NOMBRE, MODALITKS C L I NM O U E S ET ASSISTANCE
On a vécu pendant des siècles sur cette idée fondamentalement erronée, que les troubles j)sychiques sont extrêmement rares dans l'enfance. Or, on s'aperçoit tous les jours, et de plus en plus, que ces accidents sont, au contraire, très fréquents, très répandus.
On vient de faire en France deux enquêtes qui nous intéressent tout particulièrement : i" sur le nombre des mineurs anormaux hospitalisés dans les établissements d'aliénés, publics ou privés, des quatre-vingt-six départements de la France, et 2° sur le nombre des enfants anormaux des écoles publiques ou privées et des enfants du même genre ne fréquentant pas d'écoles ou hospitalisés dans les hôpitaux ordinaires.
La première de ces statistiques a été faite en janvier 1906, à ma demande, d'après les ordres de M. Mirman, directeur de l'Assistance publique au ministère de l'Intérieur, et avec le concours de M. de Saint-Sauveur, chef de bureau au même ministère.
Pour procéder avec méthode, nous avons divisé les mineurs anormaux en trois catégories d'âge : au-dessous de six ans ; de six à treize ans ; de quatorze à vingt et un ans. Pour chaque catégorie (divisée naturellement en garçons et fdles) nous demandions tout d'abord de nous dire
combien on comptait, dans chaque établissement, d'enfants : aliénés, aveugles, sourds-muets, épileptiques, hystériques ou idiots. Après avoir récapitulé pour la France entière les renseignements statistiques qui nous sont parvenus, nous avons pu dresser le tableau suivant :
Enfants anormaux recueillis dans les établissements publics d'aliénés de toute la France.
SITUATION au 31 décembre IPOo
Aliénés
Aveugles
Sourds-muets. .
Epileptiques. . . .
Hystériques. . . .
Idiots, débiles, etc.
Totau.x par âge.
Au- dessous
TOTAUX par
de 0 ans.
ans.
M ans
anomalies.
Ensemble des sexes
Total général
Garçons Filles. .
Ce qui frappe d'abord dans ce tableau, c'est le nombre d'anormaux augmentant avec l'âge. Cela veut-il dire que leurs anomalies se révèlent d'autant mieux qu'ils avancent plus en âge? Pas du tout. Cela indique tout simplement qu'on n'interne ces enfants et ces adolescents que le plus tard possible pour des raisons diverses, soit que les parents les gardent près d'eux le plus longtemps qu'ils peuvent, soit que l'Assistance publique ajourne leur placement faute de place.
Autre remarque suggérée par ce tableau : nombre prédominant des idiots. Cela veut-il dire que parmi les anormaux le plus grand nombre est représenté par les idiots ?
ALIÉNKS ET ANORMAUX
Nullement. Mais comme ce sont eux qui sçnt les plus gênants, les plus encombrants dans une famille, c'est d'eux qu'on cherche à se débarrasser le plus possible.
En somme, ce tableau indique qu'on n'interne que les sujets les plus gravement atteints, les incurables.
Sur ce nombre total de 4.4.33, le département de la Seine comprend à lui seul 1 .340 enfants anormaux recueilHs dans les établissements publics d'aliénés. Le tableau suivant en indique la répartition exacte par catégories d'âge et d'après la nature des anomalies.
Enfants anormaux recueillis dans les établissements publics daliénés de la Seine.
SITLATIO.V au 31 décembre H'Uo
Aliénés. . . .
Aveugles. . .
Sourds-muets.
Epileptiques. .
Hystériques. .
Idiots, débiles, etc
Totaux par âge.
Au- de
ssous
De
de 6 ans.
6 à 13 ans.
14à21 ans.
23 rj
TOTAU.X
par anomalies.
,. , , \ Garçons
Ensemble par sexes..; „.,,
^ f 1*1 es. .
Total général 1.34i)
Ce tableau prête aux mêmes remarques que le précédent :
Nombre augmentant avec l'ége ; Fréquence prédominante d'idiots ;
Internement des sujets gravement atteints.
