutes les fleurs, vers tous les parfums, vers tous les amours, justement parce que vous n'avez encore rien respiré ni aimé. Votre cœur est plein parce que votre vie est vide!
Vous parlez de moi à E... J'ai lu les quelques lignes que vous me consacrez. J'ai regretté d'y voir ce sentiment d'aigreur que vous manifestiez souvent contre moi. Vous n'avez donc pas l'indulgence suprême que donne l'amour? Pourquoi vos conseils sentent-ils l'amertume et la colère? Vous m'en voulez donc toujours ? Est-ce que, quand on aime comme vous aimez, il y a place dans le cœur pour toutes ces mesquines rancunes de désœuvrement et d'indifférence? Quand on aime, on trouve tout bien, tout beau; on est plein de pardon pour toutes les fautes, plein de mansuétude et de sérénité.
Je trouve aussi que vous parlez trop de politique.
Quant à moi, ma vie devient simple. Je vois mon but et j'y marche. Je suis attaché d'ambassade et j'ai le choix entre l'ambassade d'Espagne et celle de Londres. Lamartine s'intéresse beaucoup à moi; je songe sérieusement à mon avenir. Je n'ai dans le cœur aucun amour, je n'ai que des souvenirs et des espérances.
Je vais peut-être bientôt partir. Si je ne vais pas à Londres, si je vais à Madrid, par exemple, je vous laisserai mon adresse. Vous me répondrez, n'est-ce pas? Je veux que nous nous fassions signe de loin, de la main et du cœur.
A vous. Comptez sur ma bien sincère affection et sur
mon dévouement.
Charles HUGO.
Février 1848.
Ma chère Alice,
Je ne comptais plus sur une réponse. Votre lettre a été la bienvenue. Merci, mon amie, merci de votre souvenir,
merci de votre amitié. Je récolte au moins quelque chose de tout ce que j'ai semé dans votre cœur. Aimez, mon amie, et soyez aimée. J'accompagne de loin de tous mes vœux, votre destinée qui m'est si chère. Je remercie l'homme qui vous rend heureuse : c'est une obligation que je contracte envers lui. Je lui lègue mon Alice, je veux qu'il l'aime, car je lui lègue aussi mon amour.
Je reste à Paris jusqu'à nouvel ordre. J'ai 500 francs par mois ; je touche demain mon premier mois. Je vais être nommé chef de cabinet. Voulez-vous que je vous envoie mon premier mois? Voulez-vous que je vous sois utile? Je suis à vous. Si je vais à Londres, ce ne sera que dans un mois ou deux, ainsi rassurez-vous. D'ailleurs, mon intention était bien de ne vous voir que de loin en loin. Vous auriez eu assez de force pour me voir chaque jour; c'est moi qui peut-être n'en aurais pas eu assez pour cela!
Je travaille toute la journée. Quant aux maîtresses, j'ai trouvé une femme qui me dit qu'elle m'aime. Je ne la crois pas. J'ai pour elle, sinon toutes les tendresses, du moins toutes les délicatesses de l'amour. Je vis heureux et insouciant à côté d'elle.
Le printemps vient, ma chère amie, et avec le printemps tous mes souvenirs. Chers souvenirs ! souvenirs d'amour, de joie et de souffrances; temps où j'étais heureux car je souffrais, car la vie avait des alternatives de bonheur et de tourment, car je vivais enfin! Votre porte, votre fenêtre, votre maison sont là. Elles ont l'air de vous avoir encore. Vous êtes bien loin. Je passe, chaque jour, sous votre balcon. La fenêtre a l'air si naturelle que je m'attends parfois à vous y voir paraître. Vos rideaux sont là. On entrevoit de la rue le lustre de votre boudoir; votre forme blanche se devine presque dans l'ombre. O mes chers souvenirs!
Dimanche. CHARLES.
Février 1848.
Ma chère Alice,
Si je ne vous ai pas écrit depuis quinze jours, n'en accusez pas mon amitié, n'en accusez que ma vie. Nous vivons ici dans un tel conflit d'événements, d'émeutes, de bruits, que c'est à peine si, le soir venu, il reste assez de temps pour songer à ceux qu'on aime. Ce n'est pas l'oubli, ce n'est pas l'indifférence, c'est le sentiment d'un homme emporté par un tourbillon et qui ne regarde pas les fleurs penchées sur l'abîme.
Vous, mon Alice, vous êtes dans ma vie une de ces fleurs, un de ces parfums qui ne meurent jamais et dont on sent toujours quelque chose, même à travers les espaces. J'ai votre souvenir qui vit en moi; je le porte sur mon cœur, comme un talisman. Nous avons été assez heureux et assez malheureux ensemble pour nous garder un éternel et sacré souvenir, de loin ou de près; que vous viviez au Nord et moi au Midi, il y aura toujours, entre nos deux âmes, un lien invisible et mystérieux qui flottera dans l'air, comme un fil de la Vierge.
Il s'est passé bien des événements depuis que je vous ai écrit. Je vais partir, partir bien loin, bien loin. Je vais quitter la France et l'Europe : je vais au Brésil! c'est-à-dire à quatre mille lieues; trois mois de traversée; un autre ciel; d'autres hommes; d'autres femmes; un autre horizon. Hélas! mon Alice, je me venge bien, n'est-ce pas, de votre abandon? J'espère retarder pendant un mois l'instant de mon départ. J'espère ne pas rester la-bas plus d'un mois ou deux, ce qui ferait uiu- absence d'un an environ, avec les voyages.
A quoi je passe ma vie ici ? - Je ne sais. J'ai le cœur plein d'aspirations, j'ai l'âme pleine d'espérances. Tout revient, les oiseaux, les fleurs, tout ce qui chante et tout ce qui parfume. J'éprouve en ce moment, — je ne sais pas si vous
êtes comme moi, — un vif et profond désir d'aimer, d'avoir un nom à adorer, une femme à contempler et à bénir, une musique enfin à faire résonner sur toutes ces lyres qui murmurent au printemps, dans la nature.
