‹ Aliénés et anormauxChapitre 15 sur 39 · OC · texte numérisé non relu

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148 ALIÉNÉS ET ANOUMAUX

Que sont-ils sinon des êtres en puissance d'une alTeclion mentale rappelant les diverses formes d'excitation cérébrale ? Ce sont des excités maniaques périodiques en herbe qui verseront plus tard, si aucun traitement ne vient les calmer et les transformer, dans les bataillons de la folie confirmée.

Et combien encore faut-il surveiller ces enfants d'une autre catégorie qui offrent seulement quelques bizarreries, quelques originalités isolées ? Personne de leur entourage ne prête une attention suffisante à ces manifestations morbides qui un jour prennent tout à coup une intensité extrême, deviennent un véritable accès délirant. Or, cet accès resterait inconcevable si on ne tenait pas compte des premières bizarreries de l'enfance, passées inaperçues ou considérées comme insignifiantes. C'est ici qu'il convient alors de rappeler ces paroles profondément justes d'Esquirol :

« Presque tous les aliénés confiés à mes soins, dit ce remarquable observateur, avaient offert quelques irrégularités dans leurs fonctions intellectuelles dès la première enfance ; les uns avaient un orgueil excessif, les autres étaient coléreux, tristes ou d'une gaîté ridicule ; quelquesuns d'une instabilité désolante. »

Si donc on veut avoir le courage de regarder attentivement autour de soi les tout petits enfants, si on peut se demander, sans aucun parti pris, en quoi ils se singularisent d'une façon vraiment prédominante, on découvrira parmi eux des êtres offrant quelques signes d'une infirmité mentale en germe et on les classera parmi les enfants cérébralement anormaux ayant besoin d'un traitement et d'un dressage spéciaux.

Je ne veux pas jouer avec des nombres que je ne connais pas exactement, mais je suis persuadé que, dans ces

divers milieux restés inaccessibles au recensement des

enfants anormaux, on en trouverait plusieurs milliers. En

disant donc que nous avons, à l'heure qu'il est, au moins 40.000 enfants mentalement anormaux au-dessous de vingt et un ans, je n'avance rien d'exagéré. i

Ce chiffre est même trop modeste, si on le compare au nombre d'enfants anormaux des autres pays :

Ainsi, Shuttleworth dit que les Etats-Unis possèdent 95.000 idiots et imbéciles, et l'Angleterre 46.000 L'Allemagne a un idiot pour 450 habitants en moyenne (pour 100 à 900 selon les localités). La Belgique compte 80.000 arriérés ou débiles sur la totalité de 809. o2o enfants ayant l'âge d'écoliers.

Je me hâte d'ajouter que tous ces nombres ne sont pas comparables parce qu'ils ont été obtenus d'après les principes qui ne sont pas tous les mêmes : définition de l'anormal, mode 'de recensement...

Mais, pour la France, ce nombre de 40.000 est un 7mnimum certain. Or, c'est parmi ces quarante mille anormaux que se recruteront très vraisemblablement les futurs criminels, vagabonds, mendiants, infirmes et aliénés. Si on ne s'occupe pas d'eux d'une façon spéciale pour les redresser tous, sous une forme ou sous une autre pendant qu'ils sont encore éducables, ils se tourneront contre la société et tomberont entièrement à sa charge.

Le domaine pathologique de l'enfance mentalement anormale est donc assez vaste rien que par l'importance du nombre des cas qui s'y trouvent nécessairement compris. Mais le nombre ne fait rien à l'affaire. Imaginons une énorme bâtisse où se trouveraient réunis tous les sujets tributaires de la psychiatrie infantile et juvénile, tous les aliénés et lx)us les anormaux. Imaginez une promenade au milieu de

celte foule d'enfants et de jeunes gens présentant chacun

des troubles ou des déviations d'ordre physique, intellec-

tuelet moral à des degrés variant à rinfmi, depuis Tabsence totale de tout ce qui caractérise un être humain normal jusqu'à la plus subtile perversion instinctive pouvant passer inaperçue et laisser considérer celui qui la présente comme normal en apparence.

Nous éprouverons naturellement le besoin de mettre un peu d'ordre dans ce capharnaiim, dans cette nouvelle cour des miracles.

Tout d'abord, nous éliminerons de cette masse d'ôtres plus ou moins infirmes au physique ou au moral ceux qui, par leur manière d'être, leurs malformations considérables, leur nullité intellectuelle absolue ne laissent aucun doute sur leur état à' idiotie profonde, irrémédiable, définitive (fig. oo).

