‹ Aliénés et anormauxChapitre 5 sur 39 · LES PERSÉCUTRICES AMOUREUSES · texte numérisé non relu

LES PERSÉCUTRICES AMOUREUSES

par Eros et pour leur faire perdre séance tenante leur équilibre mental, depuis longtemps déjà instable et chancelant. Ce regard produit sur elles Teffet d'un coup de foudre. Elles jettent tout de suite leur dévolu sur « Thomme de leur rêv^e » et Fornent sans tarder de cent mille perfections que leur suggère leur imagination exaltée. Dès ce moment, leur « idéal » n'a qu'à se bien tenir. Elles vont essayer de le conquérir avec une activité, une ténacité et une persévérance que rien ne lassera.

Tout sera mis en œuvre par ces « mégères de l'amour » pour vaincre celui qui résiste : écrits, discours, démarches, chantage, attentats déhctueux, simulacres ou vraies tentatives d'homicide ou de suicide... Ivres de leur passion longtemps contenue et enfin éclose, elles perdent positivement la raison... Et c'est bien à elles que s'applique sans métaphore et intégralement cette réflexion de La Fontaine :

Amour, amour, quand tu nous tiens, On peut bien dire : Adieu, prudence!...

Ces emballements amoureux et agressifs sont fréquents dans les milieux féminins intellectuels. Une mathématicienne très distinguée s'amouracha il y a quelques années d'un gros personnage officiel venu dans sa ville provinciale présider une distribution de récompenses. Le brave homme avait eu l'imprudence d'adresser quelques compliments élogieux à cette jeune fille qui lui avait été présentée comme une personne fort instruite. La phrase courtoise mais banale fut immédiatement interprétée comme une déclaration brûlante faite à mots couverts. Dès lors tout était à craindre. En effet, la pauvre déséquihbrée en

arriva à aller trouver le haut fonctionnaire à Paris, dans son cabinet officiel, pour lui proposer... de l'épouser.

— Mais je suis marié, mademoiselle, et père de deux grands enfants ! lui répondit-il.

— Divorcez alors, car moi seule vous aime comme vous méritez de l'être !

On eut toutes les peines du monde à la faire sortir. Quelques mois après, on apprit son suicide...

Une autre jeune intellectuelle, très forte en philosophie, s'éprit un jour d'un prédicateur. Dès le lendemain du coup de foudre, elle lui écrivit ceci :

// faut que vous sachiez tout ce que J'éprouve pour vous, mon grand atni. Vous ressemblez à un cygne qui conduit une embarcation. Votre image est gravée pour toujours dans mon pauvre cœur...

Après une série de dépêches plus enflammées les unes que les autres, elle se rendit un matin, vers quatre heures, au domicile du prédicateur, sonna à la porte et demanda à la domestique efTarée comment son maître avait passé la nuit...

Des voix mystérieuses la poussaient toujours sur le chemin de son & idéal »... Elle en arrivait à des esclandres qui finirent par causer rinternement de la malheureuse dans un asile d'afiénés.

Les persécutrices amoureuses ne se recrutent pas toujours parmi les femmes jeunes et cultivées.

11 y a quelques années, une pauvre veuve de soixantecinq ans, toute petite, ratatinée, à la figure ridée comme une vieille pomme rainette, fixa .son choix sur un chef de

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musique militaire, encore jeune, marié et père de famille... Partout où il allait jouer, il la trouvait installée au premier rang, bien en face de lui... Avant et pendant le concert, elle ne le quittait pas des yeux. Après chaque morceau, elle se soulevait de son siège et lui envoyait de sa main décharnée et noueuse des saluts admiratifs. La veille des concerts, elle Taverlissait ordinairement par un « petit bleu » qu'elle serait là pour Tentendre, et elle ajoutait quelques lignes dans ce genre :

S'il vous était possible de me ijaider,je serais si heureuse ! je vous jure sur ce que fai de plus sacré que mon amour pour vous est pur... Personne autre que vous n'occupe mon cœur...