Vous, vous êtes heureuse. J'oubliais que vous aimez I
Allons ! la vie va me reprendre avec toute sa rudesse et toute sa violence. Elle me jette d'abord à quatre mille lieues de ma patrie, de ma famille, de l'air que j'étais accoutumé à respirer, de tous mes souvenirs et de toutes mes espérances. Vous, du moins, mon amie, vous ne m'oublierez pas. Vous me suivrez avec cet œil de l'âme qui voit si loin; vous partagerez mes fatigues au milieu de votre repos, mes peines au milieu de vos plaisirs, mes regrets au milieu de votre bonheur. Vous serez la compagne invisible de tous mes voyages et vous vous amuserez parfois à regarder sur la carte un endroit inconnu, marqué d'un point rouge ou d'un point noir, en vous disant : « Il est là! »
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Dessin de Chassériau (1849).
Nous avons vu qu'Alice Ozy se rendit à Londres lors de la Révolution de Février, appelée par un engagement au théâtre Saint-James.
A cette occasion, il lui fut donné de revoir le duc d'Aumale, qui supportait avec résignation les tristesses de l'exil. Le duc n'avait pas d'argent, et le vin étant trop cher à Londres, il buvait de la bière.
Les circonstances — s'il fallait en croire l'imagination d'un journaliste — auraient alors conduit Ozy à jouer un moment le rôle d'agent politique. Sa camarade, Madame Person, l'aurait chargée de remettre à la famille d'Orléans une lettre écrite par Alexandre Dumas, invitation pressante au prince de Joinville, convalescent, de revenir en France. On y lisait cette phrase : « Paris est au pouvoir du premier qui voudra bien l'occuper. Que notre jeune malade vienne. » Lorsque le duc eut appris le nom du correspondant, il refusa de transmettre le message à son frère et répondit en le rendant intact à l'ambassadrice : « Nous ne voulons rien accepter de ce qui vient de cette main... » (1).
(1) Cette anecdote singulière est rapportée par Villemessant qui doit en conserver toute la responsabilité. (Mémoires d'un journaliste, 1. 1, p. 143.)
A son retour d'Angleterre, Alice, désœuvrée, le cœur libre, quêtait un nouvel amour. Dans l'épanouissement de sa grâce, n'ayant pas encore trente ans, elle passait déjà pour une amoureuse célèbre et ses succès se contaient à mi-voix. Encore toute vibrante de sa dernière passion, elle promenait au Bois le désenchantement d'une vie inoccupée. Elle s'offrait, tentante, au premier lion qui saurait la séduire.
La peintre Chassériau fréquentait depuis peu chez elle; il sut se faire agréer.
Alice, vite conquise par le charme de l'esprit, pouvait, sans déchoir, se laisser aller à accueillir Chassériau. Il n'était pas beau, mais très distingué, un peu raffiné même. Ses yeux illuminaient un visage barbu, il parlait d'une voix harmonieuse et sa laideur possédait quelque chose d'original. S'il ne pouvait passer pour un Adonis, il avait du moins la réputation d'un don Juan. De plus, n'était-il pas déjà un camarade? n'était-il pas l'ami intime de Théophile Gautier, avec lequel il s'était lié jadis, à l'époque du fameux bal romantique de l'impasse du Doyenné? Ozy entendait souvent Gautier parler avec enthousiasme de son ami, vanter son talent, son originalité, son caractère, le représenter comme un très grand artiste... Elle aima Chassériau pendant environ deux années.
Le peintre, à qui les fresques de la Cour des Comptes venaient de procurer une avantageuse notoriété, habitait un atelier situé avenue Frochot, au pied de la butte Montmartre, tout près des barrières. Dans cet atelier, naturellement meublé à l'orientale, les murs disparaissaient sous une profusion d'études, de peintures, d'armes curieusement travaillées; d'un côté, un moulage grandeur nature
de la Vénus de Milo, voisinait avec une vaste composition de l'artiste, figurant Vénus Anadyomène; de l'autre, une fenêtre élevée seulement de quelques centimètres audessus du sol, donnait sur un chemin de ronde peu fréquenté. Garnie de solides barreaux, cette fenêtre semblait un. infranchissable rempart, mais, à la pression d'un simple ressort, elle tournait sur ses gonds, livrant ainsi passage aux amies du peintre, leur épargnant les indiscrétions et donnant à leurs visites le charme d'une mystérieuse escapade.
Alice dut souvent passer par le chemin de ronde pour venir surprendre son amant. Elle se plaisait à le voir travailler et goûtait profondément ce talent puissant, hardi, quoique flottant encore entre ses deux maîtres, Ingres et Delacroix, et cherchant à s'affermir par l'acquisition d'une personnalité.
Un jour, elle remarqua sur un chevalet le portrait d'une reine d'Espagne, étudiée et copiée d'après le Greco, morceau merveilleux devant lequel Ingres lui-même n'avait pu retenir un compliment : « Un maître interprété par un maître ». L'artiste tenait à cette toile et la destinait à sa famille. — « Donnez-moi cela! » déclara la jeune femme avec l'assurance d'une amoureuse sûre d'être obéie. Le caprice était formel. Chassériau refusa à plusieurs reprises, mais ne fallait-il pas qu'il cédât enfin?
Quelque temps après, comme il déjeunait chez l'actrice, on annonça l'encadreur. C'était la copie du Greco que l'on apportait. — « Qu'on la place dans le salon, — dit Alice, — nous irons la voir tout à l'heure ». — Après le repas, ils se levèrent de table pour aller juger de l'effet. Mais à la vue de l'œuvre qui lui avait été, en
quelque sorte, prise de force, saisi d'un remords à l'idée de sa faiblesse, le peintre entra dans une violente colère. S'emparant d'un couteau, il en lacéra la toile à plusieurs reprises et s'enfuit. Ozy dépêcha aussitôt un domestique porteur de la malencontreuse étude accompagnée d'un billet signifiant à Chassériau de ne plus se présenter chez elle.