Un second groupe dont la délimitation clinique est encore assez aisée, et que nous pourrons facilement parquer dans un coin à part, est celui des imbéciles. Comparés aux idiots profonds, ils s'en distinguent nelten)ent par leur manière d'être moins bestiale, par leur regard plus humain, plus capable de se fixer, parleurs facultés d'attention, de perception, d'association d'idées, de compréhension moins nulles que celles de leurs voisins du groupe précédent. Alors qu'on ne peut tirer aucun pai'li des premiers, l'expérience médico-pédagogique de ces dernières années a démontré que les imbéciles peuvent être utilisés à certaines besognes très rudimentaires après un dressage spécial. Ils se distinguent donc des idiots absolument inutilisables et méritent une élude spéciale (fig. 56).

Le classement de ceux qui restent, c'est-à-dire des débiles intellectuels, est bien plus difficile. C'est que, à à mesure qu'on s'éloigne du type d'idiot complet et d'imbécile, les déviations fonctionnelles de la vie psychique se multiplient et se diversifient à l'infini. Ainsi, cliniquement,

^n assiste rarement à révolution d'une débilité intellec-

tuelle pure, sans

mélange avec d'autres manifestations

rj4 ALIÉNÉS ET ANORMAUX

morbides du sens moral, de la volonté, etc.. C'est, d'ailleurs, dans ce vaste groupe de déjjiles que se retrouvent les représentants de tous les degrés du déséquilibre intellectuel ou de la dégénérescence mentale ; c'est parmi eux que se recrutent les enfants mélancoliques, maniaques, déments précoces, Tous moraux, psychasthéniques, hystériques, épileptiques, etc. (fig. 57).

Nous avons vu les résultats obtenus .actuellement en France dans les établissements consacrés à l'assistance des enfants mentalement anormaux : en raison du mode de recrutement, 7o p. 100 sont absolument incurables et 23 p. 100 sont plus ou moins utilisables. Changeons le mode de recrutement, multiplions les écoles spéciales, donnons aux 40.000 anormaux de France l'éducation qui leur convient et nous arriverons très probablement à renverser ces proportions ; c'est-à-dire, nous obtiendrons 75 p. iOO qui arriveront à vivre, à peu de chose près, de la vie de tout le monde, à exercer un métier et à se suffire, tandis que le déchet absolument inutilisable n'atteindra que 23 p. 100. Sur 40.000 anormaux, 30.000 rentreront dans les rangs de la société... Ce pronostic n'est pas une parole en l'air. L'expérience de l'Allemagne, qui utilise depuis plus de vingt ans ces écoles spéciales sur une large échelle, est là pour autoriser un pronostic aussi favorabi» Les recherches de M""^ Fuster, une institutrice française qui est allée à Berlin étudier la question sur place, viennent aussi à l'appui de cette manière de voir.

En se plaçant donc rien que sur le terrain économique, la société a grand avantage à élever au mieux de leurs vèrilahlos intérêts, lou>i les enfants anormaux, depuis

l'idiot le plus profond jusqu'au dégénéré supérieur. Le principal est de ne pas gaspiller ces bienfaits de Téducation et de les graduer en rapport avec le rendement possible. C'est ainsi que l'idiot profond, incurable, n'a besoin que d'être gardé proprement dans un local propre, tandis que, pour le dégénéré supérieur, il faudra s'ingénier à trouver les méthodes médico-pédagogiques les plus perfectionnées, sans lésiner sur la dépense.

Fig. 58. — Idiots microcéphale et macrohydrocéphale de la collectioii de Broca (d'après le D"" A. Marie, in Traité intern.).

Les efTorts faits surtout au profit des imbéciles et des idiots n'ont guère donné les résultats qu'on aurait pu obtenir s'ils avaient été employés pour des enfants moins gra- "vement atteints. Ainsi, d'après une statistique fournie au ministère de l'Intérieur par le directeur de Bicétre, de 1882 à 1906, en vingt-quatre ans, sont sortis de l'école de Bicôtre 42 enf;ints après y avoir appr'is im métier leur permettant de gagner leur vie au dehors. Quand on réfléchit au nombre total d'enfants passés à l'asile pendant ce

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laps de temps et aux sommes considérables qui ontétédépensées pour celte école en vingt-quatre ans, le résultat apparaît plutôtmaigre. lUeseraitcertainement encore davantage si on voulailsedonner la peinederechercherde très prèset sérieusement ce que sont devenus ces 42 « rescapés » de Bicêtre. La division des filles annexée à Bicôtre (Fondation Vallée) donne des résultats analogues. A la Salpêtrière, les succès obtenus à Técole d'épileptiques et d'idiotes sont peu brillants, toujours pour la même raison : les efforts médico-

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Fig. o'J. — Cerveau didiot microcéphale comparé à un cerveau d. dimension normale (d'après le D"' A. Marie, in Traité in lern.).

pédagogiques se concentrent sur une population d'enfants dont les trois quarts sont, de l'avis de tous, irrémédiablement incurables. Là où il n'y a rien, le roi perd ses droits (fig. 58 et o9).