Le chef de musique restant sourd à ses appels de plus en plus pressants, elle s'en prit à ses voisines, à son concierge, aux passants, qu'elle accusa de lui nuire par leurs calomnies auprès de son cher aimé. Elle se livra un jour à des violences telles sur ses ennemis imaginaires qu'il fallut Finterner.

D'autres amoureuses persécutrices ne se contentent pas d'ennu3^er l'ami de leur rêve. Après les lettres pleines de tendresse excessive, arrivent les cartes postales anonymes et calomnieuses. Les arguments habituels de la fin sont le vitriol, le revolver. Les tribunaux interviennent alors, et l'embarras des juges comme dos experts est grand, je vous assure, quand il s'agit de déterminer le degré de responsabilité pénale d'une amoureuse remplie de haine farouche et d'exécration concentrée pour son « idéal » récalcitrant, . .

En réalité, les persécutrices amoureuses ressemblent à

tous les persécutés-persécuteurs. Une fois possédées par leur idée fixe, elles orientent toute leur activité mentale autour de cette idée. Rien n'existe en dehors de cette unique pensée. Leur vanité et leur égoïsme pathologiques que rien ne vient refréner produisent mille inventions parfois amusantes, le plus souvent dangereuses. Ne pensant qu'à elles, ces déséquilibrées emploient toutes les forces de leur intelligence, souvent vive, à poursuivre la réalisation de leur chimère. Pas un seul instant il n'est question du bonheur de Thomme qu'elles croient aimer. (^)uant aux obstacles, elles s'en rient... Est-il marié? 11 divorcera. A-t-il des enfants? Qu'il les rende à leur mère... Elles foncent ainsi tout droit devant elles, sans se laisser arrêter par aucune barrière.

Mais souvent aussi elles tombent épuisées en entraînant dans leur chute les malheureux qui les ont séduites sans le vouloir...

HÉROÏNOMANES

Depuis de longues années déjà des circulaires ministérielles interdisent formellement aux officiers non seulement de fumer l'opium à bord des bâtiments de TEtat, mais encore d'y introduire ou d'y conserver tout objet servant à cet usage. On fait, d'ailleurs, la guerre à l'opium un peu partout et on a bien raison, car l'empoisonnement qu'il détermine, le mécomsme, finit à la longue par annihiler la volonté et assoupir l'intelligence. Mais tout en luttant contre l'opium, il est indispensable de sévir contre les principes actifs, les alcaloïdes, tirés de lui : la morphine, la narcéïne, l'héroïne, etc., dont beaucoup de nos contemporains usent et abusent, au plus grand détriment de leur santé. Il faut dire aussi que l'action de ces alcaloïdes est brutale au premier chef. Alors (jue l'opium s'introduit dans l'organisme insidieusement par les voies respiratoires ou digestives, ses terribles enfants y pénètrent par effraction, c'est-à-dire, par piqûre. La porte de l'économie étant ainsi ouverte, ils y entrent brusquement et se mettent à circuler avec le sang partout où il va. Arrivés au système nerveux central, ils le saisissent et le foudroient.

Certes, il 3^ a des cas où, malgré tout, on est obligé de recourir à l'opium et à ses dérivés. Il est parfaitement légitime, par exemple, de prescrire des potions opiacées ou d'injecter la morphine ou l'héroïne à des malheureux qui

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souffrent atrocement d'une affection douloureuse et passagère ou bien à ceux qui ont des douleurs insupportables déterminées par une maladie jugée incurable. Il serait tout

Fip. 40. — Cicatrices cutanées miilti|)les clie^ un iiiurphinomane. (In Traité de M. A. Marie.)

à fait inhumain de ne pas utiliser en pareil cas les effets calmants de ces médicaments.

