Trélat. Loc. cit
JE
accoutumance
plus le retenir de boire jusqu'à ce qu'il tombât ivremort.
Un dipsomane fort intelligent, que j'ai eu l'occasion d'étudier longuement, a poussé la conscience de son obsession jusqu'à expliquer tout le problème de la dipsomanie au moyen d'une démonstration algébrique originale. En voici le résumé de cette auto-analyse psychologique à l'orme mathémalique :
<( L'homme qui boit, a besoin, pour éprouver la même impression , d'une quantité d'alcool ou d'excitant analogue de plus en plus grande.
Ce qui revient à dire qu'il se produit chez lui une accoutumance croissante : on peut prendre pour mesure de cette accoutumance l'excitation nécessaire pour produire une impression déterminée (par l'oubli, etc.).
Cela posé, l'expérience prouve que Y exigence du buveur augmente elle-même avec l'accoutumance, de telle sorte qu'il recherche des impressions de plus en plus grandes. Si l'on représente graphiquement l'exigence en fonction de l'accoutumance, on aura une courbe telle que OP tournant sa connexité vers l'axe des x (fig. 42).
D'après ce qui précède, un sujet qui céderait à la sollicitation dont il est l'objet devrait se soumettre à des excitations indéfiniment croissantes.
C'est ici qu'intervient un autre élément appelé lolérance, lequel assigne à l'excitation une limite infranchissable.
La tolérance varie avec l'accoutumance : nulle d'abord.
Fig. 42.
exemjjle, l'insensibilité,
elle augmente pendant la période d'entraînement, passe par un maximum et diminue ensuite jusqu'à zéro. Voici sa représentation graphique OR (fig. 43) :
accoutumance
Fig. 43.
Nous sommes maintenant en état de nous rendre compte de ce qui se passera chez un sujet adonné à la boisson. 11 suffit pour cela de superposer les deux courbes OP et
OR (fig. 44).
pf
Fig. 44.
Soit C leur point d'intersection et OA la valeur correspondante de l'accoutumance.
Tant que le sujet considéré n'aura pas acquis l'accoillumance OA, il pourra satisfaire complètement son penchant («/;<ar).
Lorsque l'accoutumance atteindra la valeur OA, le buveur ne sera satisfait que lorsqu'il touchera à la limite de sa tolérance pour la boisson.
A partir de ce moment, nous entrons dans la période pathologique. Le sujet boira jusqu'à ce qu'il se produise des désordres ; il ne pourra plus satisfaire sa passion et sera sollicité par elle d'une manière croissante [ap'<Ciav').
Enfin, lorsque l'accoutumance atteindra sa valeur limite Oa, il n'y aura plus d'excitation possible, si petite qu'elle soit.
Dans cet état, le sujet devra forcément s'abstenir pendant un certain temps.
Ru'-'/^
Fig. 45.
Il redeviendra, de ce fait, susceptible d'une nouvelle série d'excitations.
Qu'arrivera-t-il s'il se soumet à cette nouvelle série ?
1° L'exigence du sujet augmentera plus rapidement que lors de la première série. (La courbe OP se transforme dans la courbe OP' plus rapprochée de l'axe des ij).
2° A chaque valeur de la réaccoutumance correspondra ime tolérance inférieure à celle qui correspondait à la même valeur de l'accoutumance première. (La courbe OR deviendra OR' plus rapprochée de l'axe des x).
Le point C se déplaçant vers la gauche viendra en C, c'est-à-dire que la période pathologique commencera plus tôt (fig. 45).
En outre, le point a reculera vers l'origine des coordon-
nées, ce qui revient à dire que l'abstention totale s'imposera plus vite.
Raisonnant de môme pour une troisième série d'excitations, une quatrième, etc.. on voit que la courbe OP continuant à se rapprocher de l'axe des y et la courbe OR de l'axe des x, le point C se rapprochera indéfiniment de l'origine des coordonnées, en sorte que les deux courbes finiront j^ar ne plus se recouper. A partir de ce
moment, la période pathologique
demeurera indéfiniment et l'abstention totale et défiinitive s'imposera (fig. 40) ».
Ce raisonnement de mon dipsomane peut s'appliquer à la rigueur à toutes les autres intoxications obsédantes (morphinomanie, cocaïnomanie), comme à toutes les obsessions qui ont pour objectif la stimulation de la volonté momentanément afïaiblie.