De sorte que l'impression qui se dégage de cette statistique d'anormaux internés, c'est que, actuellement, l'objectif de leur placement dans les établissements tels que Bicêtre, Salpêtrière, Vaucluse, est de s'en débarrasser, alors que ces établissements, au lieu d'être des dépotoirs d'idiots, des garderies d'enfants incurables, devraient être des maisons de traitement d'anormaux curables. Aussi, cjuel est le rendement économique, thérapeutique de ce système pour les enfants anormaux internés ? L'enquête du ministère de l'Intérieur va nous répondre.
Le même dénombrement permet, en effet, d'établir, d'après les rapports des médecins et des directeurs sur les moyens de traitement employés, le rendement économique et les résultats thérapeutiques ultimes, que, sur les 4.453 mineurs recensés, le nombre d'absolument incurables est de 3.067. La proportion pour la France entière est donc environ de 69 p. 100. Cette proportion n'est pas la même pour la Seine d'une part et pour la province d'autre part. Dans la Seine, il y a 869 incurables sur les 1.340 mineurs anormaux; c'est une proportion de 65 p. 100; en province, nous comptons 2.167 d'absolument incurables sur 3.057 mineurs, ce qui indique une proportion de 70 p. 100. Ces proportions sont empreintes, il faut l'avouer, d'un extrême optimisme ; personnellement, nous croyons que la proportion de 75 p. 100 d'absolument incurables est encore marquée au coin d'une bienveillance très suffisante. Mais là n'est pas la question pour le moment. Retenons seulement le chifîre global de 4.453 mineurs anormaux internés en vertu de la loi de 1838 dans les établissements publics d'aliénés.
Ce chifîre est manifestement au-dessous de la vérité déjà pour cette simple raison que des établissements privés
recueillant les aliénés en vertu de la loi de 1838, n'ont pas été inventoriés au point de vue des mineurs anormaux. A combien peut-on évaluer le nombre de ceux qui manquent de ce chef? Si je me rapporte aux établissements privés de la Seine, le nombre en est très faible. Mais ailleurs? Viennent ensuite les établissements y^nces exclusivement consacrés aux mineurs anormaux dont le nombre atteint, rien que dans le déparlement de la Seine, environ 200, d'après les chiffres fournis au ministère. Un certain nombre d'enfants des familles aisées sont gardés chez elles ou chez les particuliers. Combien ? A cause de ces diverses lacunes, le chiffre de 4.4o3 est donc nettement inférieur à la réalité.
Passons maintenant aux résultats de la seconde évaluation, de celle des enfants anormaux non internés. Elle a été opérée à l'instigation d'une commission spéciale nommée par M. le ministre de Tlnstruction publique en vue d'étudier les moyens qui conviennent à l'éducation des enfants anormaux. La commission, présidée par M. Léon Bourgeois, est partie de celle idée parfaitement exacte qu'il existe en France toute une catégorie d'enfants à qui, jusqu'ici, l'article 4 de la loi du 28 mars 1882, relatif à l'instruction obligatoire pour les enfants des deux sexes Agés de six à treize ans révolus, n'a pu être appliqué, pourquoi ? Parce que ces enfants, soit au point de vue physique, soit au point de vue intellectuel ou moral, ne se trouvent pas dans les conditions normales pour recevoir l'enseignement commun. Ces sujets, désignés sous le nom générique d'enfants anormaux, sont : les aveugles, sourds-muets, idiots, crétins, imbéciles, épilepliques, hystériques, choléiques, paralytiques, hémiplégiques, imbéciles moraux.
sujets atteints des perversions des instincts, arriérés, débiles, instables, déséquilibrés, indisciplinés, ingouvernables, etc.
Déjà les premiers efforts en faveur de l'éducation de ces écoliers anormaux ont été faits par Jules Ferry en 1884. En 1891, on a délibéré au ministère de l'Instruction publique à leur sujet. Mais tout s'est borné, et se borne encore, à des tentatives locales et partielles, telles quelles sont pratiquées à l'hospice de Bicêtre, à l'Institution Vallée, à la Salpêlrière, à l'asile de Vaucluse. La commission ministérielle a été fatalement amenée à se poser cette question : avant de parler des méthodes d'instruction, d'éducation, de traitement qui conviennent aux diverses variétés d'enfants anormaux, avant de discuter sur le système d'organisation des écoles, des internats, des établissements qui leur sont nécessaires, il importe de savoir combien il y a de ces enfants en France ? On conçoit que la statistique est très difficile à établir d'une façon précise : pour beaucoup d'enfants anormaux, les parents ne font aucune déclaration et les gardent près d'eux à l'insu de l'administration communale ou préfectorale ; parfois, des communes et même de grandes villes se refusent à fournir des renseignements qui seraient de nature à les exposer à des obligations d'assistance qu'elles ne tiennent nullement à contracter. Sans donc vouloir ni pouvoir obtenir une statistique vraiment exacte, la commission a fait envoyer à tous les préfets un questionnaire dont les réponses pourraient constituer un simple élément d'appréciation. Elle a pensé et agi sagement, car, chose qui paraîtra invraisemblable et qui est pourtant vrai, Paris n'a fourni aucun renseignement en ce qui concerne les enfants anormaux de ses écoles publiques; et sur 824 écoles privées de la capitale, 235 n'ont envoyé aucune réponse. De plus, 10 communes de la ban-
lieue parisienne n'ont également fourni aucune indication.