Malheureusement, on a de plus en plus tendance fi se servir de ces drogues dangereuses t\ tort et à travers, à propos de la plus légère névralgie ou de la moindre insomnie. L'accoutumance qui guette ceux qui en usent

HEROÏNOMANES

d'une façon si inconsidérée pousse naturellement à Taugmentation progressive des doses. Il arrive alors qu'on s'habitue à ces poisons au point qu'on ne peut plus vivre sans eux; on passe graduellement à l'état de mangeur ou de fumeur d'opium ; puis, on se pique à la morphine et, quand cela ne suffit plus, on s'injecte l'héroïne.

L'intoxication par l'héroïne est toute récente. Elle sévit ])rincipalement, et tout naturellement, chez les anciens

Fig. 41. — Cicatfice.s cuUinees chez un niorijliinoniane.

morphinomanes. Voici comment. On sait dans quelle détresse physique et morale se trouvent ceux qui ont pris l'habitude de se piquer à la morphine. Ils ne peuvent plus ni manger, ni boire, ni travailler, ni dormir sans avoir recours à la fameuse piqûre. Or, il y a quelques années, on a fait courir le bruit que les injections d'héroïne guérissaient soi-disant de la morphinomanie sans risque, sans danger, à coup sur... Vous pensez, si les morphinomanes se sont précipités sur cet alcaloïde sauveur. Qu'est-il au juste? Tout bonnement, de la morphine dans laquelle on remplace deux atomes d'hydrogène par deux radicaux RouBiNovircH. 7

d'acide acétique. Dès le début du lancement de l'héroïne, à grands coups de tam-tam médical et pharmaceutique, les avertissements de savants, français et étrangers, n'ont point manqué pour mettre les imprudents en garde contre la drogue nouvelle. Les travaux de M. Pouchet, entre autres, ont montré que l'héroïne, plus vénéneuse que la morphine, s'attaque avec une violence particulière au bulbe, cette partie du système nerveux central qui lient sous sa dépendance les fonctions respiratoires et circulatoires. Les injections d'héroïne affaiblissent ces fonctions et déterminent souvent leur arrêt, c'est-à-dire, une syncope qui met la vie en danger. Voici, d'ailleurs, un fait clinique observé par un de mes confrères chez un étudiant en médecine et venant à l'appui de ces données scientifiques.

Il y a quelques mois, un coup de téléphone laconique appela mon collègue auprès d'un étudiant qu'il avait l'occasion de rencontrer dans un hôpital parisien. Dans la pénombre d'une chambre d'hôtel du quartier latin, il l'aperçut affalé dans un fauteuil, les bras tombants et le regard perdu dans le vague. 11 écarta les rideaux de la fenêtre pour l'examiner. Le visage du malade était amaigri, pâle, avec des reflets bleuâtres qui glissaient sous la peau du front et des joues. Il était comme sous le coup d'une asphyxie lente. L'haleine était courte, superficielle, embarrassée, et le pouls s'attardait dans des battements faibles, à peine perceptibles. Le front, le cou, les paumes des mains étaient couverts de sueur froide et visqueuse. Le praticien regarda d'un œil interrogateur l'amie de ce jeune étudiant qui sans rien dire, lui lendit un flacon vide aux trois quarts dont l'étiquette portai*, cette inscription : chlorhydrate d'héroïne.

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La dose quotidienne que ce jeune homme s'injectait sous la peau était déjà de trente centigrammes. Il n'y avait pas une seconde à perdre. Après l'avoir ranimé par la respiration artificielle, le médecin le fît transporter dans une maison de santé où l'on entreprit de le déshéroïniser. Ce fut difficile ! 11 fallut refaire, en sens inverse, le chemin parcouru par le malade : le rendre à nouveau morphinomane en remplaçant progressivement l'héroïne par la morphine ; le démorphiniser ensuite. Ce double sevrage fut accidenté de surprises graves. Vers le milieu de la cure, sans motif apparent, une syncope survint : la face devint livide, le jeune homme suffoquait, son cœur se ralentissait... Heureusement pour lui, on n'eut pas recours à l'héroïne pour le rappeler à la vie : on aurait endormi encore davantage son bulbe défaillant et cela aurait été probablement la fin. La respiration artificielle pratiquée chez lui pendant une heure permit de rétablir ses fonctions pulmonaires et cardiaques.

