IQUE D'UNE FAMILLE
B. Y. née S. X.
ilu suicide. Neurasthénie.
Uige dans une cour. Décédée des suites
liute trois jours après.
m u'i'fmam il,'. Y.
suicidé
Hystérique
dégénéré
26 ans
éthéromane
.e tirant
avant
e balle
commis
evolver
un homicide
co'ur.
passionnel.
née Y.
Morphinomane internée.
Hystérique à grandes crises.
Asthmatique.
Morphinomane.
Délire
Interné à
de per-
16ans
sécution
dans un asile
hallucina-
d'aliénés.
toire.
née X.
née X.
Internée
plusieurs fois
dans les
asiles d'aliénés.
A été
interné
pendant
huit mois
dans
un asile
d'aliénés.
S'est
suicidé
à l'âge de
21 ans.
pathologique dans la genèse des troubles nerveux et mentaux chez les descendants.
J'observe aussi des fous, des épileptiques, des idiots, dont les père et mère sont cousins germains. 11 s'agit là le plus souvent, sinon toujours, de familles dans lesquelles les maladies du système nerveux sont communes; de sorte que l'union des cousins a pour conséquence fatale d'accumuler sur la tète de leurs enfants un héritage pathologique renforcé. Les familles régnantes nous ofîient souvent l'exemple de pareils mariages, qui devraient servir de leçon aux familles des simples mortels.
Et puis, il y a aussi, parmi nos aliénés, nos épileptiques et nos idiots, beaucoup de sujets qui sont des « enfants du dimanche », triste produit d'une inspiration trouvée au fond de quelque bouteille de rhum, de vieux cognac, ou pis encore (v. fig. 9). Cette marque d'origine, dont les conséquences sont désastreuses pour l'avenir cérébral de ces i)etits malheureux, s'ajoute habituellement à l'héi-ilnge longuement accumulé et transmis d'une façon si aveuglément égoïste et cruelle.
La folie est donc très souvent un triste patrimoine légué à ses victimes, alors qu'elles ne sont encore qu'à l'état de germe. Ce patrimoine est j)lus ou moins chargé, et la déviation qui en résulte, |)ar ra])j)ort au type céi'ébral normal, la « dégénérescence » comme disent certains aliénistes, esl, elle aussi, plus ou moins accusée. Cette notion consolante permet d'adirmer que les effets d'hérédité ne sont pas, en général, fatalement irréparables et cju'on j)eut victorieusement lutter contre certaines formes de la dégénérescence.
POURQUOI DEVIENT ON FOU? 17
Mais il n'y a pas que Théritage qui compte dans le pourquoi des troubles cérébraux, et de même qu'il y a des hommes qui font fortune par leurs propres forces, il y a des malheureux qui acquièrent la folie à mesure qu'ils évoluent au sein de leur mère, qu'ils tettent, qu'ils grandissent, qu'ils franchissent la puberté, l'âge adulte, la vieillesse. Le cerveau de ces infortunés subit des atteintes plus ou moins graves pendant qu'ils accomplissent tout ce que les diverses étapes de la vie comportent d'activifeé et d'abus dans le domaine des fonctions physiologiques, morales ou intellectuelles, et aussi pendant qu'ils sont soumis aux effets débilitants des maladies corporelles de toute sorte. Beaucoup de ces causes accidentelles de la folie, liées au développement de l'organisme et aux fièvres diverses, tendent aujourd'hui à être ramenées à une seule, à un trouble de la nutrition des cellules de l'écorce cérébrale, résultant de leur empoisonnement ou « intoxication ».
Regardons autour de nous. Nous trouverons sûrement des gens qui, parce qu'ils digèrent mal, ont le caractère tout à fait changé : ils sont hargneux, taciturnes, hypocondriaques, moralement et intellectuellement diminués, affaissés. Il en est qui passent des nuits horribles, avec des cauchemars lugubres, dans lesquels ils assistent parfois, mornes et silencieux, à la cérémonie de leur propre enterrement. Combien cFautres en arrivent à des crises épouvantables d'anxiété, au cours desquelles ils n'hésitent pas à terminer violemment leur existence ? Pour peu qu'il y ait chez eux une prédisposition plus ou moins accentuée aux désordres cérébraux, voilà leur trouble digestif qui fait éclater une folie parfois extrêmement grave.
Or, ce n'est un secret pour personne aujourd'hui que les maladies du tube digestif s'accompagnent par excellence d'une production intense de toute sorte de poisons, qui
ROUBINOVITCH. 2
pénètrent avec le sang et la lymphe, jusqu'aux neurones de Técofce du cerveau, où leur action nuisible se manifeste chez certains sujets par des accidents délirants.
Ce que peuvent faire les affections de Testomac et de rintestin, chroniques ou aigui-s, les maladies des autres viscères, cœur, poumons, foie, reins, organes génitaux, glandes diverses, peuvent le faire aussi, c'est-à-dire intoxiquer Técorce du cerveau. Trop souvent, la terrible syphilis agit de la même façon.
Dans tous ces cas, il se produit une sorte d'empoisonnement cérébral qui a son origine dans l'aliéné lui-môme, lequel est ainsi la victime de ce qu'on appelle une « autointoxication », dont la réalité est aujourd'hui bien établie. Ajoutons à ces poisons, venant des maladies acquises, ceux, très nombreux, hélas ! que l'homme absorbe soit par le fait de son travail (blanc de céruse, minium, arsenic pour certains ouvriers), soit par le fait de son manque de raison (l'absinthe, l'alcool), et nous aurons une idée delà place énorme qu'occupe l'intoxication dans l'origine de la folie.
On voit ainsi combien le problème est complexe. D'une part, la prédisposition héréditaire, innée ; de l'autre, 1 intoxication, lentement et progressivement acquise depuis la naissance; les deux affectant les formes les plus variées et nécessitant, pour être démasquées et combattues, une recherche médicale laborieuse et savante.
Tantôt, c'est l'un de ces facteurs qui joue un rôle prépondérant dans la production de la folie, tantôt c'est lautre, mais, le plus souvent, tous les deux se prêtent un mutuel ap|)ui pour jeter le désordre et la cacophonie dans 1 écorce du cerveau, cet admirable théâtre des phénomènes intellectuels.
Dans toutes les classes de la société, on commence enfin à connaître les méfaits de ce poison qui, sous le nom fallacieux d'eau-de-vie, est cause de tant de malheurs et de tant de morts!... La statistique criminelle de Talcool est, en efïet, d'une éloquence effrayante : sur cent assassinats, meurtres et actes de violences commis contre les personnes, quatre-vingt-huit ont pour auteurs des ivrognes (fig. 10). 11 est prouvé aujourd'hui que les excès alcooliques, même accidentels, peuvent transformer un homme paisible en assassin...
Cette constatation se trouve corroborée par un abominable forfait d'un certain G... que j'eus naguère à examiner au point de vue mental. Si jamais on cherchait un exemple démonstratif des ravages que peut faire dans un être humain l'abus des boissons, il faudrait prendre G... Je voudrais que beaucoup de pères et mères de famille, d'instituteurs et d'institutrices, en un mot, tous ceux qui ont charge d'âmes, connussent cette histoire d'un assassin par l'alcool, si bien faite pour frapper les jeunes esprits qu'ils ont mission de former.
Xé dans la Charente-Inférieure, ce G... appartient à une excellente famille d'ouvriers sobres et honnêtes. Jusqu'à l'âge de dix-sept ans et demi, il est resté dans son pays natal, où il a reçu une bonne instruction primaire et où il
a appris le métier de mécanicien. Enfant, il élait très poli et d'un caractère particulièrement doux. J'ai sous les
Fig. 10. — La brute alcoolique (d'après l'ouibol).
yeux un portrait de lui à l'âge de quatre ans et demi : c'est le bébé bien sage, figure ronde, regard droit, voilé seulement d'un peu de tristesse...
Adolescent, il se montrait prévenant envers sa mère et d'une bonté exquise pour tous les siens. Son malheureux père parle de lui en ces termes : « Très bon fds, un peu
Fig. il. — Délirant alcoolique subaigu avec hallucinations visuelles.
pensif, parlant rarement, à moins qu'on lui adressât la parole; alors il répondait, toujours avec respect. »
Courageux au travail, ce fds aîné, espoir de la famille, part vers dix-huit ans pour faire son tour de France, et c'est à partir de ce moment qu'il commence à boire beaucoup de vin, des apéritifs et des liqueurs à base d'alcool... Gagnant jusqu'à huit, dix francs par jour, il absorbait tous les jours que Dieu fasse pour deux francs de boissons
enivrantes... Petit à petit, le vice grossier et brutal de l'ivrognerie s'empare de lui et on le voit, d'abord tous les mois, ensuite toutes les semaines, faire ce qu'il appelle une « noce »... C'est une bordée de deux ou trois jours, pendant lesquels il va d'un cabaret à l'autre, buvant sans cesse de l'eau-de-vie, de l'absinthe, du \in, du café, du pousse-café, de tout... A la fin de ces ribotes, il s'endormait comme une brute et restait parfois à cuver son vin pendant quarante-huit et même soixante-douze heures.
Telle a été sa vie de dix-huit à vingt-sept ans • travaillant toujours beaucoup, gagnant largement de quoi vivre, et consacrant de temps à autre plusieurs journées à une ivresse crapuleuse. Le résultat d'une pareille existence ne s'est pas fait longtemps attendre : lui, si estimé pour sa tendresse et sa piété filiales, il rompt toutes relations avec les siens et s'abrutit chaque jour un peu plus.
Arrive le jour du crime. Depuis la veille,, (i... buvait sans discontinuer. Partout, les mastroquets l'avaient servi en bon client. Au commencement de l'après-midi, il avait dépensé en alcool jusqu'à son dernier sou. Il éprouve alors, ce qui n'est que trop naturel, une lourdeur de tôte et une envie invincible de dormir. 11 s'étend comme une brute au bord d'une route et, terrassé par le sommeil comateux de l'ivrogne, il n'est plus bientôt qu'une masse animale inerte et insensible. L'orage qui éclate quelque temps après, le tonnerre, la foudre, la pluie le laissent indifférent. Mais voici que l'eau sature ses vêtements, pénètre jusqu'à sa peau et le réveille par la sensation de froid qu'elle pi'ovoque. Tout hébété, il entr'ouvre les yeux. Quelque chose de brillant attire tout à coup son regard.
l'alcoolisme et i-a folie homicide 23
Cette chose approche; il la reconnaît : c'est de l'or! Et
Fig. 12. — Une alcoolique chronique uhrulie physiquement et moralement (d'après M. Sikorsky).
cet or est porté par une femme. G — l'esprit tout engourdi encore, se lève et, de ses mains d'athlète, il
cherche à s'emparer de ce fascinant métal, grâce auquel il pourra continuer à assouvir sa passion d'ivrogne. Déjà il tient sa victime qui, après un moment de surprise, essaie de se défendre. La femme ose lutter avec cet homme aux muscles d'acier, mais la lutte est trop inégale. A un moment donné, G... la saisit par le cou et la renverse à terre. Elle menrt étranglée par ce misérable qui, poussé toujours par son idée de vol, la fouille et la dévalise... Et cet homme qui, la veille encore, bien qu'il eût le sens moral émoussé, était un honnête ouvrier, devient en quelques instants un bandit et un assassin, parce que l'alcool a endormi ce qui lui restait de l'homme et a réveillé la brute.
Complètement dégrisé, il se rendit compte de l'abîme dans lequel le jeta l'alcool, car voici comment il se jugea lui-même :
« A jeun, je raisonnais et trouvais que je faisais bien mal. Je détestais volontiers un homme ivre. 11 aurait fallu que je n'eusse jamais d'argent sur moi, cela aurait empêché un bien grand malheur; étant pris de boisson, je dévorais tout ou plutôt gaspillais jusqu'à mon dernier sou. Voilà la pente fatale qui m'a conduit au banc d'infamie. »
Oui, incontestablement, le meurtre commis par G... lui a été inspiré par l'alcool. C'est l'alcool qui lui a dit : « Vole, frappe, tue ! » Et la malheureuse femme étranglée par lui n'est que la victime innocente de ce poison qui a transformé tant de travailleurs honnêtes en fous fui-ieux ou scélérats de tous les degrés (fig. 11 et 12).