Le lendemain, Gautier apprit l'aventure de la bouche même d'Ozy : -- «Imbécile! — s'écria-t-il, — ça se reprise, ces choses-là! » Ozy regretta doublement le mouvement d'humeur qui lui faisait perdre à la fois une œuvre remarquable et un ami qu'elle chérissait. Les déchirures, comme l'avait prévu Gautier, ne manquèrent pas d'être maquillées par d'habiles coups de pinceau et trente-cinq ans plus tard, le hasard permit à Ozy de racheter ce tableau pour le mettre en place d'honneur dans sa galerie (1). D'ailleurs, fidèle à la mémoire d'un des hommes qu'elle avait le plus aimés, Ozy fit l'acquisition d'une Desdémone au coloris merveilleux, et d'une tête d'enfant au caractère antique, portrait d'un petit garçon qui broyait les couleurs des élèves à l'atelier d'Ingres. Elle racheta également une des œuvres maîtresses de Chassériau, la Suzanne au bain, qui, après avoir figuré au Salon de 183S, fut emportée à New- York par un Américain, repassa les mers pour aller se reposer un moment à Saint-Pétersbourg, et finit par entrer au Louvre, à qui Ozy la donna en 1SS4. Les catalogues du Louvre n'indiqueront sans doute jamais qu'une légende fort croyable
(1) Cette toile fait aujourd'hui partie de la collection du baron A. Ch
raconte que Chassériau avait donné aux épaules de sa Suzanne la grâce fuyante et la splendeur un peu lourde de celles d'une personne qui eut beaucoup d'influence sur son talent, d'une femme que ses admirateurs appelaient la dixième Muse..., Madame E. de Girardin.
Un tel précédent ne pouvait manquer d'influer sur la belle Alice et Chassériau obtint facilement qu'elle lui servît de modèle. Ozy, orgueilleuse de sa beauté, s'en montrait généreuse pour ses amis; volontiers, elle suivait l'exemple de Phryné se découvrant à Praxitèle. Gautier et Couture l'avaient dessinée nue, Chassériau peignit d'après elle une Nymphe endormie.
Cette œuvre se trouve aujourd'hui exilée à Avignon, dans ce paisible musée Calvet où Stendhal raconte avoir passé des heures délicieuses. Là, dans la grande galerie, derrière un pilier, reléguée bien haut par les artistes du cru qui envahissent la cimaise, on peut voir cette grande toile signée « Chassériau 1850 ». Le cadre porte en grosses lettres « Don de l'Etat ». Le corps de la nymphe s'allonge dans une pose aisée, tandis que les bras, croisés en arrière, supportent la tête inclinée et laissent voir au creux de l'aisselle un peu de cette mousse fine que Gautier magnifia dans son Musée secret. Alice Ozy se reconnaît sans peine, mais je crois que Chassériau a vu sa maîtresse à travers les nostalgies d'Orient qui le hantaient. Cette nymphe est une de ces femmes aux chairs épanouies, aux bras superbes, aux seins lourds et pointés, aux flancs largement harmonieux que son imagination lui représentait. Si Alice était douée de toutes ces qualités, il me semble, à en juger par d'autres portraits, qu'elle les possédait avec moins de plénitude, mais avec plus de grâce,
sinon plus de beauté. Quoi qu'il en soit, le pinceau de l'artiste révélait le modèle, et je suppose que la Nymphe endormie, exposée au Salon de 1850, dut faire quelque peu sensation et provoquer les mêmes sourires qu'il y a plusieurs années telle Danseuse d'un sculpteur en renom ou, jadis, la Femme au serpent, de Clésinger.
Séduit par cette nymphe voluptueuse, Amédée Pommier lui dédia un sonnet en hommage :
Chut! avançons sans bruit, gardons de l'éveiller. Nous pourrons contempler, sous le rideau des branches, L'imprudente dormeuse et ses épaules blanches, Et ses bras arrondis lui servant d'oreiller.
Elle a cru sans péril pouvoir se dépouiller De sa longue tunique aux onduleuses manches, Car nul ne devait voir le satin de ses hanches, Hormis le flot limpide heureux de les mouiller.
Mais comment oses-tu, séduisante baigneuse, Du danger à ce point te montrer dédaigneuse. Dévoilant ton beau corps de la tête aux orteils?
N'est-il plus de Sylvain, d'aegipan, de satyre,
Qui rôde, curieux et lascif, et qu'attire
L'appât d'un sein de neige aux deux boutons vermeils? (1).
Victor Hugo n'a pas dédaigné d'écrire une anecdote se rapportant aux amours de Chassériau et d'Ozy.
(1) L'Artiste, 1" mai 1851, et Colifichets, P. 1860, p. 369.
Ouvrons le premier volume de Choses vues, où se trouve un remarquable chapitre intitulé D'après nature, et daté de la nuit du 3 au 4 février 1849.
Ce récit, on s'en souvient, met en scène l'auteur lui-même et deux personnages désignés par des pseudonymes qui ont dû intriguer bien des lecteurs. Jusqu'ici, l'on attribuait ordinairement aux deux protagonistes les noms de Rachel et de Delacroix, mais un examen attentif du texte, une note manuscrite d'Hugo lui-même, obligent à une interprétation différente. Cependant les pseudonymes ne sont pas si impénétrables qu'on ne puisse les dévoiler: Scrio se traduit facilement en « Chassériau »; Zubiri n'est autre que notre héroïne, et, si l'on veut encore des indiscrétions, j'ajouterai que Zurbara désigne Gautier, que princesse de Bcllejoyeuse est le nom francisé de l'amie de Musset, que comtesse d'Agosta laisse deviner Daniel Stern, enfin que « le grand diable de bas-bleu » me semble caricaturer celle qui écrivit La joie fait peur.
Je ne puis transcrire ici ces sept ou huit pages que je suppose d'ailleurs présentes à la mémoire de tous, Il me suffira d'en rappeler le sujet.