En résumé, les 40.000 enfants anormaux se divisent on deux grands groupes au point de vue du rendement économique et social : 1" les perfectibles et utilisables et 2" les non jierfectibles et non iitilimbles. Pour ces derniers, de simples garderies propres, à la campagne, sous la surveillance de gardiens, suffisent largement; là, point n'est besoin d'avoir des écoles, des instituteurs, etc.. Rien

que par cette mesure, la dépense serait déjà sensiblement diminuée.

Pour les perfectibles, deux catégories sont à établir : l'une, comprenant des perfectibles qu'il faut dresser dans des internats appropriés munis d'un personnel médico-pédagogique bien préparé et l)ien armé pour sa tâche ; l'autre, composée d'enfants dont les anomalies intellectuelles peu- \ ent être redressées par des leçons données dans une annexe spéciale de V école de leur commune ou quartier, annexes soumises à une direction médico-pédagogique, dette division pratique correspond, d'ailleurs, exactement aux diverses modalités cliniques d'enlants mentalement anormaux.

Ce qui peut et doit intéresser le grand public, ce sont les principales causes susceptibles d'engendrer les anomalies mentales chez les enfants. Mais avant d'aborder ce sujet, je crois utile de rappeller ce qu'on entend sous le nom dV;îfant anormal. On appelle généralement ainsi l'enfant qui diiTère trop au point de vue intellectuel et moral des autres enfants de son âge, de son milieu, de ses conditions ethniques. Ainsi, nous connaissons tous des enfants qui, comparés à leurs frères et sœurs, sont en retard, soit pour apprendre les notions les plus élémentaires, soit pour comprendre certains jeux. D'autres se font mettre complètement à part à cause de leur caractère : ils sont sauvages, solitaires, s'écartent de tout le monde. Plus tard, ces enfants-là se distinguent encore des autres à l'école : leinstituteurs ou institutrices, les professeurs n'arrivent ;i rien de bon avec eux, soit à cause de leur indiscipline, soit parce que leur intelligence n'est pas sufïisamment développée et ne leur permet pas d'apprendre comme les autres Si ces enfants appartiennent à la classe pauvre de la société, ils sont obligés d'aller en apprentissage dans les ateliers, et là encore on constate qu'ils sont absolument différents des autres enfants : ils n'apjjrennent rien. En un mot, on appelle enfant anormal celui qui est « tout autre », qui ne ressemble pas, au j)oint de vue de ses facultés intelle<-

tuelles et morales, à un enfant de son milieu, de son éducation et de sa race. Or un enfant anormal qui est « tout autre )> est comme un petit « aliéné », au sens strict du mot latin alieniis qui veut dire « différent ». Et, de fait, beaucoup d'enfants anormaux ont en eux des germes de la folie qui se développent plus lard, si les circonstances sont favorables.

Y a-t-il beaucoup de ces enfants en France ? Cette question vient d'être étudiée par moi dans le chapitre précédent. Nous avons constaté que dans les établissements tels que Bicôtre, la Salpétrière, et tant d'autres qui existent en France, on compte actuellement 4.4o3 enfants en traitement. Sur ce nombre, il y en a près de 1.340 appai'tenant exclusivement au département de la Seine. Qu'est-ce qui caractérise ces enfants ? C'est la gravité de leur état mental : ce sont des enfants dont l'anomalie psychique est tellement importante, que leurs parents ou leurs proches ont tenu à s'en débarrasser. On peut dire que ces 4.453 sujets sont totalement incurables dans une proportion de 75 à 80 p. 100.

D'autre part, d'après une enquête, relatée plus haut, de la commission instituée au ministère de l'Instruction publique, on peut évaluer le nombre des enfants anormaux existant dans nos écoles au moins à 31.791. Ce chiffre représente le nombre des enfants anormaux libres, c'est-à-dire de ceux pour lesquels on n'a rien fait jusqu'à présent pour les soigner, les transfor'mer et les rendre utilisables.