Que du moins cette tragique histoire serve d'enseignement.
Le crime de G... démontre une fois de jjIus la nécessité pour les professeurs et les instituteurs de continuer avec la plus grande énergie l'œuvre de l'éducation antialcoolique.
11 ne s'agit pas de forger des histoires d'autant plus morales qu'elles seront plus effrayantes. Celle-ci — et combien d'auj;res, hélas ! — peut, ce me semble, inspirer à d'honnêtes enfants une véritable et salutaire crainte du vice contre lequel nous avons tous le devoir de lutter.
LA DÉGÉNÉRESCENCE ABSINTHIQUE
Autant j'admets la consommation modérée du bon vin, franc et naturel, autant je proteste contre l'usage de l'absinthe et des liqueurs fortes. Et, contre toutes ces boissons à essences vénéneuses, je crie avec ce pauvre Verlaine :
Arrière
L'oubli qiion puise en des breuvages détestés!...
Il V a quelques années, au cours de la discussion de la loi sur les boissons à la Chambre, M. Vaillant proposa et fit adopter un amendement qui interdisait la fabrication, la circulation et la vente des liqueurs à base d'essences. Malheureusement, le Sénat n'accepta point cette décision de la Chambre. Pourquoi? Pour sauvegarder les intérêts... de la parfumerie.
11 va pourtant falloir qu on se décide à agir contre l'absinthe. Déjà en Belgique une loi interdit la fabrication et la vente de l'absinthe. Après ce bon exemple donné par nos voisins, laissei-ons-nous ce soi-disant apéritif exercer trancpiillementses ravages? Depuis quinze ans, on fait connaître à tous nos écoliers les expériences faites il y a trente-cinq ans par Magnan, Lai)orde, Cadéac et Meunier. Ces promoteui's de l'antiabsinthisme ont démontré qu'il suffit d'administrer à un animal une quantité minime d'essence d'absinthe pourvoir se produire chez lui une attaque d'épile[)sie absolu-
LA DEGENERESCENCE ABSINTHIQUE 27
nient pareille à celle que l'on observe chez l'homme sous Tinfluence du même poison. On dira peut-être que l'absin- Ihe d'il y a trente ans ne ressemble pointa la liqueur que les chevaliers de la « fée verte » consomment de nos jours. ("est très vrai, et, au lieu de la seule essence d'absinthe, substance épileptisante, une « mominette » d'aujourd'hui renferme une dizaine d'autres essences : d'anis, de fenouil, de badiane, etc., dont les unes donnent des convulsions et les autres abrutissent... L'apéritif actuel est donc plus
I lîf. 13. — Paralysie et contracture des quatre membres chez un imbécile hérédo-absinthique. (Coll. du D' Marie, in Traité inlern.)
néfaste encore que celui de jadis: quand il ne vous donne pas des convulsions, il vous jette dans le coma. Voilà pour l'absinthisme aigu. Mais que ceux qui absorbent de l'absinthe et des amers à petites doses ne soient pas trop rassurés : ils s'acheminent tout doucettement vers l'absinthisme chronique, qui les rend irritables à l'excès, les affaiblit de toutes les manières et les conduit à coup sûr vers la tui)erculose. Voici, en effet, les propres paroles de Lancereaux, cet autre promoteur de l'antialcoolisme français : « La tuberculose est un accident pour ainsi dire fatal dans l'absinthisme chronique. » Et j)uis, la loi de l'hérédité est très cruelle pour les descendants d'absinthiques. Ces mal-
heureux réunissent en eux toutes les tares physiques et morales ; ils constituent, dans nos hôpitaux et nos asiles, les plus beaux échantillons de la dégénérescence humaine! Et ils sont nombreux, vous pouvez m'en croire (fig. 13 et 14).
Heureusement, les ouvriers intelligents d'aujourd'hui
Fig. 14. — Idiot microcéphale, fils d'absinlhiqiie.
commencent à comprendre, grAce, il faut le reconnaître, à de nombreuses conférences faites par des bourgeois, en quoi consiste l'absinlhisme, la place que cette maladie toxique occupe dans la production de la misère et de la tuberculose, la part qui lui revient dans l'éclosion des affections nerveuses et mentales, dans la genèse des crimes, dans l'abâtardissement et la dépopulation de la race française.
LA DÉGÉNÉRESCENCE ABSINTHIoUE 29
Si donc j'en juge d'après des chiffres que j'ai tout lieu de considérer comme exacts, la consommation des liqueurs fortes et de l'absinthe a progressivement diminué dans le département de la Seine depuis plusieurs années. Pour l'alcool, la diminution serait, en l'année 1905, de 72.o30 hectolitres. La consommation de l'absinthe d'une marque célèbre, dont le maximum de vente a été, en 1900. de 24.000 litres par jour, aurait diminué en l'année 1905, comme celle des autres marques, de plus dun quart. En outre, le degré alcoolique de ces apéritifs, qui était en moyenne à 59°, aurait baissé à 51°.
Il semble, d'après cette petite statistique, qu'on boit moins d'absinthe et moins de liqueurs fortes à Paris et dans la banlieue.
En revanche, il est vrai, la consommation du vin, en raison de son bon marché, a augmenté. L'excès dans l'usage du vin est mauvais, c'est incontestable. Mais, à tout bien considérer, il vaut encore mieux boire un verre de bon vin de trop que d'absorber quelque abominable mixture telle que l'absinthe ou l'amer, qui vous cassent à la fois la tète, la poitrine, les bras et les jambes. . .
Ne plus boire d'absinthe ou de liqueurs fortes, se contenter d'une quantité modérée de vin naturel, telle paraît être la devise nouvelle de nos ouvriers intelligents d'aujourd'hui.
Et cela se conçoit facilement :
Un ouvrier qui dépense son salaii'e en apéritifs n'est pas seulement un mauvais mari, un mauvais père, un mauvais travailleur; c'est encore un détestable camarade, qui fait du tort à la classe ouvrière tout entière, dont il compromet l'évolution normale vers un avenir social meilleur, par les charges écrasantes qu'il impose à la collectivité.
30 ALIÉNÉS ET A>ORMAUX
Telle est l'opinion de rélite de la classe ouvrière. Si tous les travailleurs s'en inspirent, les marchands de vin de France feront bien de se dépêcher de transformer leurs débits en cabarets sans absinthe et sans liqueurs fortes. Le marchand de vin prévoyant sera celui qui ne vendra que des boissons fermentées inofTensives, du café, du thé, etc., et cela dans un local propre, confortable et gai.
Depuis plusieurs années, circule un peu partout, à Paris et en province, une pétition demandant à nos législateurs la suppression de la fabrication, de la circulation et de la vente de l'absinthe.
J'ai idée que tous les Français de bons sens, sans distinction de classe sociale, y mettront leur nom, et de bon cœur.
Quant aux femmes, elles la signeront des deux mains, j'en suis sûr.
Ce sera là une bonne action à laquelle devraient participer tous le?: braves gens du Nord comme du Midi, pour défendre la nation contre un ennemi qui veut l'abrutir et la rendre stérile !...
SYPHILIS ET FOLIE
Il se passe actuellement dans tous les pays civilisés, pour la grande avarie, ce qui y est arrivé, il v a dix ans environ, pour l'alcoolisme : on la dévoile dans ses moindres détails, on dresse le bilan de ses innombrables méfaits individuels et sociaux, on se ligue contre elle pour préserver les jeunes générations de ses atteintes destructives. A l'initiative privée s'ajoutent les efTorts des grandes commissions gouvernementales, ceux des Académies de médecine, même ceux des théâtres, où des pièces dans le genre de celles de M. Brieux s'otîrent à tous comme une belle leçon de choses. Les résultats d'une croisade aussi vigoureusement menée contre le hideux fléau ne peuvent être que très profitables.
Or, de même que le grand public est initié aujourd'hui à tous les ravages que l'alcool et l'absinthe exercent sur les cerveaux des buveurs, il est indispensable qu'il ait aussi une idée des principaux troubles mentaux auxquels sont sujets certains syphilitiques.
Je dis « certains », car, heureusement pour la masse de ces malheureux, ne sont exposés à devenir fous que ceux d'entre eux qui sont venus au monde avec un système nerveux peu résistant, trop sensible ou vite épuisé. C'est à ceux-là surtout que la syphilis réserve des surprises cruelles...
Je ne saurais le crier assez haut à tous les « nerveux » , à tous les surmenés par des travaux de tête ou des plaisirs galants :
« Prenez garde à la syphilis., car c'est parmi vous « quelle choisit les victimes de la folie ! »
Fig. 15. — Syphilis des méninges et du cerveau ; lésions oblitéranles des artères et des veines. (Coll. du \y A. Marie, in Traité inlern.)
Parmi les nombreux exemples que je pourrais citer à ce propos, il m'en revient à la mémoire un surtout, vraiment typique et instructif.
Un jeune employé de commerce, fils de parents cousins germains très nerveux, nerveux lui-môme, avait cependant joui d'une assez bonne santé jusqu'à l'Age de vingt ans. Les fonctions mentales paraissaient normales, et le
SYPHILIS ET FOLIE
jeune homme s'acquittait très convenablement de sa tàciie de vendeur dans un grand magasin. Il passait seulement, aux yeux de ses camarades, pour être impressionnable à
Fig. 16. — Gomme du cerveau; infiltration des méninges et de la corticalité. (Collection du D'' A. Marie, in Traité inlevn.)
Texcès, et il ne détestait pas le cotillon... Et voilà qu'il contracte, à vingt ans, l'avarie. Le fameux « bobo » le gène horriblement, lui fait honte... Par suite de préjugés stupides et dangereux, il n'ose se confier à ses parents, s'adresse à une officine malfaisante, ne se soigne pas
ROL'BINOVITCII. 3
comme il faut, j)ar conséquent... Six semaines après, déjà très abattu moralement, très découragé, se croyant perdu pour toujours, il est pris d'une fièvre accompagnée d'une éruption discrète de boulons roses et d'une violente douleur au front...
— On dirait, nous affirmait-il, que j'ai un trou dans la
Fig. 17. — Deux cellules corticales A et li altérées par une lésion dite « aréolaire » dans un cas de paralysie générale. (Collection du D' A. ^larie, in Traité interne.)
Fig. 18. — Cellule pyramidalf atrophiée et retractée dans un cas de paralysie générale.
tête et que j'ai dans mon cerveau comme une j>endule qui marche sans cesse...
Pendant plusieurs semaines il délira : il ne pouvait plus rattraper ses idées: son front s'éloignait du reste de la tète ; il y avait en lui un autre être qui pensait à sa place ; il se sentait dédoublé... Entre temps, il se plaignait de soûl-
SYPHILIS ET FOLIE 3b
rances intolérables : d'une angoisse extrême au cœur, de douleurs en coups de flèche traversant la poitrine d'avant en arrière... Triste à mourir, il ruminait des pensées de suicide...
La syphilis a été, ici, l'agent provocateur d'une vraie folie, très compliquée, très grave.
Quand la folie apparaît après le premier « bobo » ou bien après les accidents qui se déclarent dans les semaines qui le suivent, on y échappe généralement sans grand'peine : c'est une afTaire de soins médicaux rapides et rationnels.
Mais lorsque les accidents cérébraux sont consécutifs à une syphilis ancienne, vieille de quinze ou vingt ans, cela devient une affaire bien autrement grave...
Non pas que le délire qui éclate parfois dans ces conditions soit fatalement et toujours incurable.
Je me rappelle un cas, assez rare, d'ailleurs. Il s'agit d'un Parisien d'une quarantaine d'années, ayant mené pendant de longues années une existence fatigante d'affaires et de plaisirs.
