‹ Aliénés et anormauxChapitre 2 sur 39 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Dans ce volume se trouvent réunis des articles publiés par moi au cours de ces dernières années sur les « aliénés » et les « anormaux », dans le Bulletin Médical, Le Matin, Le Temps, La Revue des Deux Mondes. Nous avons pensé, mon éditeur et moi, qu'une pareille collection psychiatrique, illustrée dans la mesure de nos moyens, pouvait être utilement parcourue non seulement par des médecins non spécialisés dans l'étude des maladies mentales, des sociologues, des juristes, mais aussi, et surtout, par des pédagogues que le problème des anomalies psychiques doit intéresser aujourd'hui d'une façon en quelque sorte directe et professionnelle.

Nul didactisme, nul système préconçu n'ont présidé à la rédaction de ces entretiens presque familiers, écrits avec le souci unique d'être compris du public éclairé et cultivé.

D'" Jacques Roubinovitch.

QU EST-CE QUE LA FOLIE

Le grand public a peur des fous, dont il ignore tout d'ailleurs. Les préjugés plusieurs fois séculaires entretiennent chez lui ce sentiment de peur que tous les progrès réalisés depuis un siècle dans l'assistance des aliénés n'arrivent pas à atténuer. Cette victoire permanente de l'ignorance ne peut pourtant pas prétendre à l'éternité. Dans l'intérêt de la collectivité, il faut que la masse commence à voir clair dans le grave problème de la folie. La question vaut, par son importance sociale, celle de tout autre fléau, celle de la tuberculose, par exemple.

Faire connaissance avec les fous, essayer de savoir le pourquoi de leurs idées baroques ou de leurs actes dangereux, essayer de les reconnaître tout au début de leur trouble cérébral, alors qu'il est encore temps de les préserver et de préserver leur entourage de leurs méfaits, de les faire soigner avec succès, de les guérir, tout cela devrait devenir le strict devoir de chacun, devoir d'humanité et de solidarité sociale.

Qu'est-ce donc que la folie ? Xos ancêtres disaient que la folie est une maladie de l'âme. Cette définition a le tort de rapprocher deux termes (jui ne peuvent avoir entre eux

RoiIBliN'OVlTCH. 1

AI.IENKS F/r ANORMAUX

un rapport clair : en effet, ridée toute matérielle de maladie essaie dans cette expression de s'appliquer à Tidée toute spirituelle qu'exprime le mot « âme ».

Et si la folie est une maladie de Tàme, que peuvent pour soulager les fous, les pauvres humains qui n'ont jamais, qui ne peuvent pas avoir, une idée claire de ce que c'est qu'une âme ? Les dieux ou les démons, les puissances

Fig. 1. — Cerveau de Gauss, célèbre mathémalicien, vue latéraU'; (R. Wagner).

F. lobe frontal; — P, lobe pariétal; — G, lobe occipital: — T, lobe temporal: — C, cervelet; — S, scissure de Sylvius: — R. sillon de Kolando ; — n', a-, a', circonvolutions frontali s supérieure, nio)enne et inférieure; — .\, circonvolution frontale ascendante: — fi, circonvolution pariétale ascendanie; — b', h-, h^. circonvolutions pariétales supérieure, moyenne et inférieure; — c', c-, c', circonvolutions temporales supérieure, moyenne et inférieure; — d', d-, d^. circonvolutions occipitales supérieure, moyenne et inférieure.

supérieures et immatérielles, en un mol. y peuvent seules quelque chose. Ainsi sont devenus sacrés ou réprouvés aux yeux de la foule les hommes atteints de graves troubles mentaux. Ainsi est née cette opinion encore très répandue que les médecins, si savants soient-ils, sont impuissants à guérir- la folie, et que d'ailleurs la folie ne se guérit jamais, si ce n'est par miracle.

Nous, les médecins modernes, nous partons d'une idée

QU EST-CE QUE LA FOLIE

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Fig. 2. — Structure de l'écorce du cerveau (grossissement 65 d.. Meynert).

A. — 1, couclics (le peliU corpuscules, spécialeriieut de nature névroglique; — 2, couches de petiles cellules pjramidales; — o, couches de grosses cellules piramydales ; — ■ 4, couches de petits corpuscules irréguliers, occupée dans certaines régions par des cflhdes i/éanles: — 5, couche de corpuscules fusiformes; — m, couche l)lanche ou médullaire.