Ceci indique une situation assez grave, puisqu'en additionnant les deux chiffres précédents, on arrive au total de près de 40.000 enfants anormaux existant actuellement en France, pour lesquels, somme toute, on n'a pas fait grand'-

chose. Les uns sont incurables. Quant aux autres, il n'existe encore aucune institution qui permette de s'occuper utile ment de leur éducation et de leur instruction.

Du reste, ce chiffre de 40.000 est très au-dessous de la ' vérité, car, sans entrer dans les difficultés de la statisti- 3 que, je dois dire qu'il existe beaucoup d'enfants dont les i anomalies sont ignorées de leurs parents. Je connais personnellement beaucoup de familles dans lesquelles il y a de petits enfants dont le caractère est très étrange : ils sont tristes, solitaires, et les parents mettent souvent ces singularités sur le compte de la « sagesse ». Ils ne veulent ou ne peuvent voir dans cette manière d'être une anomalie psychique. D'autres enfants sont trop agités; les parents les appellent des « écervelés », des « diables » ; en réalité, ces petits donnent trop de difficultés pour leur éducation, ils sont trop violents dans leurs jeux, trop insupportables ; ce sont des enfants atteints d'une sorte d'excitation cérébrale dont il aurait fallu s'occuper tout spécialement. Il y a encore des enfants qui ont des idées fixes, des idées bizarres : l'un s'imagine qu'il va inventer f|uelque chose; un autre est hypocondriaque : il se croit atteint de toutes sortes de maladies. On ne fait pas assez attention à ces particularités, et, plus tard, on est tout surpris de se trouver en présence d'un adolescent, d'un jeune homme «m même d'un homme atteint d'une maladie mentale constituée. Si on ajoutait le nombre de ces petits malades nuconnus à celui des anormaux actuellement connus, on arriverait certainement au chiffre de 50.000 enfants nécessitant une éducation et une instruction à part.

J'aborde maintenant l'étude des causes capables d'en-

gendrer les anomalies psychiques chez les enfants. Je divise ces causes en deux catégories : celles qui exercent leur action avant la naissance, et celles qui interviennent après la naissance.

Parmi les causes pouvant exister avant la naissance, une des plus importantes est certainement Y/ié»'édité. Comment agit-elle ? Il ne faut pas s'imaginer qu'hérédité veut simplement dire « transmission des qualités des père et mère aux enfants » ; son influence remonte beaucoup plus loin : l'hérédité tient quelquefois aux qualités de la race à laquelle les père et mère appartiennent.

Vient ensuite l'influence de la famille. En ce cas, la transmission peut être directe, l'anomalie de l'enfant provenant en droite ligne du père ou de la mère ; elle peut être indirecte, l'anomalie provenant par exemple du grandpère, sans que le père ou la mère en aient présenté. Comme exemple de cette hérédité indirecte, je puis citer l'observation suivante. Deux enfants de la même famille, l'un âgé de cinq ans et demi, l'autre de deux ans et demi, n'arrivaient pas à apprendre à parler. Pourtant, ils entendaient bien les bruits ; et leurs oreilles examinées par des spécialistes ne présentaient absolument rien d'anormal. Le père et la mère, très intelligents, parlaient parfaitement bien. On a fini par trouver parmi les ascendants un oncle légèrement débile et bègue. C'était 1' « oncle à héritage » : il s'était produit vraisemblablement chez eux, en vertu de cette hérédité indirecte, un arrêt de développement d'une certaine partie du cerveau, correspondant au centre de la parole.

Bien entendu, l'état de la mère et du père joue un rôle prépondérant. Qu'est-ce qui importe dans l'état des père et mère, au point de vue de l'hérédité et de la transmission des anomalies? Ce sont: leur condition sociale, leur santé,

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leur profession. Tous ceux qui s'occupent des enfants anormaux ont constaté que la condition sociale à laquelle appartiennent le père et la mère jouent un rôle énorme dans la production des anomalies chez les enfants. C'est ainsi que le plus grand nombre des enfants anormaux se trouve chez les pauvres. Chez les riches, surtout lorsque la fortune date de plusieurs générations, ces enfants anormaux sont infiniment plus rares, La misère physiologique, conséquence de la misère sociale, favorise, par conséquent, la naissance des enfants anormaux.