Un soir, Hugo soupe chez Zubiri, demi-mondaine qui, volontiers, introduit un poète dans son alcôve et laisse un prince dans l'antichambre. Zubiri prend place entre l'auteur et Serio, devant une table toute dressée. Serio est actuellement l'homme aimé; la belle ne s'en cache pas, mais elle juge son amour inexplicable et ne se gêne en aucune façon pour accabler le pauvre Serio de paroles dures et, disons le mot, pour le représenter
comme asservi sous le joug d'une impérieuse passion. Afin de le faire souffrir et, en même temps, de le rendre plus docile, s'il se peut, elle prend leur hôte à témoin de sa perfection, découvre sa gorge, sa jambe. Serio s'évanouit. Zubiri, changeant son jeu, s'inquiète, le soigne avec tendresse. L'évanouissement dissipé, l'actrice retrouve son insouciance et, en un bagout endiablé, lui fait honte de sa faiblesse, déclare que bien d'autres l'ont vue nue... Indifférent, Serio, les yeux au ciel, semble poursuivre un rêve. Zubiri lui demande ce qu'il entend : « J'entends un hymne », dit Serio.
L'histoire est singulièrement réaliste, — mais est-elle vraie? Je suis tenté de la croire une fantaisie développée d'après un simple geste, une seule parole. Il semble hors de doute, d'après tout ce que l'on sait du fier caractère de Chassériau, qu'il ne pût jamais se conduire d'aussi lamentable façon, et je crois également que jamais Ozy ne se permît envers lui pareille attitude. Au premier mot, au premier geste, le peintre eut cédé la place pour ne plus revenir. Hugo, s'il avait vécu, n'aurait sans doute publié ce chapitre qu'après d'importantes retouches.
Lorsqu'en 1887, Ozy lut ces pages, elle s'emporta jusqu'à traiter Hugo de sublime canaille, ajoutant que c'était là sa revanche d'une « côtelette » mal digérée. Elle fit, dans une lettre, un récit très différent de la même soirée, disant que tout se passa le plus simplement du monde, qu'Hugo, charmant, lui promit un rôle de début à la Comédie Française, puis se laissa entraîner au marivaudage naturel en la circonstance. Ozy se souvenait qu'à un certain moment, Hugo avait déclaré que le cœur de l'homme pouvait, comme le rosier, porter plusieurs roses
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sur sa tige : la rose épanouie, celle qui s'entr'ouvre, celle qui va éclore (1).
Tout en s'abandonnant à son amour pour Chassériau, Ozy, qui menait depuis quelque temps l'existence de comédienne errante, jouant en Angleterre, au Vaudeville et même à la Porte Saint-Martin, eut la sagesse de signer un engagement qui l'attachait pour plusieurs années aux Variétés, son ancien théâtre. C'était pour elle le meilleur cadre, et le répertoire sans prétention des Variétés convenait admirablement à ce léger talent tout primesautier qu'elle possédait; le théâtre et l'actrice se convenaient si bien qu'un critique n'hésita pas à appeler la salle du passage des Panoramas, le théâtre de Mademoiselle Ozy (2).
Ozy se place alors tout à fait en vedette ; sur la scène comme à la ville, ses moindres actions sont épiées, commentées; elle vogue en pleine gloire et, pour prouver son ascendant, a le caprice de lancer une mode nouvelle. Un jour, elle paraît au Bois vêtue d'une toilette de nuance uniforme, depuis les souliers de satin jusqu'à l'ombrelle. A plusieurs reprises, elle se montre ainsi, en rose, en bleu ou en blanc, et aussitôt les couturières se trouvent débordées, chaque élégante voulant au plus tôt posséder un costume semblable.
(1) Dans une autre lettre, datée du 13 juin 1887 et adressée au baron A. Ch..., elle s'exprime ainsi : « ... Pauvre Chassériau, si délicat, si distingué! Je souffre pour lui, pour sa mémoire. Le génial père Hugo est un saltimbanque qui a voulu une copie imagée. C'est une mauvaise action ! »
(2) J. Janin, feuilleton des Débats, 8 août 1853.
Plus que jamais, les chroniqueurs sont à l'affût de ses traits d'esprit; elle fournit aux journaux une foule d'anecdotes, et sa réputation de femme spirituelle est si bien établie, qu'elle passe — à tort sans doute — pour avoir collaboré aux Causeries de l'ancien Corsaire, signées F. On commence à dévoiler ses amours, à les colporter en des récits pleins de sous-entendus. On enregistre même les déclarations baroques qu'elle reçoit.
Elle trouve au théâtre des lettres naïves que des soupirants se sont risqués à lui écrire. L'un d'eux proteste en quatre pages de son amour flamboyant et termine par ce post-scriptum : « Si tant d'amour vous a touchée, donnez-m'en une preuve en vous plaçant à votre fenêtre demain, à onze heures. Je passerai dans votre rue à la tête de ma division. » Sa division?... Est-ce un général? Par curiosité, à l'heure dite, l'actrice risque à la fenêtre le bout de son nez. Son amoureux anonyme n'a pas menti. Le front haut, la démarche assurée, un collégien conquérant marche fièrement à la tête de la deuxième division du lycée Charlemagne et lance à la belle une œillade reconnaissante.
Un émule de ce divisionnaire écrivit une autre fois: « Venez me voir à ma pension, je vous ferai passer pour ma tante »... — Mais, que dire du poulet suivant qu'un étudiant très talon-rouge, lui fit remettre sans vergogne : « Si j'étais Dieu, je mettrais l'univers à vos pieds! Je viens de recevoir ma flotte; j'ai 300 francs et quelque menue monnaie: venez les prendre! » — et de ce billet qu'un titi déposa chez la portière des Variétés en y joignant un humble bouquet de violettes?
Mademoiselle, je ne suis qu'un pauvre travailleur, mais je vous aime comme si j'étais millionnaire. En attendant que je le devienne, je vous envoie un simple bouquet de violettes. Si ma lettre vous donne l'envie de me connaître et de correspondre à mon sentiment, quand vous serez en scène, levez les yeux au poulailler : mes jambes pendront.