B. — Grosse cellule pyramidale isolée ou cellule géante (Cliarcol). «, corps de la cellule; — 6, soa i)rolongement basilalre; — c, fibres blanches de la circonvolution.

plus simple, plus terre à terre, et j'ose le dire, beaucoup plus claire.

Fig. A. — La neurone (d'après Ramon y Cajal).

a. dcndrite ascendante; — é, dendriles basilaîrcs; — c, collatérales du cylindraxc.

Sans nier en aucune façon le mystère qui enveloppe tout ce qui a Irait aux facultés humaines supérieures, à leur jeu, anormal ou même normal, nous disons, nous souvenant de ce que nous avons constaté expérimentalement : la folie est une maladie de l'écorcedu cerveau.

Mais il faut rappeler à l'esprit du lecteur ce que c'est que le cerveau de l'homme.

Imaginezune masse de substance ondulée, grise à la surface, blanche au centre, divisée par le milieu en deux parties et occupant toute la cavité du crâne (v. fig. 1).

La surface de cette masse molle est parcourue, sillonnée par un nombre considérable d'enfoncements profonds qui la divi-

qu'est-ce que la folie? 5

sent en autant de monticules, les uns allongés, les

Fig. 4. — Autre apparence de neurone (d'après Yan Gehuchten).

A remarquer les prolongements protoplasmiques multiples irréguliers et divisés a ; le prolongement cylindraxile b est uui(|ue et régulier.

autres contournés. On dirait l'intestin grêle d'un enfant, enroulé sur lui-même en tous sens et formant une masse

t) AIJKNKS ET ANORMAUX

ovale. On dirait encore un ballon, obligé de se froncer de tous les côtés pour pouvoir se loger dans l'espace restreint que lui offre le crâne.

Et c'est cet organe, cette masse gélatineuse aux mille collines, qui contient dans sa couche superficielle, dans son écorce, comme disent les anatomistes, des cellules microscopiques appelées neurones (v. fig. 2, 3, 4. o et G). Chaque neurone ressemble à un animalcule ayant son petit corps, d'où s'échappent à la manière des bras et des jambes, des prolongements plus menus les uns que les

Fig. 5. La cellule nerveuse cl ses prolongements (schéma), c, cylindrdxe ou axone. — Pp, prolonj^emoiits protoplasniiques.

autres. Ces cellules vivent les unes à côté des autres et semblent se mettre en contact ou s'isoler, selon les besoins. Comment ? Xous l'ignorons encore. Mais leur fonction paraît comparable à celle des plaques photographiques les plus sensibles : elles retiendraient et accumuleraient les impressions qui arrivent au cerveau par tous les sens. Puis, quand cela serait nécessaire, certaines de ces

QU EST-CE QUE LA FOLIE

cellules se mettraient en contact par l'intermédiaire de leurs prolongements, pour associer des impressions accumulées, pour former des idées, pour formuler des désirs et pour transformer des désirs en actes.

Fig. 6. — Neurone isolé. Connexions des neurones entre eux. c, cylindraxe. — P/j. prolongements iirotoplasmii(ues.

Si les choses se passent ainsi, quel admirable organe est donc le cerveau ! On le comparerait volontiers à un vaste, un immense bureau de poste, de télégraphe et de téléphone, oij des milliers d'employés, représentés chacun par un neurone, travaillent constamment, reçoivent sans cesse des lettres, des dépêches et des messages, et les transmettent tous à leur destination utile. 11 a fallu des siècles de recherches laborieuses et minutieuses faites par des milliers d'anatomistes et de physiologistes pour arriver à

ALIENKS I:T ANORMAl X

élayer avec vraisemblance l'hypothèse que je viens d'exposer.

Le fonctionnement infiniment complexe du cerveau est, je ne saurais trop le répéter, encore plein de mystère ; mais ce qui paraît certain, c'est que l'intégrité de cet orp^ane et la régularité de son fonctionnement sont en général indispensables à la production et à l'expression normale des idées. Voilà une vérité banale pour les savants et qui devrait l'être aussi pour tous les hommes.