Certaines professions des parents jouent également un rôle important dans la production des anomalies psychiques chez les enfants. Personnellement, j'ai fait il y a quelques années une enquête sur les professions des parents des 147 filles anormales traitées à la Salpètrière. Parmi ces enfants, j'en ai trouvé 18 dont le père maniait surtout le ploml; et la céruse : c'était donc l'intoxication saturnine qui pouvait être incriminée. Dans deux autres cas, il s'agissait de l'intoxication professionnelle des parents par le mercure. Il y avait ensuite deux cas d'intoxication par des poussières: parents exerçant comme chiffonnier, comme polisseur' sur métaux. Dans l'ensemble, j'ai trouvé une proportion assez importante, presque de 13 ou 14 p. lUO, d'enfants dont les parents exercent une profession insalubre. Une autre remarque que j'ai faite est celle relative à la fréquence considérable de la profession qu'on appelle «journalier ». Je me suis demandé quelle était la relation entre cette profession des parents et l'anomalie infantile, et j'en ai trouvé deux explications : la première, c'est que pour accepter cette situation, il ne faut être ni ti-ès aisé, ni très intelligent ; que les gens qui ne savent pas d'autre métier ont généralement une intelligence au-dessous de la moyenne ; et, la seconde, c'est que cette profession ne nourrit guère

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LES CAUSES DES ANOîttALIES MENTALES INFANTILES 163

son homme. La misère sociale entraîne la misère physiologique avec toutes les conséquences de celle-ci.

Vient ensuite l'influence de Tétat de santé du père et de la mère. J'ai fait, à cet égard, une petite enquête sur 57 cas d'enfants anormaux examinés par moi à la consultation externe de l'Asile du sauvetage de l'enfance. Sur ce nombre, j'ai trouvé 49 cas dans lesquels le père ou la mère, ou tous les deux, étaient malades. Dans 28 cas, c'était le père seul qui était malade, et dans 20 cas c'était la mère seule ; dans un seul cas, le père et la mère étaient malades tous les deux. Les résultats de cette enquête contribuent à élucider ce problème : dans la transmission héréditaire, qui joue le rôle le plus important, le père ou la mère ? Les chiffres obtenus par nous paraissent mettre tout sur le compte du père et lui attribuer une influence prédominante dans la genèse des anomalies chez les enfants. Cette opinion a été soutenue pendant longtemps par beaucoup d'anthropologistes et de biologistes, parmi lesquels Orchanski. D'autres auteurs, comme Baillarger, ont soutenu, au contraire, que le rôle le plus important dans la transmission héréditaire des anomalies appartient à la mère. 11 importe aussi de savoir quelle est la maladie du père ou de la mère qui joue le rôle prédominant dans la production des anomalies psychiques chez un enfant. Mon enquête personnelle m'a permis de trouver chez le père l'alcoolisme 12 fois, et chez la mère les affections nerveuses (hystérie), 14 fois. On observe aussi 11 fois des maladies nerveuses chez le père, mais ce sont des affections organiques, telles que : ataxie locomotrice, paralysie générale, affections extrêmement graves du système nerveux et qui ont surtout pour causes la syphilis, l'alcoolisme, le surmenage.

L'action des tares doubles, existant quand le père et la mère sont malades en même temps, doit être également

164 ALIEISES ET ANORMAUX

envisagée. A ce point de vue, il faut examiner la question des mariages entre cousin et cousine appartenant à une famille dans laquelle il y a des tares physiologiques. L'expérience clinique semble avoir prouvé ceci : les cousins germains qui se marient sans apporter de tares, ne courent aucune espèce de risque au point de vue des anomalies de leurs enfants. S'ils apportent des tares légères, il y a des chances de corriger les conséquences de ces dernières par une hygiène appropriée. S'ils apportent des tares graves, ils })Ourront engendrer des enfants anormaux. La règle suivante s'applique indifleremment aux unions consanguines ou non : un homme et une femme qui ont des tares graves dans leurs familles risquent, en se mariant, d'avoir des enfants sourds-muets, nerveux, épileptiques, ahénés...

Indépendamment des facteurs d'ordre héréditaire, il faut envisager les causes qui interviennent pendant la naissance et pendant que la mère porte son enfant. j

Les coups que la mère peut recevoir, ses chutes acci- i dentelles, ses crises de nerfs, son état d'infection ou d'intoxication peuvent retentir sur l'état de l'enfant en troublant sa circulation. Les chagrins de la mère agissent certainement aussi sur l'état de l'enfant, puisque sous leur influence les vaisseaux sanguins se resserrent ; or, ce resserrement des vaisseaux de la mère retentit fatalement sur l'appareil circulatoire de l'enfant et trouble ainsi sa nutrition. Après ces causes, il faut tenir compte de certains accouchements laborieux pouvant déterminer des méningites latentes qui se manifesteront ultérieurement par des accidents nerveux ou psychiques plus ou moins graves.