Le tableau clinique se compose dans ces cas de deux ordres de phénomènes : les uns existants pendant la crisi' de l'obsession, sont des symptômes paroxystiques ; leautres, qu'on observe entre deux crises, sont nomm('> interparoxystiques.
Les symptômes paroxystiques éclatent le plus souvent après une sorte d'aura plus ou moins longue qui se composr d'un sentiment de lassitude cl de tristesse, de vide dans la tète, d'étranglement, de serrement dans le cou ou dans les tempes. Vient ensuite la crise de l'obsession. C'est dans l'analyse ps^'cliologique de celte crise qu'on trouve Ions les éléments qui distinguent l'obsession de l'idée fixe. 11 y a dans celte crise d'abord l'idée obsédante, née le plus souvent à la suite d'une sensation vive, d'un fait imprévu.
d'une émotion violente. Elle arrive, ainsi que l'avait déjà remarqué Westphal, à l'improviste. Elle surprend l'individu qui la considère comme n'étant nullement en harmonie avec ses préoccupations habituelles, venant, au contraire, troubler le cours ordinaire de ses idées. Aussi, l'irruption de cette nouvelle conception provoque-t-elle en lui un mouvement de révolte et tous les efforts du malade tendent dès lors à la chasser du champ de sa conscience. D'ailleurs, l'idée fixe est installée en permanence, tandis que l'obsession disparaît pendant un temps pour revenir avec un nouveau paroxysme.
De plus, l'obsession porte avec elle un caractère d'irrésistibilité qui n'existe pas dans l'idée fixe. Le dipsomane que nous avons choisi pour exemple, se voit au moment de la crise envahi par son idée de boire. 11 aura beau faire, l'obsession le prendra malgré tout. Il sera de plus en plus aveuglé par elle et, au comble du paroxysme, il n'entendra, ne verra, ne sentira plus rien : la perception de toutes les sensations sera devenue difficile ou nulle.
Rien de semblable chez notre persécuté-processif. Son idée fixe le passionne, c'est vrai ; mais il est maître de toutes ses ressources intellectuelles à n'importe quel moment de cette passion. 11 raisonne avant tout, et tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait est frappé au coin d'une logique serrée et froide.
L'obsession crée chez le malade un état d'angoisse résultant de cette contradiction qui existe entre les aspirations personnelles et l'acte commandé par l'idée. Cette angoisse ne se manifeste pas seulement par le récit do l'obsédé. Des signes physiques, tels que rougeur ou pâleur du visage, palpitations, tremblements, sueurs froides, dérobement des jambes, menaces de syiKîope, viennent traduire au dehors l'extrême anxiété du malheureux au moment du paroxysme.
RoiBINOVITCH. 8
H4 ALIKNKS ET ANORMAUX
La nature même de Tidée fixe exclut Tcxistence de tous ces signes.
De même, quand le malade cédant à l'obsession, commet l'acte qu'elle a commandé, ou bien quand par un subterfuge quelconque il est parvenu à la vaincre, il éprouve un sentiment de satisfaction comme quelqu'un qui est débarrassé d'un lourd fardeau.
Qu'on essaie donc de débarrasser un aliéné de son idée fixe! Loin de la considérer comme un fardeau, elle est pour lui un trésor, une source de toute sorte de jouissances intellectuelles.
Mais faudrait-il en conclure que le mécanisme intellectuel des obsédés, très différent comme on voit de celui des aliénés ayant des idées fixes, est excellent et que leur personnalité psychique, même en dehors des crises, est tout à j fait intègre. C'est ce que nous ne croyons pas.
Dans un de ses mémoires, M. Hitzig, de Halle, en étudiant l'état mental des aliénés processifs \ est amené à comparer l'idée fixe et l'obsession.
Dans l'idée fixe, il voit très justement le symptôme d'une profonde désorganisation de l'appareil intellectuel, tandis que l'obsession ne compromettrait en rien cet appareil dont le fonctionnement serait, d'après lui, parfait.
C'est, peut-être, trop s'avancer que d'affirmer une semblable thèse.