Vers ce temps-là, Alice, à son tour, éprouva les angoisses de la jalousie. Elle s'éprit de Gueymard, ténor de l'Opéra, et lui écrivit des lettres toutes débordantes d'une passion folle, même un peu servile. Le ténor se montra volage et Ozy souffrit cruellement. « Si vous saviez comme je pleure à présent sur ma vie passée! — dit-elle un jour à Villemessant (1). — L'amour vrai m'a dessillé les yeux. Que ne donnerais-je pas aujourd'hui pour être tombée pure et immaculée dans ses bras! Ah! mes remords! mes regrets! c'est un châtiment d'en liant. Mais un grand repentir rachète de grandes fautes et j'espère, — ajouta-t-elle avec un regard et un soupir de componction, — j'espère que je suis pardonnée! »
Quelques semaines plus tard, le caprice passé, comme le même Villemessant lui demandait des nouvelles de ses amours: « Ne m'en parlez pas, — répliqua-t-elle avec un mouvement d'épaules, — étais-je assez bête!... Des pieds longs comme ça! » et elle allongeait le bras droit de toute sa longueur en portant la main gauche à l'épaule.
En 1853, Alice Ozy attira sur elle l'attention publique d'une façon inattendue. Un Espagnol, un certain F..., venait de poignarder sa maîtresse; la cause allait être
(1) Mémoires d'un journaliste, t. I, p. 150.
jugée et le public s'intéressait à cette affaire passionnelle, s'attendrissant sur le sort d'un malheureux enfant que ce drame privait de tout soutien et livrait à l'Assistance publique. Alice demanda et obtint que le petit Manuel fût confié à ses soins. Elle s'occupait activement d'élever l'enfant, lorsqu'au bout de deux ou trois mois, la grand'mère réclama son petit-fils et Ozy dut faire prendre à son pupille le chemin de Barcelone. Pour cette belle action, elle fut généralement félicitée et la supérieure d'un couvent des Dames de Saint-Louis, la baronne de T..., en prit prétexte pour entreprendre une longue correspondance avec l'actrice, pensant que ses conseils persuasifs opéreraient une conversion. Ozy, tout d'abord, se sentit troublée, songea même, dans son nouvel enthousiasme, à prendre le voile, — puis revint à ses péchés et négligea de répondre aux épîtres de la baronne. Son art la possédait trop pour qu'elle le quittât si vite, et la vie facile qu'elle menait était trop séduisante pour qu'une conversion provoquât en elle autre chose qu'un état d'âme passager. N'avait-elle pas eu naguère un mot cruellement ironique, au moment où le bruit courait qu'à la suite d'une brouille avec son amant, Mlle Figeac venait de se retirer au couvent:
— « Eh bien! Figeac est donc dévote? » demandait Mme Aldegonde à Mlle Ozy.
— « Sans doute, — répondit cette dernière, — elle a appris que Dieu s'est fait homme » (1).
(1) Victor Couailhac. La vie de théâtre. Grandes et petites aventures de AP,e Montansier. Esquisses, anecdotes. Bruxelles, s. d., p. 259. Ozy ignorait probablement qu'un propos semblable avait été tenu par Sophie Arnould, lors de la conversion de Mlle Luzy.
Au début de 1849, dans les Marrons d'Inde, l'actrice parut pour la dernière fois dans un rôle très décolleté. A ce sujet, Janin écrivit (1): « Mademoiselle Ozy était habillée de la façon la plus primitive; elle représentait, à s'y méprendre, Eve notre mère, avant, bien avant, que la première couturière fût inventée. Dans ce costume, — si l'on peut appeler cette peau transparente un costume (Elles ne jugeraient pas qu'elles ne sont pas nues! s'écrie le philosophe Sénèque), — Mademoiselle Ozy tremblait comme la feuille du tremble, faute d'une feuille de vigne. Un tableau vivant, c'est cela! mais un tableau vivant qui marche, qui parle, qui chante! » Faut-il croire que la charmante actrice découvrit désormais en elle une pudeur insoupçonnée? A partir de ce moment, Ozy ne se montra plus si «naturelle» aux yeux de tous et reprit son ancien emploi de soubrette. Au 16 mai, tandis que dans la rue on criait « la Résurrection des Montagnards », aux Variétés, dans ce théâtre qui lui est propre, dans ce paysage accoutumé, Ozy, leste et pimpante, les bras nus, la cornette au front, en jupon court, en fin corsage, s'en va chantant ses refrains les plus vifs. On la fête, on l'acclame; la voilà en route pour de nouveaux succès.
Paul de Kock, le prince de la jeunesse vaudevillisante, écrit pour elle un petit acte, le Quinze-vingt, et chacun plaint le malheureux quinze-vingt de ne pouvoir la contempler. Puis elle crée .4 lu Rustille!, Le chevalier de Servigny, l'Anneau de Salomon, — où, éveillée comme une potée de souris, dit Janin (2), elle chante de sa voix la plus honnête une énormité sur cet anneau merveilleux,
(1) Débats, 1" janvier 1849.
(2) Débats, 28 octobre 1850.
— les Filles de l'Air, et Philine dans Mignon. En 1852, elle joue Une queue rouge, Déménagé d'hier, la Femme aux Camélias, le Mari d'une Dame de Cœur, Mamzelle Rose, La bonne qu'on renvoie (peut-être son meilleur rôle), et paraît aux côtés de Frederick Lemaître dans Taconnet. Dans cette pièce Louis XV, Ozy représentait Mademoiselle Luzy, et ce fut une occasion toute trouvée pour les critiques d'établir un parallèle entre les courtisanes du XVIIIe siècle et celles du XIXe, de reprocher à ces dernières leur mesquinerie, leur manque d'envergure, celles-ci se contentant de 100.000 francs par an, tandis que leurs aînées dispersaient plus d'un million dans le même temps!