Pendant toute la durée de ce traitement, aussi inquiétant pour les médecins que pénible pour le malade, il fallut veiller jour et nuit sur le jeune héroïnomane. Sa vie était vacillante comme la flamme d'une bougie toute prête à s'éteindre...

Et quelle mentalité que celle des héroïnomanes! Cent fois pire que celle des gens qui s'adonnent à l'opium ou à la morphine. Un directeur de maison de santé qui s'est occupé d'un certain nombre de victimes de l'héroïne, me disait il y a quelque temps — et son impression ne faisait que corroborer la mienne — que presque tous les héroïnomanes sont des malades au caractère infiniment plus irascible, plus impulsif que. les morphinomanes. Vivant dans un état

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habituel d'afîaisscment et de torpeur, ils ne sortent de leur «engourdissement cérébral qu'à l'heure de la piqûre. A ce moment, n'essayez pas de leur résister. S'ils ne sont pas satisfaits à la minute même, les voilà qui s'agitent, qui luttent et qui délirent. Avec leurs visages amaigris au teint cadavérique, cyanose et aux orbites excavées, ils réclament éperdùment leur poison. La crise d'excitation violente, accompagnée parfois d'allucinations, ne se calme que par l'injection d'une dose d'héroïne, chaque jour plus forte. On a cité des cas dans lesquels la dose initiale de quelques centigrammes par jour a été remplacée, au bout de six ou huit mois, par un, deux et jusqu'à cinq grammes... Et même une fois sevrés de leur poison, les héroïnomanes restent pendant de longs mois encore des êtres fortement troublés dans leurs facultés intellectuelles. Leur esprit et leur cœur sont comme vidés. Tristes, découragés, impjiissants, ils traînent une existence de gens annihilés par une sorte de mélancolie indéfinissable.

Quand on pense que c'est là, en définitive, le sort qui attend, non seulement les héroïnomanes, mais tous ceux qui se laissent empoisonner par l'opium et ses alcaloïdes, on ne peut qu'approuver les mesures prohibitives, destinées à sauver des êtres humains d'une déchéance aussi dégradante et lamentable. Je sais bien qu'en pareil cas les responsabilités sont multiples. Mais l'ordonnance du 29 octobre 1846 et le décret du 8 juillet 18o0 règlent très nettement la vente, en gros ou en détail, de toutes les substances vénéneuses, y compris l'opium et ses alcaloïdes. La vente de ces poisons, d'après l'article 5 de l'ordonnance toujours en vigueur, « ne peut être faite pour l'usage de la médecine que par les pharmaciens et sur la prescription d'un médecin, chirurgien, officier de santé ou d'un vétéri- ■ naire breveté. Cette prescription doit èli-c signée et daléo

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elle doit aussi énoncer en toutes lettres la dose desdites substances ainsi que le mode d'administration du médicament ».

Pour lutter avec succès contre le vice que je signale, il n'y a donc qu'à éiabWr toutes les responsabilités engagées et à appliquer strictement les lois existantes avec les sanctions qu'elles comportent...

Avec certains aliénés, surtout avec ceux qui conservent une apparence extérieure de lucidité, on peut croire qu'on a affaire à un obsédé lorsqu'on réalité il s'agit d'un malade ayant une idée fixe. Or, une pareille erreur d'appréciation peut conduire à toute une série de fausses déductions d'ordre pratique de sorte qu'il n'est pas sans intérêt d'examiner de plus près ce problème qui se pose fréquemment dans l'observation des anormaux.

Et tout d'abord quelle différence y a-t-il entre une idée fixe et une obsession ?

Une idée fixe est une conception délirante incotiscieiite qui domine toute la personnalité psychique de l'aliéné, tandis qu'une obsession est une idée inutile ou nuisible, mais conscieîite et qui occupe l'esprit du malade contre sa volonté.