Un beau jour, cet homme, dont le caractère jovial avait changé depuis quelques semaines, lança à la Bourse des ordres insensés, retenus, heureusement, enroule. Il y avait de quoi ruiner toute sa famille en quelques instants. Dans la même matinée, il envoya des chèques de cent mille francs à plusieurs amis... Quand il m'aperçut pour la première fois, il voulut à toute force m'acheter ma montre pour un million... Le diagnostic de plusieurs spécialistes ne fut qu'un : paralysie générale, dont les principaux signes objectifs étaient présents. On s'enquit des antécédents et
Ton trouva sur la peau des jambes et des cuisses des taches suspectes, couleur de cuivre. C'était la signature de la grande avarie contractée vingt-deux ans auparavant... A tout hasard, on eut recours au mercure, et, miracle que
j'ai vu, peu à peu, le calme revint dans le cerveau de cet homme. Si.x mois après, il reprit la direction de ses affaires, direction moins brillante sans doute qu'auparavant, mais très suffisante encore.
Des cas pareils, je me hâte de le répéter, sont exceptionnels.
Le plus ordinairement , quand la foHe se déclare h celte période tardive de la syphilis, les centres nerveux ont subi, sous son influence, une dénutrition profonde qui n'est plus le résultat passager d'une intoxication ou d'une infection. C'est bel et bien un appauvrissement définitif, une ruine irrémédiable des éléments nerveux actifs du cerveau, des neurones qui composent son écorce . . .
(fîg. lo, IG, 17 et 18). Et cette folie, souvent la plus lamentable de toutes, la plus rebelle aussi à tous les traitements connus, c'est la teri-ible paralysie générale... (fig. 19).
L'intelligence y est tout de suite à Tagonie ; on la voit mourir sous l'empire du travail inflammatoire qui détruit
Fig. 19. — Paralytique général se disant « empereur « ; il s'est confectionné un singulier vêtement avec des lanières de sa couverture déchirée en mille morceaux.
SYPHILIS ET FOLIE
les cellules nerveuses, comme on voit un amas de neige fondre sous Faction de la chaleur solaire... Et bientôt, là où on admirait hier encore un cerveau puissant et riche.
rig. 20. — Paralytique générale juvénile héréditaire arrivée à la période ultime; amaigrissement squelettique.
on trouve aujourd'hui une loque humaine réduite à la vie végétative et au gâtisme. On discute beaucoup en ce mo-
Fig. 21. — La même vue de dos : escharres dues à la paralysie générale.
ment dans les milieux médicaux pour savoir si la syphilis est capable de produire à elle seule cette fonte épouvantable de Fintelligence ou si elle partage ce triste privilège avec toutes les autres maladies toxiques ou infectieuses. Un fait certain, qui ressort de toutes les recherches modernes, c'est que cinquante pour cent des paralytiques
38 AUKNÉS ET ANORMAUX
généraux sont des anciens syphilitiques. Cela suffît pour permettre de proclamer que l'avarie favorise tout particulièrement la paralysie générale absolument comme l'alcoolisme favorise avec une prédilection marquée Téclosion du delirium tremens.
Enfin, il n'est pas indifférent de savoir que beaucoup de nos syphilitiques, fous ou non, procréent. Là encore, une analogie frappante existe entre leurs descendants et ceux des alcooliques. Depuis Fracastor, et surtout depuis Lancereaux et Fournier, tous les médecins qui se sont donné la peine d'observer ont constaté, en effet, le nombre prodigieux de mort-nés, de morts en bas-âge, de convulsionnaires de la première enfance, de débiles, d'idiots et de paralytiques généraux juvéniles, qui sont comme autant de fruits pourris poussés sur Tarbre généalogique de la grande avarie (fig. 21 et 22). A l'envàsager ainsi dans son ensemble, elle apparaît comme un grand fléau pathologique qui conduit à tous les hôpitaux et donne, par-dessus le marché, une correspondance pour Sainte-Anne, Salpètrière, Charenton et établissements similaires.
Il V a quelques années, je me suis trouvé mêlé à l'histoire d'une petite famille, composée d'une mère, veuve, et de deux enfants, une fdlette de treize ans et un garçonnet de huit ans. Tous les trois avaient signé une plainte collective contre une « bande de commis voyageurs » qui pénétraient, disaient-ils, nuitamment dans leur logement, pour leur mettre à chacun des « chaufferettes » sur la tête, pour empoisonner leurs aliments et pour remplir Tair qu'ils respiraient de gaz pestilentiels. Tous les trois avaient entendu des menaces et des injures sortant d'un tuyau du poêle qui garnissait la pièce où ils couchaient. C'est par l'orifice du même tuyau qu'ils affirmaient avoir vu sortir également les fameuses « chaufferettes »...
Le commissaire de police qui reçut cette plainte convoqua aussitôt les signataires de la lettre, la concierge de l'immeuble habité par eux et plusieurs voisins. En me montrant pour l'examen mental la petite famille, le magistrat me dit :
— Docteur, je vous présente trois têtes sous le même bonnet...
Effectivement, les deux enfants, interrogés séparément, répétèrent, mot pour mot, toutes les divagations de leur mère : mêmes idées de persécution, mêmes termes pour les exprimer, mêmes sensations illusoires de l'ouïe, de la
vue, du goût, de l'odorat. Ils étaient un véritable écho de leur maman, qui, d'après tous les témoignages, disait, depuis plusieurs années, à ses voisins et à ses fournisseurs, qu'elle était insultée, « boufTonnée » (le mot est de son invention), diffamée, empoisonnée et asphyxiée par des « repris de justice », d'ailleurs invisibles. C'est donc depuis fort longtemps que cette mère avait communiqué son délire à ses enfants qui, pareils à un miroir, reflétaient fidèlement ses sensations, ses pensées, ses paroles et ses actes... Plusieurs voisins affirmèrent même que cette (' communication » se faisait souvent à l'aide de gifles, de coups et de privations de toutes sortes...
Internés tous les trois, à la suite de mon examen, dans des services différents, leur sort est aujourd'hui fixé : les enfants, complètement débarrassés de leurs préoccupations insensées, sont libres, bien portants et utiles; quant à la mère, elle continue sa lutte avec ses insulleurs et ses empoisonneurs, au fond d'un asile de province.
Cette histoire donne une idée de ce qu'on appelle une folie « communiquée » ou contagieuse.
Les enfants vivant dans l'intimité d'une mère ou d'un père aliéné adoptent inconsciemment leurs pensées morbides. Une femme s'approprie les préoccupations ou les sensations maladives de son mari. L'amant se laisse gagner insensiblement par les perversions de toute sorte de sa maîtresse. La foule, composée la plupart du temps de véritables hommes-échos, répète fidèlement et sans réfléchirune idée ou un geste de quelque illuminé parvenu ;i l'impressionner. La folie des possédés du moyen âge, celle des jansénistes-appelants du xviii'^ siècle, celle de certains
spirites et occultistes de nos jours sont des exemples authentiques de véritables épidémies délirantes.
On retrouve dans la pathologie mentale et nerveuse le pendant de ces faits chez les sauvages et même chez les animaux.
Dans l'Extrême-Orient, il y a, à Theure actuelle, des foules d' « inspirés-invulnérables » marchant au doigt et à l'œil d'un fou en chef qui fait d'eux tout ce qu'il veut. Les Malgaches sont sujets à une excitation épidémique se manifestant par une danse de tous les habitants d'une contrée, qui parcourent les villages en masse, en tournant sur euxmêmes jusqu'à ce que, n'en pouvant plus, ils tombent anéantis. Dans une écurie, le tic d'un cheval est souvent imité par ses compagnons, absolument comme dans une collectivité d'enfants, la danse de Saint-Guv, l'hystérie ou l'épilepsie d'un seul d'entre eux sont parfois des causes provocatrices de troubles nerveux chez plusieurs autres.
Dans tous les cas de folie transmise, il y a un meneur, aussi inconscient d'ailleurs que ceux qui l'imitent, mais un meneur qui parle avec une ardente conviction, avec une chaleur communicative de ce qui le préoccupe : de ses craintes, de ses colères, de ses rancunes, de ses inspirations, de ses visions, de ses perversions, de ses projets ambitieux ou de ses inventions chimériques... Et bientôt, il trouve, soit dans son entourage immédiat, soit dans la foule, des êtres qu'il émeut, qu'il impressionne et qu'il entrauie. Ces êtres, véritables hommes-échos, sont presque toujours ternes au point de vue intellectuel, dépourvus de toute personnalité, de toute originalité, ou bien ce sont des sujets épuisés, des débiles, des tributaires affaiblis de toutes les intoxications chroniques, des vieillards, des enfants...
Comment les victimes se laissent-elles prendre par leur meneur ?
A la base de la folie « contagieuse », il y a souvent une violente émotion : surprise, terreur, pitié. La future victime est émue par les attitudes, les gestes, les paroles du délirant ou du détraqué. Sans qu'elle le veuille, elle est poussée, par l'effet même de l'émotion, à fixer son attention sur ce qui ébranle si fort son système nerveux. Une sorte de courant intercérébral s'établit alors entre elle et son maître, dont Tinfluence suggestive s'exerce d'autant plus facilement que l'élève en folie possède le moins la faculté de critiquer les déclarations des autres et ses propres impressions...
Tout dernièrement encore, jai vu un homme de trentecinq ans, ayant des antécédents névropathiques, qui, pendant trois mois, a soigné sa sœur, atteinte d'un délire de persécution violent et terrifiant : jour et nuit, elle voyait des « apaches » qui voulaient lui couper le cou. Arrivé au dernier degré de la fatigue, ce garçon se décida enfin à placer la malade dans un hospice. A partir de ce moment, il est pris lui-môme d'une extrême angoisse.
— Ma sœur, m'a-t-il dit, n'est plus là, mais je continue à l'entendre et à la voir. Quand je perçois ses cris : « A l'assassin ! », je me surprends, voyant au fond de la chambre des individus armés qui veulent me couper le cou.
Cet homme a été victime de son émolivité ; il s'est laissé capter par le délire, qu'il commence à reproduire par une imitation fidèle et, heureusement, encore consciente.
Il est l)ien difficile, dans l'état actuel des idées du public sur les aliénés, de prévenir les troubles mentaux résultant d'une pareille imitation. Pour y arriver, il faudrait que les personnes saines de l'entourage séparassent immédiatement le délirant actif de ses victimes. Or, l'expérience démontre qu'une pareille initiative est prise bien rarement en temps utile. Les enfants dont j'ai relaté l'histoire plus haut sont restés pendant des années avec leur mère aliénée. On attend, on laisse le mal s'aggraver et aboutir, parfois, à quelque malheur irréparable : suicide collectif ou meurtre en collaboration... Pourquoi ne pas s'habituer, en pareil cas, à considérer la folie comme une scarlatine ou une variole ? Hésitons-nous, aujourd'hui, à éloigner momentanément un enfant de sa mère atteinte d'une maladie corporelle contagieuse? Non, n'est-ce pas ? Admettons donc aussi comme une nécessité urgente de séparer des siens un être frappé d'un délire qui risque nettement d'être imité par ceux qui vivent dans son intimité et dont le cerveau est trop jeune ou trop impressionnable.
Toute la thérapeutique des folies « contagieuses » est d'ailleurs fondée sur cette séparation et sur le placement rapide de l'aliéné contagionné dans un milieu cérébralement sain.
Grâce à ses mesures, l'homme-écho, dont l'esprit est purement imitateur, se laisse facilement regagner par les idées raisonnables de ceux qui l'entourent.
vu
LES FOUS TELS QU ILS SONT
Puisque nous essayons d'éclairer le public intelligent sur les questions regardant les aliénés qui peuvent être utiles à connaître, nous avons à nous demander — par le même procédé que nous avons employé pour les causes de la folie — c[uelle est l'idée la plus communément répandue sur les manifestations extérieures auxquelles on reconnaît un aliéné ? En d'autres termes : quelle image éveille, dans la pensée d'un homme quelconque, cette simple phrase : « Je viens de voir des fous » ? La plupart du temps, il se représentera immédiatement des êtres gesticulants et furieux, grimpant sur les murs, faisant des sauts périlleux, criant à tue-tête et menaçant tout le monde avec ce qui leur tombe sous la main. Certes, il y a des aliénés qui correspondent à peu près à cette image commune de la « folie furieuse )>, mais c'est plutôt l'exception.