Ozy prend son art tout à fait au sérieux et, en 1853, paraît successivement dans Les femmes du monde, Les trois Sultanes, Les Enfers de Paris, Le Mari par régime. En 1854, elle se fait surtout remarquer dans Monsieur de La Palisse, où elle joue un rôle stupide de Zerbine, mais ravit les yeux par un costume accommodé à la dernière mode de la Comédie Italienne et du Vauxhall de 1754. «Est-elle jolie, — écrit Saint-Victor (1), — dans sa toilette de pèlerine de Cythère, mettant le pied dans la gondole de Vénus que poursuivent les zéphyrs, où rament les Amours! Comme elle porte sur le coin de sa tête poudrée à l'iris cette petite toque si mignonne, si légère et si chiffonnée que vous diriez une rose pompon changée en chapeau par des doigts de fée! Watteau pinxit. »
Ozy est en veine de travail et de succès, on lui sait gré de la souplesse qu'elle déploie à travers tant de rôles
(1) Feuilleton de la Presse, 15 mai 1854.
dont pas un ne ressemble au précédent. Tour à tour grande dame ou grisette, soubrette ou servante, aujourd'hui au boudoir, demain à la cuisine, le plumeau d'une main, l'éventail de l'autre, elle touche à tout, fait tout valoir avec bonne grâce, enjouement et gentillesse. Le meilleur avenir lui semble réservé, et voilà qu'au début de l'année 1855, le public apprend avec stupeur qu'Ozy renonce définitivement au théâtre! Comment? A l'apogée de son succès?
Comme le mime antique, Ozy se contenta d'avoir dansé deux jours et d'avoir plu. Elle quittait la scène en pleine vogue, — à cause de cette vogue! Elle jouissait alors, — ou peu s'en faut, — de la célébrité qu'eut en son temps Marion Delorme. Cette popularité la gênait, l'obsédait. Quand elle paraissait en public, la curiosité empressée, indiscrète et fatigante qui l'accueillait, devenait pour elle un supplice, presque une expiation. Elle aurait voulu mettre un faux nez, disait-elle. A l'en croire, c'était par seule modestie qu'elle quittait les planches; — mais, il faut ajouter, tout bas, qu'un opulent banquier venait de lui assurer une fortune exempte de tout souci, détail qui ne manqua pas sans doute d'influer sur sa décision.
Un dernier sourire, une dernière révérence, et la jolie actrice quitte la scène pour n'y plus monter jamais. Puisque l'avenir se présente à elle tout doré, elle veut maintenant vivre tranquille et supplie qu'on ne s'occupe plus d'elle. Chacun s'informe, s'étonne. Tandis que certains l'approuvent, elle reçoit de nombreuses lettres d'amis qui la conjurent de revenir sur sa décision. Les journaux commentent l'incident, racontent la vie et les amours de la
courtisane, d'autres rappellent la carrière de l'artiste. Alphonsine est engagée aux Variétés pour remplacer Alice Ozy; l'on compare les deux actrices et l'on tombe d'accord pour reconnaître la supériorité d'Alphonsine, moins belle, mais plus originale, plus « talentueuse ». On bavarde, on potine, puis, bien vite, le silence se fait.
Un Guide des Théâtres (1) résuma en ces termes la carrière théâtrale de la jeune femme : « Mademoiselle Ozy, dont on a vanté si souvent l'élégance, n'a jamais pu sortir de cette lignée de comédiennes-camélias dont le public d'aujourd'hui est bien saturé. » — Est-ce le mot de la fin? Qu'importe, si la grâce et la beauté lui tinrent lieu de talent! Elle séduisit tous ceux qui l'approchèrent, et les critiques n'eurent jamais pour elle qu'hommages galants et compliments flatteurs.
(1) Guide dans les théâtres. 1855, p. 113.
Peu de temps après la retraite d'Alice, en mai 1855, Gautier quittait la critique dramatique de la Presse pour le feuilleton du nouveau Moniteur, dont son ami Louis de Cormenin venait d'être nommé rédacteur en chef. Emile de Girardin, bien inspiré, donna la succession de Gautier à Paul de Saint-Victor, mais Ozy fut désolée de ce changement. Elle avait pris l'habitude d'assister aux premières dans la loge de la Presse, aux côtés de son ami Gautier, et craignait de perdre ce privilège. Elle en fit la remarque devant Paul de Saint-Victor, et celui-ci s'empressa de l'assurer que, pour peu qu'elle en manifestât le désir, elle aurait toujours sa place réservée aux premières. Rien ne serait changé... sinon le cavalier. Ainsi débuta entre le critique et l'ancienne actrice une amitié qui fut durable et fidèle, mais n'alla pas sans quelques brouilles passagères. Ozy était distraite, vive, — Saint- Victor sombre et surtout nerveux. Parfois ces deux natures se heurtaient. Ozy avoua plus tard n'avoir jamais déchiffré le caractère énigmatique, froid, concentré, du merveilleux écrivain que fut Paul de Saint-Victor. Pourtant, ce styliste incomparable qui souvent voilait de littérature ses actes et ses passions, se faisait simple pour plaire à son amie. Il ne parut pas y avoir entre eux de liaison
véritable, mais une simple camaraderie, — s'il faut en croire le témoignage d'Ozy (1).
En quittant les Variétés, Alice avait renoncé complètement à tout succès mondain, elle ne désirait plus qu'une retraite paisible, égayée par la visite de ses seuls amis. Elle passait une partie de l'année dans une grande villa, au bord du lac d'Enghien. Cette retraite somptueuse lui plaisait, et chaque printemps, elle ne manqua pas d'y faire désormais de longs séjours. Ses revenus lui permettaient une vie fort large, mais elle voulait toujours ménager intérêts et capital, ayant plaisir à veiller sur sa fortune, s'occupant d'opérations de Bourse avec la compétence d'un vieux coulissier. Son nom se présentait naturellement comme la meilleure garantie qui se pût trouver: « Qui donc fait monter le Crédit mobilier? » — demandait quelqu'un. — « Parbleu, c'est Ozy! », répondit un quart d'agent de change, — et chacun s'inclina. Dans toutes les opérations financières, elle apportait une extrême probité. Gauthier déclara certain jour: « Si j'avais un sac rempli de diamants, je le confierais à Ozy; elle en remettrait plutôt que d'en prendre! »
La question d'argent ne la laissait d'ailleurs jamais indifférente, comme le prouve ce billet adressé au duc de Morny:
Je suis chagrine d'avoir été oubliée dans la répartition que vous avez faite des actions du Grand Central. Ne croyez pas que ce soit par cupidité, car vous ne m'eussiez envoyé qu'une action, j'eusse été très heureuse, mais votre oubli
(1) Cf. Alidor Delzant, Paul de Saint-Victor, P. 1886, ch. V, p. 97.
me fait craindre que quelques propos méchants vous aient indisposé contre moi et comme je n'ai rien à me reprocher vis-à-vis de vous, comme j'ai été fort discrète et toujours votre très attachée, je suis, je vous le répète, très, très chagrine.