Déjà, il est de règle d'observer les obsessions sur un terrain de déséquilibration mentale, de désharmonie des différentes facultés intellectuelles. Mais môme en dehors de toute autre manifestation morbide congénitale ou acquise, l'obsession à elle seule provoque un |)rofond désordi'e dans
1. Professeur K. Hitzig. (Halle), i'eber den Quaendanlen wahnsinn. Seine nosolof/ische stellung und seine forensiche Bedeulung. Eine AbhanJlitnt) fur Aerzie und Jurislen. Leipsig, 1895.
le mécanisme intellectuel, et cela non pas seulement pendant le paroxysme, ce qui est évident, mais en dehors des crises. Ces accidents interparoxystiques qui ne manquent jamais, sont : une lassitude, une fatigue mentale accompagnée souvent de tristesse, d'inaptitude au travail; une lenteur, une hésitation de la pensée, une inquiétude permanente ; ces symptômes ps3'chiques s'accompagnent très souvent de sensations subjectives du côté de la tête, du tronc et des membres dont l'ensemble s'observe assez communément chez des neurasthéniques.
Donc, entre les paroxysmes, les obsédés n'ont pas un état mental absolument normal. Quant à la période paroxystique elle-même, il est manifeste que tant qu'elle dure le mécanisme psychique est très altéré. Comment, en effet, admettre une personnalité psychique intègre chez un individu dont toute la conscience est occupée par une idée qui n'est pas sienne, contre laquelle il lutte de toutes ses forces et qui tout à l'heure lui fera commettre un acte absolument en désaccord avec sa personnalité psychique ?
A notre avis, l'appareil mental est en mauvais état aussi bien chez l'obsédé que chez le malade à idée fixe ; seulement, chez ce dernier, c'est la faculté du jugement, de l'association des idées qui est profondément lésée, tandis que chez le premier il existe un trouble fondamental de la sphère émotive et de la volonté.
A défaut de localisations anatomiques, il faut pour le moment nous contenter de ces indications psychologiques et cliniques qui seules nous permettent de différencier nettement l'obsession de l'idée fixe. Le trouble émotif survenant par accès agit sur toutes les autres branches de l'activité psychique et détermine le syndrome de l'obsession. C'est par un mécanisme tout autre, par un trouble primitif du jugement que l'appareil psychique se trouve faussé chez
116 ALIÉNKS ET ANORMAUX
rindividu en possession d'une idée fixe. Il ne suffit donc pas de dire que les deux phénomènes indiquent chez l'individu une déséquilibralion psychique certaine, ce qui est vrai, mais vague ; il faut spécifier pour chacun d'eux tous les caractères qui leur appartiennent en propre et que nous avons exposés plus haut.
Xous avons dit en commençant qu'une confusion des deux syndromes que nous étudions peut conduire à des erreurs regrettables au point de vue pratique.
Dans l'exemple de l'idée fixe de notre persécuté-processif, le traitement, à part quelques règles d'hygiène qui conviennent à tous les sujets, se réduit en somme à la séquestration dans un asile. Cette mesure est d'autant plus pressante que l'individu agit avec une rapidité très grande et une violence souvent funeste. Une fois enfermé, le malade se calme par la force des choses : ne trouvant plus les ressources du dehors pour alimenter son délire, l'activité de la chicane se restreint et, petit à petit, au bout de quelques années, l'idée fixe perd de son acuité et une paix relative s'établit dans le cerveau du malade. Tous les médecins qui s'occupent des aliénés sont unanimes à ce sujet, et tous ont constaté que la séquestration des individus !i idée fixe est habituellement suivie d'une rémission. Mais, elle a encore un autre avantage, puisqu'elle place le malade à l'abri des causes d'excitation du dehors et qu'elle met obstacle à ses agressions. Elle constitue donc pour l'aliéné ayant une idée fixe une mesure indispensable qui sauvegarde à la fois son propre intérêt et assure la sécurité publique. Le traitement dit moral, les conseils affectueux, les raisonnements les mieux étayés n'ont et ne peuvent avoir aucune action sur les malades de cette catégorie.
Chez l'obsédé, au contraire, le traitement moral peut beaucoup.