Parfois aussi, le public a une vague idée de certains aliénés délirants assez tranquilles, qu'il appelle des « monomanes » et qui ne déraisonneraient que sur un seul point, une seule question, alors que, pour tout le reste, leur intelligence serait d'une lucidité à toute éprouve. En réalité, il s'agit là d'un groupe de « déséquilibrés » dont la vie mentale tout entière est profondément troublée et dont la
LES FOUS TELS OU ILS SONT 45
« monomanie » n'est qu'une simple apparence. Mais, dirat-on, que le grand public ait des idées fausses sur les « vrais
Fig. 22. — Excitée maniaque avec expression joyeuse. (D'après M. BechterefF.)
fous », quelle importance cela a-t-il? Est-il donc bien utile pour lui de connaître les nombreuses variétés de la folie?
ALIENKS ET ANORMAUX
Je réponds que, de son ignorance trop grande en ces matières, résulte une grave conséquence contre laquelle il importe de lutter: c'est la croyance enracinée en la fréquence des internements de personnes non aliénées. Dans ces dernières années, des incidents divers et regrettables sont venus corroborer cette croyance ; de sorte que, avec
Fig. 23. — Dément qui reste muet; son visage cl ses poings sont contractés d'une façon constante. (Collection du D' A. Marie, in Traité inlern.)
ses tendances à la généralisation facile, la foule est persuadée aujourd'hui que les séquestrations non justifiées sont courantes. Cette conviction est entretenue par les imperfections de la loi du !îO juin 1838 sur les aliénés, qui ne correspond plus, il faut l'avouer, aux besoins de notre étal social. Elle a grand besoin d'être réformée; mais nous n'examinerons j)oint dans ce chapitre cette diflicile ques-
LES FOUS TELS OU ILS SONT
lion. Ce dont je voudrais convaincre mes lecteurs, ce n'est pas de l'impossibilité absolue des internements arbitraires; la loi de 1838 a été faite par des hommes ; elle est appli-
Fig. 24.
Démente excitée avec hallucinations de la vue et de l'ouïe.
quée par des hommes ; or, tout ce qui est humain est sujet à l'erreur.
Mais, de ce que celte loi ne sauvegarde pas toujours tou^ les intérêts des malades privés, momentanément ou d'une façon durable, de leur raison, il ne s'ensuit nullement qu'on mette fréquemment dans les asiles d'aliénés des personnes saines d'esprit ou qu'on prolonge dans ces
établissements le séjour de certains sujets au delà de la limite nécessaire à une amélioration suffisante de leur état mental.
Nous allons, si vous le voulez, accompagner un bon bourgeois de Paris qui aura eu la curiosité de visiter un asile d'aliénés.
Au bout d'une heure, quelle sera son impression ? Il
Fig. 2b. — Dément suggestible conservant indéfiniment les attitudes imposées (état cataleptoïde).
classera instinctivement — et assez justement, d'ailleurs — les pensionnaires en deux catégories : les uns dont le troui)le mental est manifeste, les autres qui semblent présenter toutes les apparences de la raison.
Pour la première catégorie, tout observateur, tout visiteur même, est vite fixé (fig. 22 à 3o). Il voit, par exemj)le, une série d'adolescents dont les uns se tordent dans des crises convulsives, dont les autres défirent. Les dis-
LES FOUS TELS QU ILS SONT
cours de quelques-uns, bruyants, interminables, se composent d'expressions étrangement rapprochées et revenant sans cesse. L'un parle de « pintades » et de « libre^arbi-
Fig. 26. — Dément conservant indéfiniment les attitudes imprimées à ces membres (état cataleptoide). (D'après le D"- A. Marie).
tre » ; l'autre ne tarit pas à propos d'un « porte-plume » et de « l'empereur de Chine », etc.
Notre bourgeois voit ensuite tout un groupe de personnes d'àp^e mûr, dont les unes poussent des gémissements et des soupirs mélancoliques, dont les autres, la poitrine couverte de décorations bizarres, passent fièrement devant lui, en le regardant de haut en bas. Celui-ci lui raconte séance tenante toutes les injures que lui adressent les « invisi-
ROCBINOVITCII. 4
aO ALIÉNÉS KT ANORMAUX
bles » ; celui-là le met au courant de ses démêlés avec Belzébuth... Le visiteur s'approche encore d'un lit où se débat un malheureux en proie à un délire alcoolique. Puis vient le tour d'un vieillard paraissant avoir plus de quatrevingts ans, lequel lui dit, sans broncher, qu'il vient de
Fig. 27. — Dément avec altitudes figées. (D'après le D' A. Marie).
voir son père, âgé de quarante-cinq ans...
Ces divers aspects des maladies de l'écorce cérébrale se reconnaissent à premièrç. vue, ne prêtent à aucun doute.
Tout autrement se comportent certains pensionnaires qui veulent à toute force leur liberté.
LES FOUS TELS OU ILS SONT
Notre bourgeois est très embarrassé en leur présence, et après les avoir entendus un quart d'heure, même davantage, il les quitte avec un doute dans l'esprit...
Fig. 29. — Mélancolique avec mimique angoissée. (D'après M. Beclitereff) ,... , ., .
Je me rappelle qu'un jour, dans uiii service.' où j'étais élève, un visiteur fut abordé ainsi par un malade entré le matin môme (fig. 36). Ce dernier était un ingénieur âgé de
quarante-cinq ans, qui avait reçu une bonne éducation et une forte instruction. Protestant vivement contre son internement, il parla longtemps des circonstances qui l'avaient
amené à l'asile, et rien dans ses propos n'éveilla d'abord dans l'esprit de celui qui Técoutait l'idée qu'il était en présence d'un malade, lorsque le
Fig. 29. — Excitée maniaque avec iiallucinations de la vue. (D'après le D' A. Marie, in Traité inlern).
Fig. 30. — l'ersécuté entendant des voi.x venant du côté droit. (D'après le D' A.
Marie, in Traité intern].
chef du service parut et posa au nouveau pensionnaire cette simple question :
« — Et, à part cela, êtes-vous content? Ça va bien ? » L'expression de la phv.sionomie du malade changea brusquement et il répondit incontinent :
« — Si ça va bien? Mais vous savez que j'ai depuis quelque temps 10. 000 affaires par jour. D'ailleurs, ma femme est alUée à la famille royale de Belgique. Elle m'a épousé à cause de mon talent poétique, et, si vous en voulez la preuve, je vais vous la donner. »
LES FOUS TELS Ql'''lLS SONT 53
Le malheureux tira alors de sa poche un misérable chiffon de papier où nous lûmes avec stupéfaction les vers (?) suivants :
La vie est une étrange conception Oui est cependant digne de notre attention. S'il y a des beaux jours, il y en a de mauvais, Mais ce qui la domine c'est lamour et la paix.
Kig. 31. — l'ersécutée avec hallucinations ^'^- ^": ,, I'ei"=*^'Ciite auditives. (D'après le D' A. Marie, in «^'^^ '^««^ ?.*; ^''^"-
Tmitéinlern). deur; se dit « le
nouveau Christ » .
(D'après le D^ A. Marie, in Traité inlerm.
Remarquez que le curieux venu là par hasard aurait pu rester longtemps avec le pensionnaire, entendre ses lamentations ou ses protestations sur son « internement arbitraire » et sortir avec la conviction très sincère qu'il avait vu une nouvelle victime jetée dans le « tombeau
vivant » de Tasile. Eh bien ! ce fait, très typique, se reproduit maintes fois.
A côté des cas de folie où les malades se laissent reconnaître facilement par leur manière de se tenir, leur extrême affaisse-
Fig. 33. — Persécuté mystique. (D'après le D"^ A. Marie, in Trailé inlern).
Fig. 34. — iJLMiieiil a idées de grandeur ; altitude raide. (D'après le D' A.
Marie, in Trailé inlern).
ment, leur mutisme, leur agitation, leur langage nettement incohérent ou délirant, à côté de ces cas, disonsnous, il y en a d'autres où il est très difficile à des personnes qui ne sont pas « du métier » de se rendre compte, en causant avec les pensionnaires, que ceux-ci sont réellement des fous, et quelquefois des fous extrêmement dangereux.
C'est que, pour avoir dans leur cerveau une idée obsé-
LES FOUS TELS OU ILS SONT
daiile ou fixe de grandeur, de suicide ou d'homicide, une pensée de vengeance contre un persécuteur imaginaire, une préoccupation délirante pouvant nvnir los conséquences les plus tragiques, ces aliénés n'en gardent pas moins assez d'empire sur eux-mêmes pour dissimuler leur folie, dans le but d'obtenir leur liberté.
L'examen de ces dissi-
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Fig. 35. — Paralytique général se disant « roi de Navarre ».
(D'après le D"' A. Marie, in Traité intern).
Fig. 36. — Paralytique général se disant « heureux », « riche » et « poèCé ».
mulateurs constitue une tâche difficile, tout à fait inaccessible à ceux qui ne sont pas préparés par leurs études à « disséquer sur le vivant » une personnalité humaine, à reprendre un à un tous les éléments qui caractérisent la constitution physique, morale et intellectuelle de cette per-
sonnalité, à anahser, à scruter' son hérédité, son évolution à travers les diverses étapes de sa vie, pour arriver, après celle longue recherche, à se faire d'elle une idée totale.
On comprend alors pourquoi beaucoup de personnes, qui sont de très bonne foi et qui ne se doutent pas des difficultés d'ordre technique que présente l'interrogatoire des aliénés qui cachent leur délire, emportent souvent de leurs entretiens avec eux' l'impression qu'ils sont « sains d'esprit ». L'art d'examiner les fous exige, de la part des aUénisles professionnels, indépendamment d'une recherche médicale approfondie, une habitude d'entrer dans le cerveau du malade pour saisir ses véritables préoccupations et pour provoquer leur aveu par des questions utilement choisies. Cette longue analyse de la personnalité per-met seule d'en faire ensuite la synthèse pour dire en définitive ce qu'il y a : folie, simple déséquihbre ou raison.
Et, s'ily a folie, qui oserait prétendre que les malheureux qui en sont atteints ne doivent pas être protégés et traités, parfois malgré eux, aussi bien dans l'intérct de leur propre santé que pour la sécurité menacée de leurs familles ou de ceux qui les entourent ?
ABOULIQUES
En quoi consiste la « perte de la faculté de vouloir » ou l'aboulie? C'est un symptôme mental dont je vais essayer de donner une idée.
11 y a des gens — et ils sont surtout nombreux parmi les « intellectuels » — qui, habituellement indécis, tatillons, doutant des autres et d'eux-mêmes, et portés à couper les cheveux en quatre, sont pris un jour, sous l'influence d'une fatigue ou d'une inquiétude, d'une incapacité de se décider à quoi que ce soit. Embarrassés de plus en plus par le choix dos moyens, ils ne savent plus se déterminer. Ils passent leur temps dans l'anxiété, se posant sans cesse cette question : « Vais-je i)ouvoir agir? » Et cette idée obsédante les garrotte au point qu'ils deviennent inactifs et comme médusés.