Ma

Cette notion que l'intégrité intellectuelle suppose l'intégrité matérielle des neurones de lécorce cérébrale est tellement vraie, qu'on ne fait guère sérieusement aujourd'iiui l'autopsie d'un fou sans trouver • dans son cerveau une lésion quelconque Fjo.. 7. cei- ^ui explique l'existence de ses troubles

fuie pyrami- mentaux.

dale atrophiée

dansuncasde Une folie très répandue actuellement

ramollisse- i , •.,, i i • , . i

ment cérébral. "^^^^ "^^^''^ societé, la paralysie générale

Collection du progressive, maladie de ceux qui usent

D^ A. Marie ! , , ,, , , ,

(in Traité leur chandelle par les deux bouts, est la

iniern. de meilleure preuve de ce que j'avance. On

Psyen. pathol. ' ' "'

voit cette folie-là se déclarer sournoisement, vers l'âge de quarante ans, plus souvent chez les hommes que chez les femmes. Pendant plusieurs mois, on assiste à un changement insolite du caractère. L'homme qui avait pu jusque-là être calme et ordonné, se livre sans rime ni raison à une activité extraordinaire et stérile.

QU EST-CE QUE LA FOLIE. 9

OU bien, au contraire, tombe dans une torpeur et une somnolence dont rien ne peut le tirer. Si c'est un ouvrier, il devient moins habile de ses mains; si c'est un homme qui exerce une profession libérale, il cesse d'être aussi attentif qu'avant dans ses occupations, il se trompe de dates, il égare des objets, il oublie ou néglige des affaires importantes. On assiste ensuite à un effondrement progressif de toutes les facultés : mémoire, jugement, parole, mouvements. L'homme devient peu à peu un végétal, et, au bout de quelques années, il tombe dans le gâtisme et meurt.

Eh bien ! cette terrible folie est le résultat, mille fois contrôlé, d'une lésion progressive, envahissante, de l'écorce cérébrale. On dirait un cyclone qui a passé d'un bout à l'autre de cette masse cérébrale, et qui a détruit sur son passage tous les neurones. A mesure qu'ils tombaient, leurs fonctions cessaient ; les impressions du dehors n'étaient plus perçues; les impressions accumulées autrefois s'évanouissaient; les idées, faute d'impressions, ne pouvaient plus se former. C'est cette fonte anatomique des neurones qui explique la diminution progressive de l'intelligence, du sens moral, de la volonté, jusqu'à la dégradation finale...

Une autre folie, non moins répandue, la démence alcoolique, qui s'acquiert, elle, surle zinc, offre un cas analogue ; chez les fous qui meurent de cette démence, l'écorce du cerveau a toujours été trouvée compromise par de graves lésions. Parfois, on trouve chez eux les neurones plus ou moins atrophiés. (V. fig. 7.)

D'ailleurs, comme je l'ai dit déjà, grâce aux progrès des recherches microscopiques, on découvre aujourd'hui des lésions cérébrales dans presque toutes les folies.

10 ALIÉNÉS ET ANOUMAUX

Donc, tout en avançant que nous ne savons pas tout expliquer dans les maladies mentales, nous devons considérer la folie comme une maladie ordinaire qui a sa cause anatomique — plus ou moins clairement connue — dans une lésion de Técorce du cerveau.

Et pourrait-il en être autrement, quand on réfléchit un instant aux phénomènes biologiques qui ont pour siège les neurones de cette écorce? Ils baignent dans le sang et dans la Ivmphe, comme les cellules des autres organes, "du foie ou du rein, par exemple. Dès lors, toutes les lois de la circulation s'appliquent à eux comme aux autres cellules organiques. Que le cœur se mette à mal fonctionner, qu'il envoie aux neurones trop de sang ou pas assez : ils seront congestionnés ou exsangues, et leurs fonctions de receveurs d'impressions en souffriront. Que le sang envoyé par le cœur contienne des principes nuisibles, alcopl ou absinthe, poison de la syphilis ou microbes de la gripj)e, et les neurones seront incommodés, comme les autres cellules : ils traduiront leur malaise par des troubles cérébraux, et cela plus ou moins gravement selon leur résistance.

Voilà Va, h, c de la science actuelle, et c'est cette vérité, si simple et si juste, qui a peine à pénétrer dans le grand public. C'est pourtant elle seule qui aidera notre société à résoudre d'une façon équitable les j)roblènies sociaux que soulève la plus triste de toutes les infirmités humaines.