L'origine de l'idée fixe est semblable à celle de toute conception délirante. Elle peut se former à la suite d'un jugement défectueux, quand le malade part d'un nombre de prémices insuffisant pour aboutir à une conclusion juste. Par exemple, une femme ressent une douleur abdominale ; or, elle sait que dans le cancer on a de vives douleurs ; de là, elle conclut qu'elle est atteinte d'un cancer, et celte conception délirante s'installe si bien dans son esprit qu'elle devient une idée fixe paralogiquc. Les

troubles sensoriels, les illusions et les hallucinations peuvent également donner naissance à une idée fixe. C'est ainsi qu'une odeur imaginaire de pourriture donnera lieu à l'idée fixe qu'on est entouré de cadavres Les hallucinations de l'ouïe, de la vue, du sens musculaire, de la sensibilité générale pourront provoquer des idées fixes analogues. Et pour indiquer leur origine, on peut les appeler : idées /ijces sensorielles.

Certaines idées fixes se forment dès que le malade a Fâge de la raison. Par exemple, un persécuté-processif a toujours eu l'idée fixe qu'il est trompé, lésé dans ses intérêts. Cette conviction sera chez lui le point de départ d'une série de conceptions nouvelles qui l'amèneront à entasser procès sur procès et à protester par des actes souvent dangereux contre l'injustice qu'il croit avoir été commise à son égard. Des idées de ce genre peuvent être appelées originelles.

Quelquefois, l'idée fixe originelle reste longtemps cachée dans le fond inconscient ; puis, un beau jour, elle se présente à l'esprit du malade qui l'adopte et qui déclare aussitôt qu'il a fait une découverte ou bien qu'il a eu une inspiration.

Les souvenirs erronnés grâce auxquels certains aliénés s'imaginent se rappeler quelque chose qu'ils n'ont jamais vue ni connue, peuvent contribuer aussi à la formation d'idées fixes. C'est le procédé de la pai^amnésie, grâce à laquelle le malade attache la plus grande croyance à une idée absurde résultant d'un faux souvenir.

On peut enfin arriver à l'idée fixe par la voie de \ imagination morbide. Il arrive que les choses se passent d'abord normalement, c'est-à-dire que le malade donne volontairement à une représentation mentale la vivacité, la force d'une impression actuelle, tout en distinguant encore

de la réalité, celte création de son esprit. Mais, plus tard, emporté par son imagination, il ne fait plus la distinction nécessaire et, pour peu que Terreur soit stable, elle devient une véritable idée fixe.

Mais quelle que soit l'origine de l'idée fixe on voit que ce qui la caractérise essentiellement, c'est Vinconscience totale de l'individu par rapport à sa valeur pathologique. Elle a pour lui la force d'une vérité absolue et aucune démonstration au monde ne pourra la lui faire abandonner.

Uobsession est tout autre chose. Qu'elle soit constituée par une idée absurde ou une sensation erronée, le malade reconnaît sa fausseté, son inutilité, son danger, mais il ne peut s'en défaire. Tous les vrais dipsomanes, p3Tomanes, exhibitionnistes, sitiophobes, kle|)tomanes, les pervertis du sens génital, etc., ont conscience du trouble intellectuel dont ils sont atteints, mais ils sont impuissants à lutter victorieusement contre lui.

A l'examen direct, les deux phénomènes se présentent avec des signes différentiels très frappants.

Voici, par exemple, un persécuté-processif qui a l'idée fixe originelle qu'il est toujours lésé dans ses intérêts. Depuis qu'il sait raisonner, il oriente toute son activité intellectuelle autour de celle idée fixe. Il s'enquiert de tous les détails de façon à pouvoir résoudre ces trois questions cjui sont devenues pour lui absolument vitales : qui le lèse, dans ses intérêts, coimnent on le lèse, pourquoi on le lèse ? Selon le degré de ses facultés intellectuelles, il résoudra ces problèmes et agira en conséquence.