J'avais pour client un homme de lettres qui vint me raconter que, après quelques jours de surmenage cérébral intense, il était devenu impuissant à se livrer à son travail habituel : voulait-il prendre la plume pour écrire, voulait-il se lever pour consulter un livre dans sa bibliothèque, aussitôt un serrement des plus vifs lui étreignait la poitrine. « ^'ais-je pouvoir écrire ? » se demandait-il, anxieux; « m'est-il possible de me lever pour chercher ce livre ? »
■iS ALIENES ET ANORMAUX
Et, sentant son impuissance à agir, il restait cloué sur place, comme si un obstacle infranchissable s'était élevé tout à coup devant lui. Rouge d'émotion, sanglotant comme un enfant, cet homme de cinquante-six ans ajoutait, à travers ses larmes :
« Enfin, je ne sais pas ce que j'ai, docteur, mais je ne puis plus vouloir ! »
Le mot était juste, et l'impuissance du pauvre homme à agir était telle, en efîet, que, quelques jours après, elle faillit avoir de tragiques conséquences. Un soir que, tranquillement couché, il essayait de se distraire en lisant, une odeur de roussi lui fit lever les yeux; il vit le rideau de son lit qui avait pris feu et commençait à flamber. Aussitôt, son angoisse habituelle le saisit, et il se demanda : « Vais-je pouvoir me lever? Vais-je pouvoir rouler et tamponner rapidement ce rideau qui brûle ? » Et, haletant d'épouvante, il poussa le cri rauque de quelqu'un qui étouffe d'émotion... Sa femme accourut de la chambre voisine et, avec l'aide des domestiques, éteignit rapidement ce commencement d'incendie. Mais que serait-il arrivé, s'il avait été seul?...
Toute la vie de cet homme était d'ailleurs faite de doute, d'hésitation et d'inquiétude intellectuelle. Au lycée, il s'était fait remarquer par ses discussions à perte de vue sur la « réalité du réel ». « Tel objet, dit-on, existe. Existe-t-il effectivement, ou n'est-ce qu'une apparence ? Et moi-même, suis-je une réaUté ou une hypothèse? » etc., etc. Plus tard, à l'occasion de ses fiançailles, ce fut autre chose : « Arriverai-je à faire ma demande ? » dit-il le jour môme où les parents de la jeune fille, prévenus, attendaient une démarche définitive. Blême d'indécision et d'angoisse, il redescendit huit fois les trois étages de la maison habitée par sa future; enfin, il fut entraîné de
ABOULIQUES 59
force par son père, qui lui affirma qu'il fallait entrer et parler. Marié, et aimant beaucoup sa femme, il mit plusieurs mois à se décider à accomplir le devoir conjugal. Là encore, le « vais-je pouvoir ? » le rendit malheureux au point qu'il songea bien souvent au suicide.
Tel est, très résumé, le cas le plus typique que j'ai connu.
Que se passe-t-il dans le cerveau de ces gens dont la volonté est frappée de paralysie juste au moment décisif? Une rupture, un désaccord entre deux actes psychiques : penser et agir. Alors que, à l'état normal, après réflexion, l'acte suit l'idée, comme une conséquence logique et nécessaire ; ici, l'idée, malgré toutes ses qualités d'analyse et de synthèse, ne peut plus se transformer en acte. Les efîorts répétés que notre homme de lettres faisait pour obtenir quand même cette transformation, n'aboutissaient qu'à créer en lui une souffrance de plus en plus forte. Et plus les efforts étaient nécessaires, comme au soir où il faillit briller vif dans son lit, plus le sentiment d'impuissance augmentait. 11 dépensait ainsi en pure perte une énergie énorme, tout en conservant une conscience parfaitement nette de sa détresse morale.
Divorce de l'idée et de l'acte, voilà la formule psychologique de l'état de ces êtres d'une intelligence souvent supérieure, mais dont le système nerveu.x est profondément déséquilibré. Les aliénistes français, Esquirol en tête, ont vu et compris les premiers ce singulier trouble mental, et de leurs nombreux travaux, surtout de ceux sortis de l'école de M. Magnan, il ressort clairement que l'aboulie n'est qu'un symptôme d'un état maladif général. Notre homme de lettres, qui a toujours été un scrupuleux, un
timoré bizarre et excentrique, est un excellent exemple à l'appui de cette doctrine. En fouillant dans sa vie psychique, j'ai retrouvé des obsessions et des impulsions de toutes sortes : le besoin irrésistible de trouver l'étymologie de tous les mots qui se présentaient à son esprit ; la recherche angoissante de noms de personnes avec lesquelles il n'avait aucune relation; la répétition obsédante de calembours absurdes entendus dans une conversation ou lus dans un journal... Il tient cet état de déséquilibre mental de ses ascendants, d'une hérédité nerveuse pathologique : sa mère a été hantée toute sa vie par le doute religieux et la peur de l'enfer ; une tante et une cousine maternelles ont été tellement torturées par des scrupules du môme genre que, pour y échapper, elles se sont suicidées; lui-môme, enfin, a eu des convulsions au moment de la dentition.
On voit que l'aboulie n'est qu'une des herbes parasitaires qui poussent sur le vaste champ de ce que M. Magnan appelle la « dégénérescence mentale ».
Peut-on quelque chose contre l'aboulie ? Si l'hérédité pathologique favorise son éclosion, elle n'est pas la cause unique de ce trouble. L'éducation première de l'intelligence peut incontestablement beaucoup contre les tendances natives à la poltronnerie de l'esprit. Oui, certes, l'étoffe cérébrale de ces timorés est tissée de neurones de qualité inférieure, mais l'expérience médico-pédagogique démontre que ces neurones sont susceptibles, dans un grand nombre de cas, d'être fortifiés par un dressage, une hygiène, un entraînement appropriés. Ces héréditaires j)euvent arriver ainsi à se faire une belle place au soleil, à condition d'ôtre aidés, soutenus, dirigés continuellement.
ABOULIQUES 61
Mais ce qu'il faut éviter pour eux avant tout, c'est une profession exigeant une prompte décision et engageant une lourde responsabilité, car ils ne sont pas créés pour des actions héroïques.
Le sujet de ce chapitre ne peut certes prétendre à la nouveauté. Mais si vieux qu'il soit, il n'en est pas moins important : d'abord, parce que les états mélancoliques sont d'une extrême fréquence dans la pratique médicale; ensuite, parce que l'étude de ces états a passé, sous l'influence des théories médicales en faveur aux diverses époques, par des phases curieuses et dont il importe d'avoir une idée.
Je me garderai bien cependant de donner ici un long historique de la mélancolie. Je me contenterai de faire le rapprochement de trois idées à travers les siècles, rapprochement qui prouvera une fois de plus que, si les théories passent comme les modes, comme les modes aussi elles réapparaissent au bout d'un certain temps, avec une légère modification.
Ainsi, nous parlons beaucoup à notre époque, et cela dans les milieux scientifiques les plus modernes, de Tautointoxicalion dans les états mélancoliques. Or, les médecins de l'époque hippocratique, guidés par la doctrine humorale, attribuaient à la noirceur de la bile une influence des plus malfaisantes sur les fonctions intellectuelles. C'est de là que provient même le terme de mélancolie : [jLÈAaç-noir, yo)>T,-bile. L'analogie est frappante.
Et quand nous faisons ensuite un saut jusqu'au
xvif siècle et que nous cherchons dans les écrits de Van Swieten et, plus tard, dans ceux de Boerhaave, les idées courantes à cette époque sur la mélancolie, nous trouvons qu'il est continuellement question des méfaits del'atrabile sur le sang. On disait alors que l'homme mélancolique avait le sang atrabiheux, altéré par les « humeurs pec-
Fig. 37. — Mélancolique déprimé.
cantes », ce qui voulait dire pour MM. les Diafoirus et Purgon de l'époque: sang noir, terreux, épais; c'est ce que nous autres, médecins du xx^ siècle, nous traduisons par le terme plus précis d'auto-intoxication. Nous reconnaissons sans peine la théorie.
Dans la réalité de la vie, on a affaire à une foule de variétés d'états mélancoliques. Tour à tour, les aliénistes, qui sont des gens d'habitudes très ordonnées et qui veulent à toute force enserrer dans des cadres éternels les
phénomènes morbides, ont inventé des divisions et des subdivisions de ces étals mélancoliques.
Les idées délirantes et les hallucinations sont-elles présentes ou absentes? On a la mélancolie délirante ou la mélancolie sans déhre (fig. 37 et 38). Le malade est-il inerte ou, au contraire, très agité. Nous avons la mélancolie dépressive, avec ou sans stupeur, et la mélancolie anxieuse ou perplexe. Je n'insiste pas sur ces subdivisions qui, étant tout à fait artificielles, sont d'un intérêt vraiment secondaire.
La clinique nous montre qu'il existe un état mélancolique.
En quoi consiste-t-il? Qu'est-ce que la mélancolie?
C'est un état de tristesse maladive^ c'est-à-dire de tristesse produite sans motif qui semble suffisant aux personnes de sensibilité normale. Cet état se caractérise par trois symptômes : la douleur morale, le rétrécissement avec raleiitissement des fonctions psychiques, et, dans le domaine des fonctions physiques, une diminution d'activité, une diminution d'énergie.
Voilà ce qu'est l'état mélancolique réduit à sa plus simple expression. Ces préliminaires établis, voici une petite histoire très véridique qui semble avoir été faite exprès pour illustrer la définition un peu schématique que je viens de donner de la mélancolie.
C'est celle d'une pauvre femme âgée de soixante ans, fille d'un alcoolique brutal et jaloux, mort à Bicôlre à soixante-dix-huit ans. Pendant de longues années elle a travaillé au métier peu lucratif de casquetière. D'une constitution délicate, elle est d'une taille au-dessous de la
moyenne. Elle n'a fait jusqu'à présent aucune grave maladie. Mariée trois fois, elle a perdu son premier mari de la tuberculose, après cinq années de mariage; le second d'alcoolisme chronique avec tuberculose, après vingt-six années ; le troisième, après trois mois, a été enlevé par une scarlatine. Elle a eu sept enfants et une fausse couche. Deux enfants seulement existent encore, un fds de dix-huit ans, chétif, ayant ou des convulsions pendant son enfance,
Fig. 38. — Mélancolique agité et anxieux.
dont il lui reste aujourd'hui du strabisme, et une fille, malingre, anémique, de vingt-cinq ans.
La mort de son dernier mari, survenue en février 1899, mit cette pauvre femme dans un grand embarras matériel.
Un petit commerce de fruiterie et de bouillon qu'elle avait entrepris, ne réussit pas ; son fils travaillait bien un peu, mais pas assez pour vivre à deux. Alors, la crainte de tomber à la charge de ce fils s'empara d'elle. Une idée fixe la poursuivait: elle allait rendre son fils malheureux. Ne pensant plus qu'à cela, elle abandonna tout travail, ne songeant même plus à préparer la nourriture de ce fils qu'elle adorait. Pour le sauver d'un malheur qu'elle considérait comme sûr, elle songea au suicide.
Rouiii.xoviTCii. a
Un dimanche du mois de juin 1899, elle partit le matin aux Buttes-Chaumonl avec l'intention de se jeter du haut du pont. Mais, arrivée là, l'image de son fds se présenta à son esprit : ce fds chétif, sans appui; si elle disparaissait, que deviendrait-il tout seul? Et la malheureuse revint à la maison après avoir erré toute une journée et combattu ridée de suicide. Sa douleur morale ne diminua pourtant pas, et voyant qu'elle ne pouvait plus rien faire chez elle, qu'elle pleurait continuellement et s'arrachait les cheveux, ses enfants se décidèrent à la placer à la Salpêtrière, oîi j'ai pu l'étudier à loisir.
