SUR MES VERS
Non, je ne suis pas un poète, Non! Je ne suis qu'un interprète Qui traduit souvent de travers, Qu'une coupe à ton ambroisie :
J'ai ta beauté pour poésie, Ce sont tes yeux qui font mes versl
Je n'existe pas par moi-même Je suis l'écho de ton poème.
Je suis le reflet de tes cieux, J'écoute causer ton sourire, Je suis la corde de ta lyre, Et l'astronome de tes yeux!
Mon vers, c'est le page qui porte Le pan de ta robe et t'escorte, C'est l'esclave au front pur et doux, C'est, ô ma charmante déesse, L'enfant de chœur qui sert la messe, Le prêtre toujours à genoux I
.Mon vers, i 'est le valel fidèle
Qui, icstant sans cesse auprès d'elle,
Sert ta beauté, matin el
Et qui, chaque fois que tu passes,
Pour que tu contemples tes grâces
Posi devanl toi le miroir!
C'est l'écolier rêveur et brave Qui pour toi brise toute entrave Et franchit les pas périlleux :
Mon vers escalade la rime Et monte par ce mur sublime Jusqu'à l'éloge de tes yeux!
Mon vers, c'est à lui que tu donnes Toujours de nouvelles aumônes, C'est le pauvre triste et hagard Que tu trouves sur ton passage, A qui parfois ton doux visage Fait la charité d'un regard!
Mon vers, ô ma charmante reine, C'est l'aiguière toujours pleine D'une bien amère boisson!
C'est la coupe peu précieuse Que pour ta soif capricieuse J'apprête, docile échanson!
Comme la naïade d'un fleuve, Qui dans ses eaux mêmes s'abreuve.
Mais qui. pour ne pas déranger Son urne immobile et profonde.
Prendrait pour puiser à son onde La coupe de quelque berger,
Tu prends avec ta main distraite Mon vers, doux vase que j'apprête Debout devant ta majesté, Et, s'il t'en vient la fantaisie, Tu l'emplis à ta Poésie Pour désaltérer ta Beauté!
Parfois un lyrisme éperdu aveugle l'amant transi au point de lui faire adorer sa maîtresse comme un ange
immaculé :
Je suis tout étonné, lorsqu'en vous je me penche, De voir devant mes yeux votre âme en robe blanche, Votre âme dont jamais nos cœurs n'approcheront, De rayons entourée et l'auréole au front, Sereine et pacifique, et belle entre les belles, Soulever doucement ses deux charmantes ailes Avec l'air souriant, tranquille et gracieux. D'un ange qui s'apprête à retourner aux cieux!
Mais l'enjouement reprend le dessus et, dans un sonnet badin, Charles Hugo ne semble pas s'offusquer outre mesure de l'humeur légère de la séduisante Alice :
Quel caprice vivant qu'Alice !
Par caprice elle eut pour amant Un prince. On ne sait pas comment Elle le quitta. — Par caprice!
L'éclat n'a rien qui l'éblouisse.
Elle préfère à tout moment L'humble fleur au fier diamant.
Au beau rayon le pur calice.
Aujourd'hui sans savoir pourquoi, Par caprice elle m'aime, moi! — Par caprice elle m'est fidèle.
Je ne connais dans ses amours Qu'un caprice qu'elle ait toujours :
C'est le caprice d'être belle!
Voici la fin du recueil. On y voit paraître les mélancoliques tourments qui ne peuvent manquer de rôder autour d'une passion vieille déjà de six semaines. Des brouilles passagères séparent les amants. Charles Hugo contient mal le flot de ses reproches jaloux... Toutes les péripéties de cette liaison éphémère ont leur reflet sur les pages de l'album. Après une rupture de quelques heures, le jeune homme adresse ces vers à l'inconstante Alice Ozy :
Oh! souffrez que du fond de ma douleur profonde, Mains jointes, à genoux, les larmes dans les yeux, Invisible, caché, loin du bruit et du monde, Je contemple ébloui votre front radieux!
La nuit, je passerai parfois dans votre rêve, Je vous apparaîtrai tandis que vous dormez, Vous me verrez pleurant et vous priant sans trêve, Vous lirez dans mon cœur avec vos yeux fermés.
Puis, le jour, j'attendrai, pensif sous la fenêtre, Que sur votre balcon vous veniez vous asseoir, Et mes yeux pourront voir en vous voyant paraître Le soleil le matin, et l'étoile le soir!
...Alice, il est donc vrai que votre amour s'achève. Nous voilà retombés du haut de notre rêve, Nos cœurs étaient las d'être heureux!
II faut bien croire, hélas! doux et cruel mystère, Puisqu'il est des oiseaux qui descendent sur terre, Qu'on se lasse même des cieux!
Un autre eut accepté votre amitié, Madame, Mais moi, je ne veux pas ! Je ne veux pas d'une âme Où l'amour ne peut revenir.
J'aime mieux votre oubli qu'une amitié de glace, J'aime mieux, dans votre âme abandonnant la place, Votre oubli qu'un tel souvenir.