Qu'on ne s'étonne pas de voir Ozy parler sur ce ton au frère de l'Empereur! Une autre lettre, écrite vers la même époque, dévoile quels liens unissaient le duc à l'actrice :
Cher Lauzun,
J'éprouve le besoin d'avoir un moment d'audience. Je vous en préviens, j'irai jeudi prochain à cinq heures : il fait assez nuit pour que je ne sois pas vue.
Si vous ne voulez pas me recevoir, un mot chez moi — sinon entretenez-vous dans l'espoir de me voir et soyez aimable comme vous savez l'être (1).
Bien qu'elle eut souhaité un oubli complet, les journaux s'occupèrent encore d'elle en 1856. Le Gymnase venait de représenter avec grand succès, au moment des étrennes, un charmant petit acte de Lambert-Thiboust et Decourcelle, Je dîne chez ma mère, dont le sujet avait été raconté par Ozy, un an auparavant. Ce soir-là, quelques intimes se trouvaient réunis autour de sa table : About, Grange, Adrien Decourcelle, Lambert-Thiboust... et le cours de la conversation conduisit l'actrice à avouer que le premier janvier avait été pour elle fort triste: elle
(1) Collection de M. H. Bachimont. 11 est fait allusion à ces lettres dans l'ouvrage de M. F. Loliée, Le duc de Morny, 1909, p. 248.
s'était mise à table seule, abandonnée de tous ses amis qui dînaient en famille. Sans se faire prier, Ozy conta cette désobligeante aventure avec un accent de mélancolie qui la rendait plus touchante encore. Chacun se récria, voyant dans cette anecdote une pièce toute faite : Decourcelle et Lambert-Thiboust convinrent de l'écrire ; chacun donna son avis. Il fallait choisir une héroïne; le nom de Sophie Arnould rallia tous les suffrages.
Un an plus tard, les spectateurs du Gymnase applaudissaient cette douloureuse élégie qui a pour titre: Je dîne chez ma mère, et met en scène Sophie Arnould, un premier janvier: la célèbre chanteuse reçoit les compliments de ses adorateurs qui viennent lui offrir des présents somptueux, mais s'excusent lorsque la courtisane les prie à dîner: tous dînent chez leur mère! La pauvrette se désole. Survient un peintre, un ami d'enfance, apportant le portrait de la mère de Sophie. Apprenant ce qui fait pleurer son amie, il lui offre de l'emmener dîner avec lui, en famille, chez ses vieux parents. Mais Sophie Arnould ne veut pas troubler de sa présence une réunion si cordiale; elle repousse l'offre du peintre, et, prenant le portrait de sa mère, elle le place en face d'elle en s 'écriant : « Moi aussi, je dînerai avec ma mère! »
L'histoire originale s'achevait plus tristement : « Selon le récit que le Gymnase abrège, — écrivit Saint-Victor (1), — la comédienne suivait le peintre dans le taudis paternel. Elle y trouvait d'honnêtes figures, de francs accueils, des cœurs sur la main; elle jetait un regard d'envie sur cet
(1) Feuilleton deia Presse, 6 janvier 1856.
intérieur de calme et de joie; elle recevait avec un triste sourire les naïves galanteries d'un jeune ouvrier ébloui de cette beauté inconnue et rêvant déjà de l'avoir pour femme; elle sauvait, en passant, de la séduction, une jeune fille qui allait se perdre et dont, avec sa triste expérience du mal, elle surprenait le secret. Puis, le soir venu, lorsque sa voiture venait la chercher au grand galop de ses pur sang, elle repartait pour le pays où les camélias fleurissent, avec la douce mélancolie que l'on rapporte d'un voyage que l'on ne fera jamais plus. Là, peut-être, était le vrai bonheur. Mais qu'y faire? Le sort en est jeté et Vénus la rappelle dans son boudoir ».
N'est-ce pas là une histoire doucement émouvante qui fait grand honneur à l'aimable personne qui l'inspira? Ce n'est rien, une tache sur un collier d or, un nuage dans un ciel d'opéra, mais n'y a-t-il pas plus de sentiment vrai dans cette petite misère d'une courtisane que dans bien des drames plus poignants?
Les années, désormais, s'égrenèrent de plus en plus lentement, les amis se firent plus rares autour de l'ancienne étoile; quelques fidèles seulement, comme Qautier et Saint-Victor, prenaient encore de temps à autre le chemin de sa demeure. Se voyant oubliée, elle désira une retraite plus complète dans sa villa d'Enghien ; elle voulut se défaire de ses bijoux, de ses collections, de ses bibelots.
En avril 1867, on annonça à l'hôtel Drouot, la vente par suite du départ d'Alice Ozy. Le catalogue, une brochure de vingt pages, énumère en cent cinquante numéros,
toute une série de bijoux, de pièces d'orfèvrerie, d'objets de vitrine, de porcelaines, de faïences, de bronzes, de meubles, et surtout une trentaine de toiles ou de dessins. Sur la liste des tableaux figure un pastel de Gautier.
Naguère, le poète qui, on le sait, n'avait jamais renoncé à la palette, avait demandé à Ozy de lui servir de modèle pour un pastel où il représenterait la courtisane Bacchis de Samos, l'héroïne de son exquise nouvelle : La chaîne d'or ou ramant partagé. Dans ce conte, la jeune hétaïre se trouvait ainsi dépeinte : « Elle est grande, svelte, bien faite; elle a les yeux et les cheveux noirs, la bouche épanouie, le sourire étincelant, le regard humide et lustré, le son de la voix charmant, les bras ronds et forts, terminés par des mains d'une délicatesse parfaite. Sa peau est d'un brun plein de feu et de vigueur, doré de reflets blonds comme le cou de Cérès après la moisson ; sa gorge fière et pure soulève deux beaux plis à sa tunique de byssus. » Ce portrait littéraire, qui pouvait désigner aussi bien Ozy que Bacchis, fut transposé dans un autre art et fixé sur toile.