Sa physionomie était fortement ridée : au front, par des barres parallèles; au-dessus de la racine du nez, par des barres verticales; au niveau des angles externes des yeux et au-dessous des paupières, par des barres obliques et croisées. C'est que cette femme, depuis plus d'un an, ne cesse de pleurer! Je l'ai interrogée. Elle se reproche d'avoir quitté son fils. Inquiète de l'avenir de ce garçon de dix-huit ans, elle implore tout le monde pour qu'on s'occupe de son enfant dont elle fait un grand éloge. Elle est dans un état d'appréhension constante. Quoiqu'on dise, quoiqu'on fasse autour d'elle, elle rapporte la chose à elle. Désireux de me rendre compte de l'état des fonctions motrices de ses mains, je la priai d'écrire. Or, elle ne sait que signer son nom. Mais après l'avoir tracé sur une feuille de papier, la voilà terriblement inquiète. Quel papier lui ai-je fait signer? A quoi s'est-elle engagée? Quel malheur va encore frapper son fils ou elle? J'eus beau la rassurer: plusieurs jours durant elle racontait à tout venant qu'elle avait eu l'imprudence de signer quelque chose de très grave, sans avoir demandé au préalable ce qu'était ce papier. Des scrupules de toute sorte la tourmentent sans cesse. Ainsi, en quittant son domicile pour être soignée à
la Salpêtrière, elle a donné les objets de son tcès modeste ménage à sa fdle qui est mariée. A-t-elle bien agi? N'eutil pas été plus juste de donner tout à son fds? Elle a perdu ainsi son enfant, etc. A plusieurs reprises elle me demanda de m'employer pour aller trouver sa fille et lui conseiller de tout rendre à son frère. Elle voulait rédiger dans ce but un testament. Pendant plusieurs mois elle ne parlait que de cette très mauvaise action qu'elle avait commise et elle ajoutait en sanglotant : « On ne peut pas remédier à cela; j'ai mérité d'être punie. » Nuit et jour elle ressasse la même idée, parle, pleure, s'agite, réveille ses compagnes, et rien ne rend mieux, je crois, l'état d'anxiété dans lequel elle vit que cette phrase venant d'elle : « Quand je pense à ma faute, mon corps se paralyse, ça me fait trembler- toute. »
Son horizon intellectuel, déjà assez restreint avant cet accès mélancolique, s'est encore rétréci davantage. Elle vit avec une ou deux idées qui la rongent; elle est incapable de s'intéresser, pour le moment, à quoi que ce soit d'autre; elle ne sait même ni la date, ni le jour où nous sommes.
Physiquement, j'ai trouvé, au pouls, qui est à 80, un affaiblissement sensible de la pression artérielle. Les fonctions resj)iratoires sont ralenties : c'est ainsi que le nombre d'inspirations par minute n'est que de onze au lieu de dix-huit ou vingt; de plus, le rythme respiratoire est comj)lètement bouleversé : de temps en temps se produit une pause très prolongée avec absence totale de mouvements respiratoires ; puis, une longue et forte expiration, comme dans le soupir.
La peau était très sèche, et l'analyse chimique des urines dénotait que les quantités d'urée, d'acide urique et de phosphates étaient sensiblement inférieures aux quantités normales :
68 ALIKNKS ET ANOKMAUX
Pour l'urée, 11 gr. 7."j en vingt-quatre heures, au lieu de 25 grammes minimum;
Pour l'acide urique, 0 gr. 37 en vingt-quatre heures, au lieu de 0 gr. oO minimum;
Pour les phosphates, 2 gr. 16 en vingt-quatre heures, au lieu de 4 gr. 20.
La quantité de chlorures était, au contraire, assez élevée : 16 gr. 20 en vingt-quatre heures au lieu de 10 grammes.
J'ajouterai que la densité de ces urines était faible : 1.010 à 10" au lieu de 1.018, et que la quantité émise dans les vingt-quatre heures était de 1.800 centimètres cubes en vingt-quatre heures, au lieu de 1.100 à 1.200.
La température moyenne du corps était de 36°o.
Revenons sur quelques-unes des particularités du cas de cette mélancolique.
Il faut remarquer que sa préoccupation, sa tristesse, avaienl, au dé but, une certaine raison d'être. Mais, chez une femme normale, la crainte d'être à la charge de son fds aurait provoqué le désir de se rendre utile à ce fds, de l'aider. Chez notre malade, le contraire s'est produit : obsédée de plus en plus par celte crainte, elle est devenue complètement inactive. L'idée naturelle de tristesse est devenue le point de départ d'un état morbide. Dans la grande majorité des cas, les choses se passent en effet ainsi : les malades destinés à devenir mélancoliques amplifient un fait réel et, l'interprètent, sans aucune justification, dans le sens le plus lamentable et le plus faux. Et cela, non seulement dans la mélancolie simple, sans hallucinations, comme chez la casquetière dont je viens de conter l'histoire, mais aussi dans la mélancolie déhrante.
LES ÉTATS MÉLANCOLIOUES 69
Je me souviens, à ce propos, d'un autre cas.
Il s'agit d'une femme de trente-six ans, d'une intelligence peu commune. A vingt-huit ans, elle épouse un homme politique, veuf avec deux enfants, dont l'aîné, un garçon de dix ans, conquit, dès l'abord, sa sympathie. Si jamais deux êtres constituaient un contraste en toutes choses, c'étaient bien M. et ]\P® X... Lui, tout en dehors, affichant une religiosité encombrante et tapageuse, accumulant gaffe sur gaffe dans. sa vie publique; elle, nature concentrée, toute en analyse, « du Bourget en action », comme disaient ses amis, fine et sensible à l'excès, et qui, plus est, rationaliste en matière religieuse.
A la longue, l'absence de vie vraiment intime, telle qu'elle pouvait la désirer, la pousse à chercher une affection selon son rêve; le fils aîné de son mari, qu'elle avait toujours maternellement aimé, venait d'avoir ses dix-huit ans; elle en avait trente-six. Pendant que le mari paradait au dehors, le jeune homme passait des journées entières en compagnie de sa belle-mère; ils lisaient ensemble; elle chantait, il l'accompagnait; on s'analysait tout haut et, petit à petit, il s'établit, entre le beau-fils et la belle-mère, une amitié, très pure en vérité, mais singulièrement tendre, et qui, à la longue, devint le point de départ d'un remords d'abord, d'un formidable délire mélancohque ensuite. Et alors, dans ce délire, l'amitié qu'elle porte à son beau-fds à qui elle a pu, dans un moment de douleur, confier ses peines de femme mal mariée, deviendra presque de l'inceste. Elle déclare qu'elle est répudiée par son mari, qu'elle est la honte de ses trois enfants à elle, que tout le monde la déteste, qu'elle est même une honte publique, que, dans les rues, on dit que ses Irois enfants ne sont pas de son mari, mais de son beau-fds, qu'elle veut mourir par le couteau, le poison.
rinanilion, etc. Voilà bien l'exemple de la façon dont les mélancoliques interprètent un fait réel.
Je reviens à l'histoire de la pauvre casquetière. J'ai indiqué un certain nombre de troubles physiques que j'ai trouvés chez elle; ils indiquent tous une diminution dans l'activité des phénomènes vitaux.
La respiration subit une altération très remarquable dans sa fréquence et dans son rythme.
Chez les mélancoliques qui sont à l'état de stupeur, Marcé avait observé que le nombre des respirations avait diminué, surtout relativement au nombre de pulsations. Cette remarque de Marcé peut être étendue à tous les mélancoliques. La malade dont je viens de parler n'était pas en état de stupeur, loin de là, et pourtant le nombre de ses inspirations était de i i contre 80 pulsations. La dissociation peut donc s'observer également dans la mélancolie simple. Le rythme respiratoire de cette malade était manifestement altéré. Le fait est intéressant parce qu'il a élé signalé dans un grand nombre d'étafs mélancoliques. Marcé l'avait trouvé dans la stupeur mélancolique.
Dans une étude faite en collaboration avec M. Toulouse, nous avons pu établir différents t\'pes de respiration chez les malades de cette catégorie. Par exemple, dans un tracé respiratoire pris à l'aide du j)neumographe de Marey, il s'agit d'une resj)iralion enregistrée pendant seize secondes, et nous pûmes constater le peu d'ondulations qui existent le long de cette ligne : c'est le type de la respiration superficielle. Dans un autre tracé, qui exprimerait le mode de respiration de notre malade, môme observation ; la respiration s'accompagne de pauses trop longues, suivies d'une inspiration plus ou moins profonde.
Enfin, le type respiratoire peut être tremblé, en rapport avec la respiration d'une personne qui sanglottc et dont
tous les muscles du thorax présentent des contractions saccadées.
Quelles sont les conséquences de ces troubles respiratoires?
La diminution de la fréquence et de l'amplitude de la respirations chez les mélancoliques amène naturellement une rupture de l'équilibre qui doit exister entre la quantité de sang que le cœur envoie au poumon et la quantité d'air qui arrive par les voies respiratoires. La masse sanguine s'oxygénise moins; le sang veineux circule plus difficilement; le sang des capillaires se charge d'acide carbonique, d'où, chez les mélancoHques, le refroidissement des extrémités, la cyanose de ces dernières, des lèvres et du nez, l'abaissement général de la température, le ralentissement de toutes les fonctions organiques.
D'ailleurs, Je mode respiratoire varie chez le mélancolique à chaque instant. Est-il immobile et absorbé? la respiration sera superficielle; est-il très anxieux? elle deviendra irrégulière, accélérée, coupée de pauses, tremblée. Il ne peut pas y avoir de règle absolue, mais altérée dans un sens ou dans un autre, la respiration détermine un trouble dans l'oxygénisation du sang et, par conséquent, une certaine surcharge en acide carbonique. L'intoxication par cet acide, phénomène évidemment consécutif à l'état émotionnel, au genre d'activité cérébrale, s'accompagne, chez les mélancoliques, de troubles de la circulation : les battements cardiaques sont affaiblis ;*le pouls reflète cette faiblesse, et la tension artérielle, examinée à l'aide du sphygmomanomètre, est diminuée.
La température du corps, en rapport d'ailleurs avec la faiblesse des processus nutritifs, est souvent au-dessous da la normale; elle atteint, dans certains cas, 36° et même quelques dixièmes au-dessous. Le fait n'est pas général :
à certains moments d'anxiété particulièrement vive, la température peut s'élever au-dessus de la moyenne.
La peau de la malade est sèche, à tel point qu'ayant essayé un jour de la faire transpirer à l'aide de boissons très chaudes (un litre de tisane de bourrache), j'ai complètement échoué : la peau, malgré un nombre considérable de couvertures et d'édredons mis sur la malade, est restée sèche. Le fait est assez fréquent, et on peut dire que chez les mélancoliques toutes les séo'étions sont ordinairement diminuées : les larmes sont absentes, malgré la douleur morale immense; la bouche est sèche; les sucs gastriques sont moins abondants, moins digestifs, d'où perte d'appétit, refus d'aliments, amaigrissement; les sécrétions intestinales sont nulles, d'où, habituellement, constipation opiniâtre.
La composition chimique des urines est altérée dans la grande majorité des cas. Habituellement, l'urée estdiminuée. Dans les urines de notre malade il y a, en outre, diminution de l'acide urique et des phosphates. Ceci n'est pas constant. Quant aux chlorures, ils sont habituellement diminués; dans le cas d'aujourd'hui, ils sont augmentés.
Une question qui se rattache directement à ces recherches, c'est celle de la toxicité urinaire chez les mélancoliques. 11 est évident que le sang du mélancolique est troublé dans sa composition, ne sei-ait-ce que par suite des désordres respii'atoires qui amènent forcément une oxygénisation moindre, et aussi, par suite, des désordres digestiis : ab.sence d'appétit, constipation, qui doivent l'appauvrir. Les urines, qui reflètent l'état du sang, peuvent, si les reins les éli?7iinent Irien, renseigner sur la présence dans le sang des produits toxiques ou infectieu.x résultant de ces troubles respiratoires et digestifs. Si le sang est chargé de ces produits toxiques, il y en aura d.iii.s
les urines, et ces dernières seront plus toxiques que les urines normales. Voilà l'hypothèse qui a présidé à un certain nombre de travaux sur la toxicité urinaire des mélancoliques, travaux auxquels j'ai participé. Il résulte de ces recherches, faites en collaboration avec M. Gilbert Ballet, que les urines des mélancoliques dont les reins éliminent ce liquide d'une façon normale, sont réellement hypertoxiques dans la grande majorité des cas, que, notamment, la quantité d'urine capable de tuer un animal, d'un nombre déterminé de kilogrammes, dans les veines duquel on introduit ce liquide, est notablement inférieure quand l'urine provient d'un mélancolique, que lorsqu'elle provient d'un individu normal. Cette hypertoxicité reste encore obscure dans ses causes premières; cependant, certaines recherches permettent d'affirmer qu'elle est due à la présence, dans les urines des mélancoliques, de certaines toxines, comme les ptomaïnes.