POURQUOI DEVIENT-ON FOU

Beaucoup de braves gens qui ont imprégné leur cerveau de l'essence des vieux romans d'aventures ou qui ont suivi avec larmes et sanglots les péripéties des drames de l'Ambigu, ne sont guère embarrassés pour répondre à la question inscrite en tête de ce chapitre. Habitués à rattacher un événement quelconque à un fait qui l'a immédiatement précédé, c'est ce dernier qu'ils considèrent comme la cause. Un tel est devenu fou ; aussitôt, on trouve que quelque temps auparavant il avait eu un chagrin d'amour ou une peur, ou qu'il avait fait une perte d'argent ou un mauvais rêve, et voilà l'explication vite trouvée, selon le vieux proverbe latin : Après cela, donc à cause de cela.

Je me rappelle une histoire dont une vieille amie de ma mère berçait mon enfance. Une pauvre femme, me racontait-elle, devint subitement folle à la vue de l'incendie d'une chaumière, arrivé sur le coup de minuit, et dans laquelle, d'après ce qu'elle croyait, se trouvait son unique enfant. Pendant une bagatelle de vingt ans, la malheureuse folle, enfermée dans un asile, délira sans cesse à propos de son enfant, qui se portait d'ailleurs comme un charme. Mais survint un aliéniste de génie; il imagina ce simple stratagème : dans la cour de l'asile, il fit construire une chaumière, qu'on remplit d'étoupe et de résine ; sur le coup de minuit, pendant que la mère affolée appelait désespérément

son enfant, il fît mettre le feu à la petite baraque, et, saisissant un poupon préparé d'avance (c'était peut-être un bébé jumeau), il le montra à la folle. Après quelques cris perçants : te Mon enfant ! mon enfant!... », la mère retrouva brusquement toute sa raison et rentra chez elle, après vingt ans d'absence, comme si de rien n'était. La peur et l'angoisse d'avoir perdu son enfant l'avaient rendue folle ; l'aliéniste supprima la cause, TciTet disparut...

En réalité, les émotions plus ou moins violentes, les rêves, les pratiques de spiritisme, les coups sur la tête, le froid ou l'insolation, etc., jouent dans la production de la folie le rôle de la goutte qui fait déborder le vase, de l'étincelle qui met le feu aux poudres. La machine cérébrale, toute prête à marcher de travers ou à s'arrêter complètement, n'attendait pour cela que la première occasion, le moindre prétexte. Elle y était préparée par les vraies causes, «elles qui sont cachées aux yeux des observateurs superficiels. Dans l'immense majorité des cas, il faut accuser, d'abord et avant tout, l'héritage cérébral reçu à la naissance. Depuis plus de vingt ans, j'ai examiné plusieurs milliers d'aliénés et presque tous avaient, parmi leurs parents, tantôt très rapprochés, tantôt éloignés, des peisonnes atteintes de troubles nerveux ou mentaux plus ou moins graves. Je connais, par exemple, une jeune femme de vingt-cinq ans, belle, riche, mariée et mère de deux enfants. Depuis son enfance, elle est hantée par le désir de mourir, et elle essaye de se pendre ou d'avaler des poisons à propos de la |)lus minime contrariété. Voici ce qui explifjue ces tragiques tendances : le père de cette jeune femme avait plus de cinquante ans quand il se maria

POURQUOI DEVIENT-ON FOU

à une personne à peine âgée de dix-huit ans. C'était un homme d'un caractère sombre el triste, et, dix mois après la naissance de ma jeune malade, il se suicida en avalant du laudaïuuu et en se pendant ensuite pour s'achever plus rapidement. La prédisposition à la folie est rarement aussi

Fig. y. — Groupe d'enfants dégénérés physiquement el mentalement, engendrés par des parents alcooliques.

directe el aussi semblable. Quelquefois pour arriver aux sources du triste héritage, il est nécessaire de remonter à la deuxième, à la troisième génération : on y trouve un grand-père maternel « excentrique » ou une grand'tante paternelle « détraquée » dont les bizarreries étonnaient ou scandalisaient Tentouragc. Le tableau généalogique qui suit donne une idée de l'influence de l'hérédité psycho-

IIISTOIPvE NEl'RO-l'S^

Six enfants : 1

Neuf petits-enfants:

M"' N. née X.

Tentatives répétées de suicide :

S"est jetée deux fois dans un puits.

.NeurMsthénie.

Dix AltRIÈIiE-l'ETITS-ENFANTS :

née A'.

Inleriii'c

depuis

plus

de 30 ans

dans un asile d'aliénés.

née .V.

Inlernéc

depuis

plusdedaans

dans le

même asile

que sa sœur.

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