Tel est le cas, par exemple, dun nommé F..., Agé de trente-cinq ans, dont parle dans ses leçons M. Magnan'. l'ils d'un père ivrogne, il a le crAne mal fait et, de plus,

\. Magnan. Lerons cUnif/ues sur les nialadies tnentales, I8fl3. p. 305.

IDÉE FIXE ET OBSESSION dOo

il blèse. Mauvais coucheur, il s'imagine toujours et partout qu'on lui doit bien j)lus d'égards qu'on ne lui en rend. En 1879, à l'âge de vingt-sept ans, se croyant frustré dans une succession, il écrit des lettres de menaces à plusieurs de ses oncles. Violent dans ses réclamations, il va jusqu'à frapper un de ses parents et se trouve condamné à dix mois de prison. Partout et toujours lésé, il s'imagine, une fois sorti de prison, que le maire de la localité se complaît à faire courir le bruit que sa condamnation le prive de ses droits électoraux, jusqu'en 1884. Il se met alors à étudier le Code, écrit une plainte au procureur de la Réj)ublique. ameute les habitants contre le maire qu'il accuse de tripotages, etc.. Enfermé une première fois dans un asile, en 1886, et trouvant qu'il n'a pas encore fait assez de bruit, il se décide à faire connaître son histoire par voie d'afïichos manuscrites et vient placarder sur les murs de Paris un long factum contre le maire et contre les juges qui l'ont plusieurs fois condamné. Il se fait arrêter au moment oij il collait une immense affiche à l'entrée du corps législatif. Il aspire, dit-il, à ce que son affaire fasse autant de bruit que celle de Wilson, il veut aller en justice et faire la preuve des faits qu'il avance. Interné une seconde fois en 1887, et une troisième en 1888, il reste depuis à l'ombre de l'asile, mais chaque fois qu'on lui parle un peu de son affaire il saisit cette occasion pour montrer sa profonde connaissance du Code et pour réciter par cœur, une fois de plus, sa fameuse affiche.

Voilà l'exemple d'une idée fixe. Chez ce déséquilibré par la voie héréditaire, toutes les facultés intellectuelles travaillent au profit de l'idée fixe. 11 y a même chez lui par moments une exaltation de ses facultés, mais qui ne lui ôte point une aj^parence de lucidité. Il n'a aucune conscience de la fausseté de son idée. Au contraire, il fait appel

à une foule de souvenirs depuis fort longtemps oubliés; il apprend par cœur des pages entières du Code, il dépense tout son bagage d'idées, de sentiments et de volonté pour obéir, d'une façon inconsciente, à l'idée qui le domine. L'appareil des associations fonctionne nécessairement très mal parce que le cercle de conceptions est trop restreint, parce qu'hypnotisé pour ainsi dire par son idée fixe, le malade ne réfléchit plus à rien, ne fait plus attention à quoi que ce soit. Naturellement, son jugement se trouve faussé et tout ce qu'il fait dans la suite, soit qu'il attaque ses parents ou le maire, soit qu'il flétrisse les dénis de justice ou qu'il veuille obtenir des réparations pour les prétendus dommages portés à son honneur et à sa fortune, le caractère morbide de son raisonnement est facile à saisir. En un mot, le malade a systématisé tout un délire dont le point de départ est son idée fixe. Or, pour arriver à la systématisation délirante, il faut que derrière l'idée fixe, il existe tout un enchaînement logique de conceptions morbides ; il faut que l'individu soit dépourvu de toute faculté de contrôle : autant de troubles qui indiquent chez l'homme ayant une idée fixe, une atteinte profonde de toute sa personnalité psychique.

Le tableau morbide de l'obsession est bien différent.

Prenons l'exemple vulgaire du dipsomane qu'il ne faut pas confondre avec l'alcoolique. « Les ivrognes, dit Trélat", sont des gens qui s'enivrent quand ils en trouvent l'occasion ; les dipsomanes sont des malades qui s'enivrent toutes les fois que leur accès les prend m. En d'autres termes, on devient alcoolique, mais on naît dipsomane.