L'appauvrissement du sang des mélancoliques est un fait réel qui a été mis en évidence par différents auteurs : Erlenmayer, Seppili, Burckhardt. Le phénomène capital constaté par eux est l'hypogiobulie.
Enfin, comme conséquence de tous ces troubles physiques, on constate chez tous les mélancoliques une dénutrition plus ou moins rapide se manifestant par une diminution considérable du poids. Naturellement, cet abaissement de la nutrition dénote une résistance moindre aux maladies infectieuses et surtout à la tuberculose qui, plus que toute autre infection, guette les mélancoliques.
Nous voyons ainsi que, si dans l'ordre de phénomènes psychiques les mélancoliques se font remarquer par un ralentissement et un rétrécissement des facultés, dans l'ordre des processus organiques il y a surtout une diminution frappante d'énergie et de vitalité.
En somme, on comprendra à peu près comment la malheureuse casquelière est devenue mélancolique; essayons maintenant de savoir pourfjuoi?
Trois causes se sont réunies en elle; une, d'ordre congénital; une deuxième, d'ordre biologique; une troisième, d'ordre moral.
Fille d'alcoolique, elle a toujours été inférieure au point de vue physique et intellectuel : mal développée, j'oserai dire rabougrie, elle n'a jamais pu apprendre à lire, écrire ou à compter. Sa débiUté mentale est cause qu'un facteur d'ordre moral, la crainte de tomber à la charge de son fils, l'a rendue mélancolique. Mais, dira-t-on, ces causes morales ont existé auparavant, plus graves même peut-être. Pourquoi n'est-elle devenue mélancolique que maintenant? C'est là où intervient le facteur physiologique : l'âge. La statistique démontre, en effet, que la mélancolie devient d'autant plus fréquente qu'on avance vers la vieillesse. Un critérium intéressant à ce point de vue est le suicide qui, d'après les recherches de M. Socquet, est surtout fréquent chez les vieillards. Quand ces derniers sont, de plus, des héréditaires, comme notre malade, ils deviennent des mélancoliques encore plus rapidement. Leur état mélancolique emprunte alors des caractères spéciaux au fond d'affaiblissement intellectuel congénital que la sénihté ne fera qu'accentuer davantage. Cet état présente une certaine tendance démentielle ; il est très pauvre en idées délirantes; ces dernières sont dune monotonie vraiment désespérante.
N'oublions pas non plus qu'il s'agit d'une femme, car la question du sexe n'est pas un élément indifférent dans
LES ÉTATS MÉLANCOLIOUES 75
Tétude des états mélancoliques. Dans nos grands asiles, les hommes sont surtout tributaires de l'alcoolisme et delà paralysie générale, tandis que les femmes sont particulièrement disposées à tomber dans des états mélancoliques. Les recherches de M. Garnier, en 1890, sur la « folie à Paris», montraientque sur 1.000 admissions féminines, il y en a 150 imputables à la mélancolie, alors que sur 1.000 admissions masculines il n'y en a que 37. Comment expliquer une pareille différence? Mais par une série de conditions mauvaises causées par l'infériorité sociale de la femme, surtout de la femme du peuple : les misères matérielles sont plus communes et plus lourdes pour elle; elle a plus de chagrins domestiques; enfin, les grossesses successives constituent une source de fatigue et de soucis qui est loin d'être un facteur négligeable.
Nous retrouvons toutes ces causes dépressives chez notre malade; ce sont elles qui ont mis son organisme, déjà si peu résistant, dans un état somatique très favorable à la mélancolie.
Si telle estTéliologie dans le cas que nous étudions aujourd'hui, il est évident qu'elle varie avec chaque individu. Les causes prédisposantes et directes sont trop nombreuses pour que je songe à les énumérer (toute la pathologie y passerait). Cela manquerait d'ailleurs totalement d'intérêt.
Ce qu'il importe maintenant de savoir, c'est ceci : un état mélancolique quelconque, avec ou sans délire, avec ou sans stupeur, anxieux ou non, systématisé ou confus, continu ou intermittent, constitue-t-il une maladie autonome? La mélancolie constitue-t-elle une entité morbide?
Il existe toute une série de maladies, celles-là parfaite-
ment autonomes, au cours desquelles on observe un des états mélancoliques auxquels je faisais allusion tout à l'heure. J'en citerai quelques-unes : l'alcoolisme, la fièvre typhoïde, la tuberculose, le diabète, le cancer, la paralysie générale. Là, pas de discussions possibles : l'état mélancolique qui vient se greffer sur la maladie principale, est un simple incident dont l'explication est vite trouvée dans l'existence d'une prédisposition psychopathique réveillée par la maladie en évolution. Dans ce cas, on dit que Fétat mélancohque est symptomatique; il ne constitue pas une maladie autonome; cela est évident.
Même lorsque les tares héréditaires ou acquises sont manifestes, lorsque la débilité mentale est patente, comme dans le cas de notre malade, un accès de inélancolie est considéré, sans aucune contestation, comme symptomatique de cet affaiblissement intellectuel, et personne ne viendra parler d'une mélancolie autonome.
Certains aliénistes admettent encore ce dernier diagnostic lorsque l'état mélancolique paraît être survenu indépendamment de tout état morbide antérieur, indépendamment de toute infection, de toute intoxication, de toute tare héréditaire ou acquise. Or, une pareille conception d'un trouble mental ne nous semble plus admissible aujourd'hui.
Pour ma part, dans les cas de mélancolie que j'ai eu l'occasion d'observer, il m'a été, jusqu'à présent du moins, toujours facile de rapprocher ce trouble mental d'une ou de plusieurs causes antérieures ; rapprochées ou éloignées, ces causes existaient dans tous les cas. Quand lesjacteurs sont très rapprochés, tout le monde est d'accord pour déclarer que l'état mélancolicjue, quelle que soit sa forme, est symptomatique de l'état morbide antérieur. Oii la discussion commence, c'est lorsque le r-apport inunédiat avec une maladie antérieure n'est pas nettement établi. Mais
LES liXATS MÉLANCOLIQUES 77
c'est alors justement que la recherche est intéressante et fructueuse.
Prenons un exemple, et sans chercher bien loin, je rappellerai le cas intéressant de cette personne dont je parlais au début de ce chapitre, qui devint une mélancolique délirante, anxieuse, obsédée de Tidée du suicide par suite de l'interprétation radicalement fausse de son amitié pour le fds de son mari. A première vue, si Ton avait voulu se contenter de simples apparences, le diagnostic eût été vite formulé; ne trouvant pas de maladie caractérisée précédant la mélancolie, on aurait conclu à la nature autonome de cette dernière. C'eût été une erreur. En effet, j'arrivai très promptement à comprendre que M""" X..., dès la première année de son mariage, avait été soumise à une tension d'esprit et à une fatigue nerveuse au-dessus de ses forces. Dès le voyage de noces, de douloureux malentendus s'étaient produits. Pendant huit années, elle cacha une douleur morale croissante et cuisante. Ajoutons à cela les fatigues de la maternité trois fois répétée, un état physique d'épuisement augmenté encore par des travaux de femme d'intérieur très méticuleuse, très attentive à tout. Bref, pendant les dix ans qui ont précédé l'éclosion de l'accès mélancohque, cette jeune femme a été profondément épuisée, surmenée, moralement et physiquement.
En remontant à cette époque, on retrouve chez elle toute une série de signes qu'on rangerait aujourd'hui sous le vocable de neurasthéniques, mais peu importe le terme, la chose existait bien nettement : elle souffrait d'un épuisement nerveux qui allait crescendo avec d'autant plus de facilité que, chez elle aussi, le terrain était favorable. Je connais l'histoire de tous les membres de sa famille, et le nervosisme du père, ainsi que la débilité mentale d'un autre proche parent ne font aucun doute pour moi.
78 ALIENKS ET ANORMAUX
Donc, le délire mélancolique de celte jeune femme, loin d'être une manifestation indépendante autonome, est tout ce qu'il y a de plus symptomatique de ce long épuisement nerveux, de cette neurasthénie, s'il Ton veut, qui l'avait précédée. Compris ainsi, ce délire mélancolique a pu être traité rationnellement, et la malade a guéri.
En somme, en insistant sur la non-existence des mélancolies autonomes, dites encore essentielles, je veux en arriver à cette conclusion qui s'impose, je crois : derrière tout état mélancolique, quel qu'il soit, il faut chercher les causes somatiques immédiates ou éloignées qui ont pu le déterminer. La découverte de ces causes importe au plus haut point pour prévoir la marche que suivra la mélancolie, sa durée, les transformations qu'elle subira, ses récidives périodiques, en un mot, pour en établir le pronostic et le traitement.
Tout d'abord, je tiens à déclarer que je ne considère point comme anormaux au point de vue psychique tous ceux (et ils se chiffrent actuellement en France par cinquante mille environ et dans le monde par près de douze millions) qui s'adonnent aux pratiques du spiritisme et de la médiumnité. Bien entendu, il n'est question ici que des spirites et des médiums sincères, et non pas de ces charlatans et de ces escrocs qui tiennent boutique de a désincarnés » et qui exploitent la crédulité des dupes.
Mais, pour en revenir aux véritables spirites, j'ajoute que, si j'ai vu parmi les aliénés un certain nombre de pratiquants zélés de la doctrine fluidique, j'ai eu l'impression qu'ils constituent une infime minorité par rapport à l'ensemble des spirites. C'est dire qu'à mon avis, dans le problème des danger de l'évocation des « esprits », le point essentiel à envisager n'est pas autant le spiritisme luimême que l'individu qui s'y consacre. De même qu'il y a des gens à qui il est interdit de manger des pommes crues, sous peine de troubles digestifs plus ou moins graves, de même il y a des êtres dont le système nerveux ne supporte pas la tension cérébrale trop grande qu'exige l:i participation active à des séances de tables tournantes. IjCs cas dont j ai eu personnellement connaissance m'ont tous confirmé dans cette manière de voir.
A Tappui de ma pensée, je ne citerai qu'un seul exemple.
Une pauvre mère, jeune encore, perd un enfant unique, âgé de huit ans, enlevé en quelques jours par une méningite aiguë. Affaiblie par les veilles, le chagrin, l'absence de tout appétit, elle retombe dans des crises nerveuses auxquelles elle était sujette vers l'âge de treize ans. Elle ne peut pas s'habituer à l'idée que son fils, son petit Louis, n'est plus. Comme une âme en peine, elle rôde dans son appartement, toujours avec l'image de son enfant devant les yeux.
C'est pendant qu'elle était ainsi tout entière à sa douleur morale, qu'un jour, une amie l'engage à s'initier aux mystères du spiritisme, avec ses mouvements d'objets, ses messages frappés, ses révélations inspirées, etc..
L'appât du merveilleux, l'espoir d'une communication surnaturelle avec l'âme de son enfant tentent et décident vite cette malheureuse déjà si ébranlée, si cérébralement fatiguée. Elle prend part à des séances de tables tournantes. Elle pose des questions, et les coups du guéridon sont autant de « oui » ou de « non » qui excitent de plus en plus sa curiosité mystique. Après quelques séances d'entraînement, sa conviction est faite : elle est en communication avec l'esprit de son fils. Autour d'elle, tout le monde lui affirme, d'ailleurs, qu'elle possède beaucoup de « fluide ». Bientôt, allant vite en besogne, elle n'a môme plus besoin d'un guéridon pour causer avec le cher disparu. Il est en elle ; il lui j)arle continuellement dans sa tôte et dans son cœur ; il la console. Puis, un jour, la pauvre femme sent sa main remuer toute seule. Saisissant aussitôt un crayon, elle trace, sous la dictée de l' « esprit »,
ces quatre mots qui résument les véritables aspirations de son âme profondément mélancolique :
« Suis paradis, viens rejoindre... »
Il V a longtemps que celte idée s'était glissée dans son cerveau ; rappel du petit Louis, c'était la délivrance! Se précipitant alors vers la fenêtre, elle veut se jeter dans le vide. On l'en empêche.