L'amitié! C'est l'anneau d'une chaîne brisée. C'est une main qu'on serre après l'avoir baisée. Je dédaigne votre amitié.
Pour accepter si peu, vous me fûtes trop chère, Et j'ai trop possédé votre âme toute entière Pour n'en vouloir qu'une moitié!
Le poème qui termine cette longue <v Romance à Madame » est de toute autre sorte; c'est encore un délicat portrait, une image miniaturée pieusement, le cantique dune adoration fervente, mystique et sensuelle. Ainsi se noue cette gracieuse guirlande, au moyen d'un vif madrigal :
Je pourrais, en vers peu sincères.
Dire qu'Alice est sans défaut.
Mais les défauts sont nécessaires : Pour être parfaite, il en faut !
Comment trouver son caractère Sans défaut? — C'est un compliment, Mon Alice, qu'on ne peut faire Qu'à ton visage seulement.
les paroles montrent ton âme.
Ton corps est transpari n1 poui non- : Vous êtes si blani h< . Madame, Qu'on voit votre âme à travers vousl
Vous êtes pleine de malices,
Vous avez, reine aux yeux si doux,
D'adorables petits caprices
Et de charmants petits courroux.
On pardonne l'épine aux roses.
D'ailleurs l'amour a son bandeau : Vous mettez sur toutes choses Votre grâce comme un manteau.
...Le ciel vous fit de jour et d'ombre, Il ne vous manque rien, d'honneur!
Vous avez des succès sans nombre, Les femmes vous ont en horreur 1
Etes-vous l'astre qui rayonne?
Ou l'éclair? l'onde ou le limon?
La colombe, ou bien la lionne ?
Etes-vous l'ange ou le démon?
Dût cet aveu paraître étrange, Je n'en sais trop rien, mais je dis Que si vous n'êtes pas un ange, Je ne veux pas du Paradis!
L'amour de la jeune femme était né au début de l'été; l'automne le vit s'affaiblir et s'éteindre. Alice se lassait d'une passion trop rigoureuse, trop absorbante; Charles Hugo lui témoignait, sans doute, un amour véhément et cet excès de zèle la désobligeait. L'amant remarqua cette nouvelle attitude, tenta de défendre son bonheur, écrivit des lettres éplorées qui demeurèrent sans autre écho que les traditionnels serments de fidèle amitié.
Ma chère Alice,
Tout à l'heure, vous étiez un peu souffrante et je n'ai pas voulu vous répondre comme je le devais; j'espère que maintenant que vous êtes calme et de sang-froid, vous comprendrez la nécessité d'une résolution que me commande ma dignité et, ce qui est plus encore, votre bonheur.
Je vous ai tantôt exprimé le voeu de vous voir m'aimer comme je vous aime. Ce vceu qui devait vous flatter et vous être agréable, puisqu'il vous prouvait à quel point je tiens à vous, ce vceu vous a profondément blessée, à tel point que vous m'avez dit que je vous portais sur les nerfs, et — pardonnez-moi de vous répéter cette parole si peu digne de votre bouche — que je vous embêtais!
Vous comprenez, ma chère Alice, que ce ne sont point là des aveux capables de me donner foi dans votre amour et dans votre cceur. Je vous l'avouerai, maintenant que je
me sonde et que je suis dans tout le calme de la réflexion, cette déclaration, en réponse à des paroles d'amour et de dévouement, a achevé de détruire toute ma confiance en vous. Une femme, même dans ses moments de colère et dans les accès les plus nerveux, ne dit pas de pareilles injures à l'homme qu'elle prétend aimer.
D'ailleurs, Alice, je ne vous en veux pas. Il est tout simple que je vous gêne. Votre existence doit se trouver entravée par moi. Un amour sérieux comme l'était le mien doit nécessairement être exigeant, et toute exigence de ma part doit nécessairement vous êtes importune.
D'un autre côté, ce sentiment de dignité que vous m'avi aujourd'hui, de ne pas avoir assez, ce
sentiment d'honneur et de dignité ne me permet pas de rester près de vous, comme une chose qu'on prend, qu'on jette à sa fantaisie, qui fait plaisir un quart d'heure et qui ennuie une heure, un être enfin qu'on ne se donne pas la peine de considérer comme autre chose que comme un jouet, qu'on fait venir pour lui dire de s'en aller, qu'on traite un peu moins durement qu'un chien et un peu plus qu'un domestique.
Voilà ce que je suis pour vous, Alice. Encore une fois, je ne vous en veux pas. C'est bien le moins que je vous paye, d'une façon ou d'une autre, le bonhe*ur d'avoir joui de votre vue pendant trois mois.
Dans votre intérêt et pour votre bonheur, Alice, j'ai pensé qu'il valait mieux vous laisser votre vie tranquille et heureuse, que je manquerais de délicatesse et d'honneur si je vous gênais plus longtemps.
Soyez heureuse, ma chère Alice; vous le serez sans moi. Vous ne m'aimez pas assez pour que cet adieu vous soit pénible.
Adieu! Je vous serai toujours reconnaissant et je vous garderai éternellement un charmant souvenir.