C'est le cas d'un certain V..., âgé de vingt-six ans, fils d'un alcoolique et petit-fils d'un suicidé.

i. Trùlat. Folie lucide. PaVi.^, 1861, p. lai.

A trois ans, V... eût la scarlatine, avec une grande intensité, parait-il. L'enfant se faisait déjà remarquer par une grande faiblesse de la mémoire et c'est à grand'peine qu'on avait pu lui apprendre à lire et à écrire.

Plus tard, V... a des périodes de profonde lassitude, de tristesse, de découragement sans motif. Il se plaint souvent de toute sorte de douleurs, de tiraillements à l'estomac, de pesanteur dans l'hypogastre. Incapable du moindre travail suivi, il se fait renvoyer de partout. Souvent, il rentre chez ses parents découragé, avec des idées de suicide. Mais il remarque que dans ces moments de tristesse et de profond ennui, quelques petits verres de boissons spiritueuses dissipent son état mélancolique.

Un jour, il est pris, dit-il, d'un insurmontable désir de boire. Sa mère, à qui il communique cette envie, essaie de le dissuader. Il obéit pendant quelques jours, mais n'en pouvant plus, il se sauve de la maison, court chez le premier marchand de vin et boit jusqu'à perdre connaissance et rouler à terre.

On le ramène chez ses parents, et quand il sort do cette crise il semble plus calme, moins triste. 11 regrette très vivement son escapade, il en est honteux, désolé et il fait toute sorte de promesses de ne plus recommencer. Il produit l'impression d'être très sincère dans ses résolutions, il semble se rendre très bien compte du degré d'abjection où il est tombé. 11 y a même une certaine détente dans son état mental déprimé. La mère reprend espoir, fait de nouvelles démarches pour le placer dans le commerce et réussit à lui trouver une place. L^n mois se passe sans que le malade goûte à aucune boisson alcoolique. Mais petit à petit, la lassitude le reprend, le désir de boire l'envahit de nouveau. Il résiste, essaie de redoubler de zèle pour son patron ; mais bientôt il lui est impossible de penser à son

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travail, à sa mère, à son avenir. Les aliments lui semblent fades, il se sent oppressé, serré à la poitrine et à la gorge. Il éprouve, dit-il, une chaleur extrêmement ardente dans la tête, dans le gosier. Il a soif. Mais il a beau boire de l'eau, des tisanes, de la bière, la soif ne se calme point. C'est une liqueur alcoolique qui seule pourra calmer cette soif. Il sent arriver le moment où, malgré toutes les objections qu'il formule lui-même, malgré toute la résistance qu'il oppose à cette envie, il sera forcé de céder. En effet, après quelques jours de cette lutte, il se gorge d'eau-dcvie et d'absinthe jusqu'à ce que des agents viennent le ramasser gisant à terre dans un état comateux. C'est dans ces conditions que ^^.. a été conduit à l'infirmerie du Dépôt et de là à Sainte-Anne.

Trois jours après son arrivée, ce malade était parfaitement tranquille et raisonnable. Il expliquait même assez bien l'histoire de son obsession de boire.

D'après ses déclarations, il fuyait toujours les occasions de boire; quand le désir commençait à le tourmenter, il se faisait mille reproches et examinait toutes les conséquences qui résulteraient de la faiblesse de sa volonté. Quelquefois môme, ayant déjà commencé à boire, il se disait des injures pour sa conduite en espérant ainsi s'arrôlrr à temps. Parfois, il crachait dans son verre pour se dégoûter... Mais, comme chez une malade de Trélat, qui mêlait à l'eau-de-vie jusqu'à des excréments pour ne pas cédera la tentation *, la passion était toujours plus foi'te et finissait par triompher. Une fois bien entraîné, après avoir bu trois ou quatre verres, il ressentait une légère excitation en même temps qu'un soulagement à son état d'angoisse. Les verres se succédaient alors, et rien au monde ne j)0uvait

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