Pendant de longues semaines, l'œil brillant, la physionomie inspirée, elle se débattit au milieu d'illusions de toute sorte : voix, visions, contact de main mystérieuse, etc. Et tout ce qu'elle disait prouvait qu'elle éprouvait la sensation intime d'avoir en elle un autre être, V « esprit », et qu'elle vivait « à deux » sous le même crâne, sous la même enveloppe charnelle...
Sur ces entrefaites, elle contracta une fièvre typhoïde, et, chose curieuse, cette fièvre chassant l'autre, la malade finit par guérir...
Voilà donc une personne nerveuse, manifestement prédisposée à des troubles psychiques, qui n'a pu supporter rextréme concentration d'esprit et de volonté qu'exigent les pratiques du spiritisme . C'est le cas de la plupart de ceux que le spiritisme rend fous. Rapidement, ou peu à peu, ces êtres trop impressionnables sont é?nus par les mouvements du guéridon, par ses coups et ses réponses. C'est l'émotion qui les pousse à donner une interprétation hâtive à ces j)hénomènes curieux, en réveillant dans leur cerveau des souvenirs superstitieux anciens qui étaient comme enfouis dans le fonds de leur conscience. Ces images, qui pai-aissaient oubliées, surnagent comme dans un rêve, se combinent et se coordonnent en accord avec
ROUIIINOVITCH. 6
les préoccupations et les espérances mystiques que les pratiques du spiritisme ont fait naître. Et comme, chez les nerveux à cerveaux peu valides, le contrôle de l'intelligence directrice est affaibli par l'émotion, il arrive que le rêve prend bientôt les proportions d'un délire hallucinatoire^dans lequel leur personnalité psychique, leur « moi », se désagrège et s'efîrite. Les exercices de la médiumnité finissent par faire d'eux des fous qui croient penser, parler, gesticuler, écrire et marcher malgré eux, par la volonté d'un autre être qui serait en eux... Un de ces malades, devenu ainsi un délirant mystique, était tellement persuadé qu'il avait en lui l'esprit du fondateur du spiritisme qu'il ne parlait jamais de lui autrement qu'en disant : — Xous, Allan Kardec et moi...
Tout cela revient à dire que les pratiques du spiritisme, si répandues aujourd'hui, sont dangereuses pour des sujets cérébralement faibles, pour tous les névropathes, même pour les simples émotifs. Ces derniers sont souvent incapables d'observer purement et simplement un phénomène, car ils mettent du sentiment là où il ne faut que de l'attention et du raisonnement. Esclaves de leur émolivité, ces grands nerveux, parmi lesquels se glissent parfois de vrais déséquilibrés et des débiles, n'ofîrent pas celle discipline, cette maîtrise intellectuelle qui sont absolument indispensables pour aborder et suivre objectivement les expériences de médiumnité. Dans cet ordre de phénomènes encore si mystérieux, de l'aveu même de savants éminents qui s'adonnent à leur étude, tels que Crookes ou Charles Richet, il ne s'agit pas d'avoir des émotions ; il faut avant tout se méfier de ses sensations ; encore une fois, il faut observer, raisonner et n'avancer qu'avec une prudence objective extrême d'un fait à un autre. Or, justement, les
personnes trop émotives, trop impressionnables s'enthousiasment facilement, n'aiment pas à raisonner ou ne savent pas le faire. Elles sautent volontiers des prémisses aux conclusions avec une rapidité désespérante. Et c'est là le grand danger. Aussi est-il rationnel d'exclure les pratiques du spiritisme de leur régime intellectuel. En agissant ainsi, on leur rend le service d'écarter de leur chemin la pelure d'orange qui ferait infailliblement choir leur esprit dans le délire et dans les hallucinations.
LES ZOOMANES
A l'instar des démonomanes ou possédés du diable, qui se font heureusement de plus en plus rares, nous avons aujourd'hui des zoomanes, sorte de fous qui sentent leur corps habité par des animaux. La femme au lézard, qui défrayait, il y a quelque temps, toutes les conversations, n'a rien inventé. Bien avant elle, certains malades affirmaient sentir en eux des crapauds, des chats, des chiens, des loups, des hommes et même... des conciles. Je ne plaisante pas. L'observation de la « mère concile », une brave femme qui se figurait avoir dans le ventre une assemblée d'évêques, bruyants et agités, appartient au célèbre aliéniste Esquirol, qui fut médecin de la Salpêtrière dans la première moitié du siècle précédent. Depuis, beaucoup d'autres cliniciens ont décrit des cas analogues. Pour ma part, j'ai conservé le souvenir d'une persécutée qui prétendait posséder dans son corps un gaillard fort singulier : il reproduisait fidèlement tous ses actes, môme les plus intimes. Aussi, chaque fois que celte malade crachait ou déversait le superflu de la boisson, elle ne manquait pas de montrer le liquide à ses voisines, en leur disant, sur le ton d'une recommandation très importante :
— X'y touchez pas, je vous en prie ; c'est précieux ; c'est de deux...
Dernièrement encore, un médecin russe, le docteur Ossi-
LES ZOOMA^JES 8o
poff, a publié l'histoire de deux malades, un homme de vingt-six ans et une femme de trente-deux ans, qui, sans se connaître, manifestaient le même délire : tous deux s'imaginaient avoir dans le ventre un serpent et racontaient sur les méfaits de cette bête mille détails plus invraisemblables les uns que les autres (fig. 39). Or, après un
Pig. 39. — Délirant zoomane convaincu quTl a un serpent dans restoniac.
examen attentif, non seulement du délire, mais aussi des organes de la tête, de la poitrine et du ventre de ses deux clients (précautions indispensables en pareil cas), M. Ossipoff a reconnu chez eux l'existence du... ver solitaire. Quand cet hôte désagréable fut expulsé du corps de ses victimes, le cHnicien s'empressa de montrer aux deux zoomanes Tobjet de leurs tourments. Avec Taccent de la conviction la plus autorisée, M. Ossipofî leur déclara :
— Désormais, mes bons amis, vous devez vous considérer comme délivrés du « serpent mâle », et toutes les souffrances qu'il vous faisait endurer vont cesser, car il était solitaire...
Cette suggestion, qui eût dû être très persuasive, n'eut pas tout le succès auquel on s'attendait. L'homme mit plu-
sieurs mois avant de se ressaisir, de remettre de l'ordre dans ses sensations et de comprendre l'inanité de ses préoccupations, mais enfin il guérit. Quant à la femme, elle divague toujours, et sa folie du serpent prend les allures d'une maladie chronique et incurable.
\o\\h donc deux zoomanes chez lesquels la même cause semble avoir provoqué le même délire. Et pourtant, l'un a guéri, l'autre non. Pourquoi? Parce qu'ils n'avaient ni la même constitution cérébrale, ni la même culture intellectuelle, ni la même aptitude à forger des idées fausses à propos de sensations pénibles. La femme était hj^stérique depuis son enfance, et débile mentale par-dessus le marché. Un ver intestinal a sufïi pour troubler la sensibilité de ses entrailles, et, par ricochet, l'équilibre instable de son fragile cerveau. Vous ou moi, nous aurions le ténia dans notre intestin, nous éprouverions des nausées, des vomissements, des vertiges, des spasmes de la gorge, des démangeaisons. L'idée ne nous viendrait pas d'attribuer ces sensations désagréables à un serpent. Pour qu'une pareille explication se présente à l'esprit, il faut admettre que les souffrances éprouvées par la malade de M. Ossipoff étaient tout autres que celles observées chez un être normal. Elle sentait des morsures au lieu de spasmes, des sifflements au lieu de vertiges, des piqûres au lieu de démangeaisons. Morsures, piqûres et sifllements évoquent dans l'esprit l'image d'un serpent. L'interprétation délirante s'est faite ainsi, en vertu d'une perversion de la sensibilité intestinale. Les autres sens, pervertis à leur tour, ont fourni au cerveau malade des renseignements sur la longueur, le volume, les mouvements de l'animal;
LES ZOOMANES 87
autant (rhallucinations qui entretinrent la folie, alors que le ver solitaire était chassé depuis longtemps.
Et, si l'homme a pu retrouver la raison, c'est parce que sa débilité mentale était moins grave. Les hallucinations ont eu moins de prise sur lui, et, le traitement aidant, il a pu remettre en ordre sa sensibilité viscérale troublée pendant plusieurs mois par le séjour du ténia.
11 faut noter aussi la difficulté, pour le médecin de trouver chez les zoomanes la cause organique de leurs divagations : tous les renseignements qu'ils fournissent sur leurs souffrances sont dictés par des sensations anormales, déformées, même en partie illusoires. C'est pourquoi il importe de faire abstraction de tout ce qu'ils racontent et de les examiner à la manière vétérinaire, objective. Bien souvent, on découvrira alors chez eux quelque vieille affection de l'estomac ou des intestins, quelque maladie négligée du foie, des reins ou du cœur. Tous les aliénistes connaissent le cas de cette malade qui se plaignit pendant toute sa vie d'un animal qui lui rongeait la poitrine ; à l'autopsie, on trouva un rétrécissement très prononcé d'un des orifices du cœur... Et combien d'autres faits du même genre !... Il faut donc se donner la peine de bien chercher. Un médecin anglais, Head, a montré, il y a quelques années, que les lésions des organes profonds se manifestent parfois sur la surface correspondante du corps par des régions d'une sensibilité tantôt exagérée, tantôt diminuée. Par exemple, une dilatation de l'estomac, qui est souvent la source de tant de préoccupations délirantes chez les aliénés, s'accompagne souvent d'une douleur névralgique au niveau des côtes inférieures gauches. La recherche de ces « zones de Head » aidera donc aussi à la découverte de la maladie cachée qui fait faire aux faibles d'esprit, aux déments, aux paralytiques tant d'erreurs déconcertantes.
Entre le cerveau malade du zoomane et sa sensibilité, plus ou moins troublée par quelque maladie cachée d'un viscère, il y a des relations tellement enchevêtrées qu'il est impossible de dire qui commence : l'esprit détraqué ou l'organe altéré. L'erreur consisterait à ne pas tenir compte de ces deux facteurs en même temps et à ne pas voir dans le délirant à la fois un fou et une victime d'un trouble réel de l'organisme. Personnellement, je serais disposé à admettre que les idées de possession par des bêtes ne sont exprimées que pour se plaindre de quelque affection locale ou générale qu'il appartient au médecin de déterminer. Quand un neurasthénique ou un hypocondriaque dit à qui veut l'entendre qu'il a un serpent dans l'estomac ou une assemblée d'évêques dans les entrailles, il se peut très bien qu'il interprète bêtement, follement la sensation pénible d'une lésion gastrique ou intestinale plus ou moins chronique. .
Il faut décidément abandonner la vieille conception des malades purement imaginaires. L'homme est un mélange inextricable d'éléments psychiques et matériels. L'âme humaine se manifeste par une collaboration constante de ces éléments. Les maladies de l'âme sont sujettes à cette même loi biologique. Tout ceci comporte, en ce qui concerne les zoomanes, un enseignement certain. Lorsqu'un faible d'esprit, un névropathe, un neurasthénique commence à se plaindre de sa santé, au lieu de vous moquer de ses sensations, faites-le examiner très attentivement par votre médecin ; un traitement physique et moral appliqué à temps et simultanément permettra le plus souvent d'éviter que ces plaintes se transforment en zoomanie. Tous les moyens thérapeutiques sont d'autant plus utiles
LES ZOOMANES 89
qu'ils suivent de plus près l'éclosion de la folie. Plus on tarde à intervenir sérieusement, plus les chances de guérison mentale diminuent. Et notamment chez les zoomanes qui délirent depuis de longues années, les suggestions, sous n'importe quelle forme, ne font, malheureusement, guère plus d'effet qu'un cautère sur une jambe de bois.