M. Bergerat, dans le livre qu'il a consacré à la mémoire de son maître, dit que le portrait répondait fort bien à l'idéal que l'on peut se faire d'une belle courtisane et dénote une main expérimentée. Ozy n'était pas du même avis, critiquait la ressemblance et certains détails d'exécution. Quoi qu'il en soit, Gautier demanda instamment à son amie, comme un service personnel, de faire figurer ce portrait à la vente qu'elle projetait, afin, disait-il, de pouvoir apprécier le succès commercial de sa signature au bas d'une œuvre d'art. Ozy finit par accéder à ce désir, sur la promesse qui lui fut faite d'une nouvelle
étude « plus réussie, sinon plus ressemblante », — promesse qui malheureusement ne fut jamais tenue. La Bacchis subit donc le feu des enchères; elle fut achetée trois cents francs par un expert, M. Haro, et placée par celui-ci dans sa collection particulière. Trois cents francs ! Gautier exultait et disait à qui voulait l'entendre ou doutait de son talent, qu'un de ses pastels s'était vendu en vente publique 300 francs, malgré sa signature! Cette enchère de 300 francs fut même la plus forte de cette vente où l'on remarquait pourtant un paysage de Corot (vendu 137 fr.), — une esquisse de Delacroix (130 fr.),
— une ébauche de Diaz (82 fr.), — un paysage dessiné à la plume par Victor Hugo (100 fr.), — une marine d'Isabey (225 fr.), — un dessin de H. Regnault (67 fr.),
— une aquarelle de Th. Rousseau (165 fr.), — une tête de femme, rehaussée de gouache, par Madame Vigée-Lebrun (100 fr.). Le produit des deux vacations atteignit une soixantaine de mille francs. Il s'agissait, on le voit, d'une galerie d'autant plus précieuse qu'elle comprenait bon nombre de toiles offertes en hommage d'amitié. Ozy ne manqua pas, le jour de la vente, de regretter la décision inconsidérée qui livrait au hasard des enchères tant de souvenirs intimes ou d'objets précieux. Prise de remords, elle en retira quelques-uns, en racheta d'autres, et plus tard s'efforça de rentrer en possession de ce qu'elle avait laissé échapper. Elle se montra assidue aux grandes ventes, se passionna pour les bibelots coûteux et les tableaux de maîtres.
La voici devenue une vieille dame respectable. Dans son ermitage d'Enghien, dans son appartement du boulevard Haussman, elle vit triste, isolée au milieu d'un
luxe qui lui rappelle l'époque de ses succès. Pendant de longues heures, elle s'attarde à regarder son image autrefois peinte par Amaury Duval, par Chassériau, par Vidal ou dessinée par Thomas Couture et Gautier. Elle feuillette les livres donnés jadis par les amis disparus et portant au front des dédicaces « à la belle Alice ».
Sa solitude est désolante. Pourtant elle n'ose admettre près d'elle aucun nouveau visage, craignant toujours que l'on n'en veuille à sa fortune déjà traquée de toutes parts. Le passé demeure son seul refuge, ses souvenirs sa seule distraction ; elle aime s'entourer des œuvres de ses anciens familiers, s'applique particulièrement à recueillir les esquisses de Chassériau, les dessins et les sculptures de Gustave Doré, un ami de la dernière heure. Elle acquiert une pièce capitale de celui-ci, un projet d'horloge dont le motif ornemental « Le Temps fauchant les Amours », symbolise une vérité douloureuse (1).
Chaque objet lui rappelle une joie, un désir, un regret et vient émouvoir par instants la monotonie de son existence. Elle classe ses papiers, relit ses anciennes lettres d'amour, se préoccupe du livre qu'on écrira peutêtre un jour à son sujet. Parfois une visite vient la distraire : Alexandre Dumas lui parle de sa jeunesse, regarde ses livres, la conseille dans ses achats chez les libraires ou les antiquaires; le duc d'Aumale conserve son amitié à celle qui est redevenue pour tous Madame Pilloy; il s'attarde en sa compagnie, se souvient de sa vingtième année, des guerres d'Afrique, d'Alice Ozy. De temps à
(1) Aujourd'hui au Musée des Arts décoratifs.
autre, Madame Pilloy recevait un billet très court, signé seulement d'un paraphe ou pour mieux dire d'un trait de plume, comme celui-ci : « L'ex-Raimbauld ira serrer la main de l'ex-Alicette lundi ou mardi, entre 4 et 6 ». On prenait une tasse de thé en causant du passé... Chaque premier janvier, le duc envoyait à sa vieille amie ses vœux accompagnés d'une caisse de Zucco.
Les dernières années d'Alice Ozy sont tristes, sans but. Elle aurait souhaité finir ses jours auprès d'un ami, — surtout de son cher Théo, — se dévouant pour lui, le comblant d'attentions, de prévenances, lui épargnant le moindre souci, — mais tous ont disparu!
Elle n'a plus qu'à mourir.
Sa préoccupation constante est de laisser un testament qui répartira équitablement ses richesses entre tous ceux qui lui auront prouvé leur affection, sans arrièrepensée. Ce testament, elle le modifie chaque jour au gré de son humeur.
Elle venait de signer un dernier codicille, lorsque la mort lui ferma les yeux, le 4 mars 1893.
Sur la tombe d'Alice Ozy, au Père-Lachaise, le maître architecte Constant Moyaux éleva un glorieux monument.
Le mausolée affecte la forme d'un temple grec : sur un autel flanqué de deux stèles portant le nom d'Ozy et celui de sa mère, se dresse une gracieuse Vierge de marbre blanc, œuvre de Gustave Doré. Seules six colonnes de porphyre noir donnent un aspect sévère à ce monument qui, sans elles, n'aurait rien de lugubre et semblerait un petit temple de l'Amour.
Achevé d'imprimer le 15 mai 1910.