Après la naissance de l'enfant, les causes qui peuvent intervenir pour créer chez lui des anomalies mentales sont : r les erreurs d'éducation ; 2° les troubles de la croissance, et 3° les maladies diverses survenant pendant le développement physique et intellectuel du sujet.

Parmi les causes d'ordre éducatif, j'insisterai surtout sur les mauvais traitements qu'on inflige parfois aux enfants. J'ai eu l'occasion d'observer beaucoup de ces petites victimes à l'Asile du sauvetage de l'enfance. J'ai remarqué, notamment, que ces enfants sur lesquels s'est exercée la cruauté des parents arrivent à l'asile dans un état d'épuisement physique et d'anémie très avancés. Au point de vue inlellectuel, on est frappé par leur apparence d'abêtissement et de stupidité, au point qu'on est tenté de porter sur eux le diagnostic d'idiotie profonde. Or, chose remarquable, il suffît souvent d'une quinzaine de jours de soins convenables dans un asile, pour que l'état physique et mental de ces enfants change du tout au tout. Je reviendrai d'ailleurs sur cette question dans un chapitre ultérieur.

A côté de ces petits martyrs, il y a des enfants qu'on traite trop bien, et les enfants gâtés fournissent un contini^ent assez important d'enfants anormaux. Cela se conçoit : les enfants auxquels on accorde tout ce qu'ils veulent, manquent de force de résistance dans la vie. Lorsque plus tard ils se trouvent aux prises avec les difficultés réelles de Tcxistence, ils n'ont aucune espèce de ressort, ni d'énergie : ce sont les enfants qu'on a trop gâtés et dorlotés pendant leurs premières années de la vie, qui deviennent ultérieurement des neurasthéniques, des individus sans énergie, succombant aux premières difficultés qu'ils rencontrent sur leur chemin.

Nous connaissons aussi des enfants qu'on pousse trop dans leurs études, dont on veut faire des sujets d'élite quand même, qu'on bourre de toute espèce de choses scientifiques ou littéraires, alors qu'ils n'ont aucune espèce de dons naturels pour des travaux intellectuels. Pendant un certain temps, ces enfants paraissent remporter des succès. Arrive ensuite un âge où ils succombent sous le poids des exigences ; leur intelligence faiblit et parfois môme disparaît irrémédiablement.

Il faut se méfier aussi de ce qu'on appelle les enfants prodiges. J'ai personnellement connu un homme d'une assez jolie situation qui, pendant la période scolaire de sa vie, s'était fait remarquer par des aptitudes intellectuelles prodigieuses: rien qu'au lycée de X... oîi il passait pour un phénomène, il avait remporté 97 prix. A la fin de ses études si brillantes, se déclara chez lui une affection psychique : la peur de ne pas réussir dans le monde. Cette phobie devint une obsession assez grave pour l'empêcher de s'occuper de quoi que ce soit et pour nécessiter son isolement dans une maison de santé pendant plusieurs mois.

Pendant la période de la croissance, le trouble de développement de divers organes peut retentir sur l'état nerveux et psychique de l'enfant. Ainsi, par exemple, lorsque la glande th3Toïde s'arrête dans son évolution, on voit les chairs de l'enfant devenir bouffies et gonflées. La face s'arrondit et prend l'expression stupide. Les membres gonflent. L'enfant devient ce qu'on appelle un « idiot myxœdémateux ».

La santé peut être troublée chez les jeunes filles par la chlorose ou l'anémie. Il en résulte un désordre se manifestant souvent par toutes sortes d'accidents nerveux. Déjà, normalement, au moment de la croi-ssance, les jeunes filles changent de caractère: les unes deviennent très impres-

sionnables, exubérantes, coquettes, éprouvant le besoin de montrer à tout le monde les sentiments nouveaux dont leur cœur déborde ; les autres se renferment, au contraire, trop, deviennent tristes, taciturnes et apathiques. Cette crise normale dure quelque temps, puis la jeune fille ne tarde pas à reprendre possession d'elle-même ; elle se ressaisit, met de l'ordre dans ses sentiments. Lorsc[ue l'évolution physique s'est opérée sans troubles, normalement, tout rentre bientôt dans l'ordre. Mais si l'anémie s'aggrave, si Torganisme est trop affaibli, on voit l'état psychique anormal persister. Bien des jeunes filles contractent alors à cette occasion des maladies nerveuses et mentales.