II est évident, d'après les quelques indications que nous avons données sur son état mental, que c'est avant tout un émotif, un homme qui se laisse facilement influencer, ou pour employer l'expression à la mode « suggestionner ». L'indication principale pour le médecin consiste donc à acquérir le plus d'autorité possible sur lui, à essayer de l'impressionner vivement en lui donnant des conseils proj)res à combattre sa manie ou phobie. On ne réussira certes pas d'emblée. Mais en s'armant de patience, en répétant les mêmes impressions pendant longtemps, on obtiendra souvent de bons résultats. Un clou chasse l'autre. Chez l'obsédé une habitude, un souvenir, prennent de temps en temps une prédominance exclusive, envahissent tout le champ de la conscience et gouvernent en maîtres. Il importe d'implanter dans son cerveau d'autres habitudes, d'autres souvenirs qui à la longue se substitueront aux premiers. Avec ce système, il arrivera nécessairement un moment où le malade prendra de l'empire sur ses craintes et sur ses manies, et à partir de ce jour-là, il sera guéri. C'est dans le même ordre d'idées qu'on a conseillé, pour ceux des obsédés qui sont hypnotisables (certains hystériques, par exemple), la suggestion hypnotique. Quant à la séquestration, elle s'impose moins ici que chez le malade à idée fixe. Il est certain que bien des malades atteints de la fohe du doute, du déhre, du toucher, de l'agoraphobie, de l'onomatomanie, etc., peuvent parfaitement bien se passer de l'internement dans un asile. Seules, les obsessions accompagnées d'impulsions dangereuses pour le malade ou son entourage, telles que la dipsomanie, la kleptomanie, la pyromanie, etc., nécessitent la séquestration.
Mais la différence essentielle au point de vue du traitement c'est que la psychothérapie peut beaucoup contre l'obsession et à peu près rien contre l'idée fixe.
118 ALIÉNÉS Kï ANORMAUX
Enfin, de nombreuses questions médico-légales peuvent être soulevées à propos de ces deux phénomènes cliniques.
L'idée fixe et l'obsession provoquent chacune des réactions qui peuvent consister en des actes plus ou moins dangereux. La première pousse l'homme dune façon inconsciente à se venger d'un persécuteur par des injures, des écrits, des dénonciations, des menaces, des tentatives d'homicide. L'autre crée chez le malade, de temps h autre, des tendances conscientes à des impulsions à boire, à voler, à tuer, à se suicider, etc.
Les obsédés et les aliénés à idée' fixe sont donc capables de commettre des actes déhctueux ou criminels qui nécessitent un examen médico-légal destiné à éclairer la justice sur les conditions pathologiques de l'acte et sur les mobiles qui ont guidé l'inculpé.
Ce qui précède montre déjà la différence énorme qui existe à ce point de vue entre les deux genres de malades. Pour les uns, les aliénés ayant agi sous l'influence d'une idée fixe, l'expertise médico-légale s'attachera à démontrer la filiation intime des événements, l'existence d'un délire extrêmement ancien qui a amené le délit ou le crime comme réaction fatale d'un cerveau profondément déséquilibré.
L'expertise devra pour cela reconstituer toute l'existence de l'inculpé, démontrer qu'au milieu des facultés en apparence intègres, on voit, dès les premières années de la vie, germer une idée fixe qui prendra ultérieurement un développement considérable, (jui deviendra le point de départ de tout un délire plus ou moins bien systématisé et qui le conduira d'une façon logique à accomplir telle ou telle action criminelle.
Eh bien, c'est après avoir bien mis en évidence cette idée fixe, cette conception malade qui a dirigé toute la vie
iiitellecluelle de Tinculpé que l'expertise médico-légale pourra conclure à son irresponsabilité.
Pour les obsédés l'expert aura une tout autre ligne à suivre; sa tâche sera beaucoup [)lus ditFicile, beaucoup |)lus délicate. Il devra nettement établir ces deux ordres (le symptômes qui caractérisent tout obsédé : les signes |);irox\stiques et interparoxystiques.
L'acte a-il été commis au cours d'un de ces paroxysmes que nous avons décrits plus haut? 11 sera alors indispensable de reconstituer le tableau clinique de cet accès dans lous ses détails, d'en décrire toutes les phases si dramatiques, de démontrer combien cette crise annihile la volonté (lu malade et le rend, par conséquent, irresponsable de l'acte incriminé.
Mais les obsédés ont des périodes interparoxystiques relativement lucides. Le délit ou le crime qu'on leur reproche a pu être commis par eux à une de ces périodes-là. Le problème médico-légal change alors forcément de caractère, et l'expert s'attachera avant tout à examiner dans quelle mesure on doit tenir compte, dans l'appréciation de la responsabilité, de la prédisposition morbide des obsédés et de l'état congénitalement défectueux de leur organisation psychique.