En province, Bordeaux est resté muet en ce qui concerne ses écoles privées. Dans le département de la Manche, 20 communes n'ont donné aucune indication ; à propos des réponses des autres, le préfet conseille de faire toute sorte de réserves, craignant, dit-il, que nombre de municipalités n'ayant pas compris les intentions de la commission, aient redouté de s'exposer à des obligations de bienfaisance en reconnaissant qu'elles possèdent des enfants anormaux. Il en est de même pour quelques communes de l'Ardèche.
Or, malgré toutes ces abstentions, malgré beaucoup d'autres lacunes, la récapitulation par nature d'anomalies donne encore des chiffres qui retiennent l'attention. Les tableaux ci-contre, composés par nos soins et grâce à l'autorisation de M. Gasquet, directeur de l'enseignement primaire, d'après les données centralisées au ministère de l'Instruction publique, permettent de se faire une idée très détaillée du problème qui nous intéresse. 11 importe de les consulter tous, les uns après les autres. Ce sont là des documents qui ont une valeur de premier ordre pour l'étude de la psychiatrie infantile française.
Ce qui ressort de tous ces calculs, c'est (|u'il existe actuellement en France 31.191 enfants au-dessous de treize ans présentant de graves anomalies intellectuelles et morales de toute sorte. Il faut ajouter ce chillre aux 4.453 anormaux hospitalisés dans les établissements d'aliénés, ce qui donne un total de trente six mille sujets anormaux. Est-ce tout? Certainement non, puisque dans ce nombre ne figurent pas les enfants anormaux de toutes
les écoles publiques primaires et d'un grand nombre d'écoles privées de Paris, des écoles privées de Bordeaux, de tous les collèges et lycées de France, ceux de l'Assistance publique et des œuvres privées, des établissements et colonies pénitentiaires, ceux recueillis dans les couvents, dans les maisons d'hydrothérapie, chez des particuliers et enfin ceux qui restent chez leurs parents.
Beaucoup de parents ne se rendent d'ailleurs pas compte que leurs enfants présentent des troubles psychiques. Combien de petits garçons et de petites fdles ont des tendances accentuées à la solitude, à la tristesse, à la mélancolie intermittentes ? Alors que leurs camarades, leurs frères et sœurs sont sociables et joueurs, ils restent, eux, obstinément dans leur coin, tourmentés par quelque préoccupation chimérique d'envie ou d'ennui. Leur dépression, leur apparente douceur, leur silence singulier sont pris parles parents, qui sont des optimistes, pour de la sagesse, alors que c'est, en réalité, le germe de quelque délire mélancolique périodique ou de persécution qui se développe en sourdine et qui atteindra un jour de telles proportions que l'entourage finira enfin par comprendre la vérité. Mais il sera peut-être déjà bien tard pour essayer une rééducation de ces caractères.
Nous connaissons tous aussi de ces enfants que les parents, dans leur bienveillance exagérée, qualifient d'espiègles, d'étourdis, d'écervelés et qui, en réalité, ont des impatiences morbides, des colères avec pâmoisons, des accès de férocité envers leurs petits camarades ou leurs frères et sœurs, de ces enfants qui ne supportent aucune observation et dont la turbulence, le caractère querelleur, indiscipliné, violent en actes ou en paroles, constitue dans nos familles bourgeoises, le désespoir de toutes les institutrices, de toutes les fraulein^ de tous les domestiques.
ROUBINOVITCH. 10
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