Un dernier groupe de causes d'anomalies est constitué par certaines maladies infantiles, le plus souvent d'origine infectieuse ; les plus fréquentes sont la méningite, la fièvre typhoïde, la grippe.

Quelles conclusions tirer de la connaissance de toutes ces causes ?

1° On doit éviter notamment certaines unions qui risquent de produire des enfants anormaux ;

2" Par une Ingiène rigoureuse on peut se soustraire à l'action de beaucoup de maladies infectieuses qui troublent le développement de l'organisme infantile ;

3° Enfin, lorsqu'on est averti que l'enfant est prédisposé à des anomalies nerveuses ou mentales, on a la ressource d'une éducation et d'une hygiène appropriées.

ENFANTS MARTYRS

Il ne se passe pas de jours sans que les journaux nous rapportent quelque histoire navrante d'enfants martyrisés par leurs proches. Qui saura ce qui se passe dans l'âme de ces enfants maltraités et en danger moral qui souffrent dans un coin reculé d'un taudis malsain, qui subissent dans la promiscuité d'alcooliques, de débauchés, de détraqués et parfois de véritables aliénés, toutes les flétrissures, toutes les violences.^ Et ces victimes innocentes de bouireaux conscients ou inconscients ne peuvent-ils ré|)éteipour leur compte ces paroles que Victor Hugo fait dire à une pauvre rosse de cheval maltraité :

Compter les coups de fouet que je reçois serait Compter combien d'oiseaux chantent dans la forêt... Jai faim, j'ai soif, j'ai froid : je ne suis pas féroce, Mais je suis malheureux...

Depuis douze ans, j'ai pu observera l'Asile du sauvetage de l'enfance plus de mille de ces enfants que Jules Simon appelait si justement « orphelins dont les pères sont vivants ». Que valent-ils physiquement et moralement?

Ce qui m'a toujours profondément impressionné, c'est l'élai dans lequel se trouvent ces malheureux au moment

ENFANTS MARTYRS

OÙ ils sont arrachés à leur milieu malfaisant. Dans une proportion de 90 p. 100, ils sont maigres, faibles et anémiés au plus haut degré ; ils personnifient la misère physiologique dans son expression la plus lamentable. Eh bien ! chose curieuse, il suffit souvent à la grande majorité de ces enfants de vivre pendant huit à quinze jours dans une maison où ils sont convenablement nourris, vêtus et logés, pour qu'une transformation surprenante s'opère. En une semaine ou deux, ces enfants gagnent en poids huit à dix fois plus que les enfants normalement élevés ayant le même âge. 11 semble que l'organisme de ces petits martyrs, arrêté pendant longtemps dans son besoin de se développer, se précipite sur Fair et la nourriture pour rattraper le temps perdu...

Un certain nombre, toutefois, sont atteints plus gravement, et chez 30 p. 100 environ on trouve les diverses manifestations de la scrofule, cause prédisposante du rachitisme et de la tuberculose. Les enfants de cette catégorie ont la face bouffie, la lèvre supérieure gonflée, les extrémités froides, les ganglions lymphatiques tuméfiés... Quelques-uns sont au début d'une tuberculose pulmonaire, lente, torpide, sans vives réactions...

L'histoire delà petite X..., rachitique par privation de nourriture et de soins, est un exemple frappant de ce que peut faire la bienfaisance en faveur des enfants maltraités, gravement atteints dans leur santé physique.

Fig. 60. —Enfant martyrisé par sa bellemère. Il présente au niveau de l'abdomen une vieille cicatrice de brûlure faite par la marâtre.

170 ALIÈNES KT ANORMAUX

Imaginez un petit être au visage contracté par la douleur et la crainte, sale, couvert de vermine ; ses cheveux, en paquet inextricable, étaient habités par des poux ; sa peau était parsemée de zébrures et d'ecchymoses provenant de coups ; son ventre était énorme ; ses membres, faibles, contractures, présentaient des nodosités rachitiques. Quand on essayait d'allonger les jambes, on arrachait à Tenfant des cris de douleur, La température du corps n'était que de 33''9, au lieu de 37". Tout indiquait la misère extrême de l'organisme, conséquence de négligences coupables et de tortures criminelles...

Enlevée de l'enfer où elle devait infailliblement périr, cette petite fille fut envoyée pour de longs mois dans un 1 sanatorium marin... Un an après, elle était méconnaissable : non seulement son poids et sa taille avaient considérablement augmenté, mais les membres, autrefois grêles et noués, étaient devenus pleins et déliés; l'enfant se tenait fièrement sur ses jambes ; échappée au martyre et à la mort qui l'attendaient chez ses monstrueux parents, toute son apparence exprime aujourd'hui la santé, la vigueur et le bonheur de vivre...

Tous arrivent au port de sauvetage avec une âme meurtrie, comme éreintée de douleur et de fatigue... Au premier interrogatoire, ils produisent l'impression d'êtres mentalement débiles, tellement leur air est hébété, leurs réponses sont nulles et leur attitude stupide...

Or, de même que nous avons vu se transformer rapide* ment leur état de misère physique, de même se transforme leur manière d'être intellectuelle, sous la simple influence de quelques bons soins élémentaires : en quelques jours,

ENFANTS MARTYRS

leur masque d'hébétude et de stupidité tombe, leurs yeux s'animent, leur langue se délie, et tels de ces êtres sur lesquels on était tout d'abord tenté de porter un diagnostic de faiblesse mentale ou d'imbécillité se révèlent souvent comme ayant une intelligence normale. C'est là un des points les plus curieux de la psychologie des enfants martyrs...

Hélas ! tous n'ont pas une psychologie normale, et quelques-uns, sur lesquels pèse lourdement une hérédité d'alcooUsme, de syphiUs, de tuberculose, de détraquement cérébral ou de folie véritable, ont en eux les germes de la dégénérescence mentale... Il eût été étonnant qu'il en fût autrement.

Parmi ces dégénérés, on trouve de petites débiles, vicieux, instables, vagabonds, qui, pour la plupart, s'améliorent avec le temps et finissent môme à la longue par devenir d'assez bons sujets. A titre exceptionnel, il y a des déchets graves, ce qui est fort naturel...

Une seule fois je me suis trouvé en présence d'un véritable délire mélancolique, avec idées et tentatives de suicide. C'était un petit bonhomme dont le père, un buveur d'absinthe, exalté et bizarre, se mit en concubinage avec une femme qui maltraitait horriblement l'enfant de son amant. Les souffrances de toute sorte avaient

Fiitf. 61. — Enl'anl martyrisé par la maîtresse de son père. Fils d'absinthique, il est né avec une infirmité :

alîsence congénitale du péroné gauche.

rendu ce malheureux, âgé de huit ans, triste et extrêmement émotif. Il ne songeait plus qu'à mourir et il attenta deux fois à sa vie. Sauvé des griffes de la terrible concubine, il chercha quand même à en finir avec Texistence et à se jeter à la mer. 11 y réussit un jour, mais il fut retiré à temps par un douanier. Avant de faire cette dernière tentative, il rédigea ce petit mot : t\

« Je suis tout seul. Ma mère est morte, mon frère est ^1 loin. Je veux mourir. Mon jour est là, dans la mer... »

L'examen de ce gamin me révéla une dégénérescence ph3'sique et mentale profonde. Son avenir est des plus inquiétants.

On devine, d'après ce qui précède, combien est complexe le problème de l'assistance des enfants martyrs ou moralement abandonnés. 11 y a parmi eux beaucoup d'éléments sains qu'il faut seulement mettre dans des conditions favorables de développement physique et moral pour les transformer en forces sociales vives et utiles. C'est la grande, l'immense majorité. Quelques autres sont des malades qu'il faut traiter dans des établissements appropriés à leur affection : aux uns convient le sanatorium marin, aux autres une école de rééducation morale. En suivant attentivement toutes les indications, l'assistance publique ou privée, qui a assumé la tâche d'élever des milliers d'enfants moralement abandonnés, peut obtenir des résultats excellents.

Mais, de tous les moyens, celui qui réussit le mieux à la plupart des enfants martyrs, c'est le placement familial et rural. En mettant ces êtres physiologiquement appauvris, lymphatiques, menacés de tuberculose, au grand air de la campagne, et cela pendant de longues années ; en les

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nourrissant largement, en réglant leur vie de façon à ce que le repos physique et moi'al alterne harmonieusement avec un travail sain ; en habituant ces entants à la propreté sous toutes ses formes, on les préservera, eux aussi, aussi sûrement qu'il est possible de le faire à l'heure actuelle, des atteintes de la tuberculose...

D'autre part, en arrachant de bonne heure ces malheureux d'un milieu où ils ont continuellement devant les yeux des exemples de débauches, en ayant soin de les faire élever dans une famille de paysans sobres et honnêtes, on fera ce qui est humainement possible pour les préserver des vices...

Amener ces enfants à aimer la vie famihale des paysans, à s'y attacher définitivement, tel me paraît le meilleur des remèdes aux conséquences des maux endurés par ces petits martyrs.

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