VIE DIÎ SAMUEL TUKE
à se bien conduire. Ainsi j'ai vu, dans une petite pièce bien chauffée et occupée par plusieurs malades, une jeune femme enchaînée par le bras à la muraille ; sa faute était d'avoir descendu l'escalier en courant et pénétré dans la salle du comité. L'établissement, dans son ensemble, présente l'aspect d'une prison ; des murs élevés servent de clôture, et de fortes grilles garnissent les fenêtres, dont beaucoup ne sont pas vitrées, mais simplement munies à l'intérieur de volets que l'on ferme la nuit. En résumé, je suis d'avis que Saint-Luke a besoin d'une réforme radicale (i).
L'apparition de l'ouvrage intitulé Description de la Retraite d'York attira de nouveau l'attention du public sur les maisons consacrées aux aliénés. L'auteur établissait avec netteté les résultats contraires des procédés de violence et de douceur. Les directeurs de l'asile d'York, se voyant mis en cause, prirent l'offensive, et menacèrent de poursuites l'écrivain assez hardi pour affirmer que tout n'était point parfait dans leur établissement. Alors treize citoyens, parmi lesquels Samuel Tuke, déterminés à faire la lumière complète, versèrent chacun la somme de vingt livres (environ cinq cents francs) , leur donnant, avec le litre de gouverneur, le droit de pénétrer dans l'asile et d'y procéder à une enquête. Ils parcoururent la maison dans toutes ses parties, provoquèrent les témoignages, et purent ainsi dévoiler de nombreux abus. L'un d'eux, Godfrey Higgins, avait un jour inspecté les chambres des malades sans rien déceler de suspect. En traversant la cuisine, il aperçoit une porte dissimulée dans la muraille. Il ordonne de l'ouvrir, ce qui n'est fait qu'avec quelque hésitation ; alors apparaissent quatre cellules. La première n'avait que huit pieds (2) carrés, devenait absolument sombre une fois la porte fermée et exhalait une odeur infecte. Treize femmes, pour l'instant à l'étage supérieur, occupaient ces cellules pendant la nuit. Godfrey Higgins se rendit auprès d'elles et les trouva dans une pièce
(1) Tous ces détails ont été recueillis par Hack Tuke dans les papiers de son père.
(2) Le pied anglais est de 0m304794o.
longue de douze pieds sur sept et demi de large, la fenêtre ne permettant aucune ventilation.
On constata qu'à l'asile d'York, sur 365 décès, '>3i seulement étaient portés sur le registre ; que le corps d'un malade avait été enlevé précipitamment pour éviter une enquête ; enfin que de nombreuses irrégularités se commettaient journellement dans la comptabilité, au profit du directeur.
L'état de l'hôpital de Bethléem n'était guère plus satisfaisant. Dans une des galeries de femmes, une dizaine de malades avaient la jambe et le pied fixés au mur par une chaîne ; leur unique vêtement consistait en une espèce de couverture flottante, et elles ne portaient ni bas, ni chaussures. Beaucoup de femmes, enfermées dans leurs cellules, y restaient nues et attachées. Dans l'aile des hommes, une même chambre contenait six malades ; ils étaient maintenus par une chaîne partant de la muraille ; cinq portaient fies menottes. Pour eux tous, une seule couverture, et la chambre offrait l'aspect d'un chenil. Dans une cellule se trouvait un malade du nom de Norris, homme jadis vigoureux et violent ; la longue chaîne qui le maintenait traversait la muraille, et de cette façon son gardien pouvait le diriger à son gré, tout en restant hors d'atteinte dans la pièce voisine. Le malheureux étant parvenu, pour éviter les meurtrissures, à garnir sa chaîne de paille, le gardien lui avait passé autour du cou un solide cercle de fer d'où partait une courte chaîne glissant dans un anneau fixé à une grosse barre de fer de six pieds, laquelle était rivée au mur. Une ceinture de fer supportait des liens qui, entourant les bras, les maintenaient contre le corps. Le malade avait la faculté de se dresser et de s'adosser au mur, mais il lui était impossible d'écarter les pieds, de faire un pas ou de s'étendre sur le sol. Il vécut ainsi douze ans ; sorti de son cachot, il ne put jouir qu'une année de sa délivrance (i).
(1) Rapport de la Commission de la Chambre des Communes, 1815. On peut voir une gravure d'Ambroise Tardieu, représentant Norris, dans le Traité des maladies mentales d'EsgrinoL, t. 11, p. 52o, planche XXV.
Vais Bethléem cl l'asile d'York n'étaient pas les seuls établissements où les malades fussent cruellement traités. A Bethnal Green, des femmes gisaient enchaînées sur leurs lits, complètement nues sous une mauvaise couverture de bure. L'une d'elles, dans ses périodes d'excitation, était enfermée au fond d'une cour, dans une niche à cochons exhaussée à son intention. Elle \ restait parfois pendant plusieurs semaines, et était même fixée datis une crèche, pieds et poings liés. Les jours où on lui permettait de marcher, on plaçait entre ses jambes, pour prévenir toute tentative d'évasion, une tige de fer fixée à chaque cheville, et qu'une chaîne, montant le long des jambes, réunissait aux menottes. Quelquefois elle était fouettée sur l'ordre du directeur. « J'ai vu, disait un témoin, le sang jaillir sous les coups. »
A Bethléem, comme thérapeutique, les malades étaient saignés deux fois par an ; on leur administrait ensuite, pendant quelque temps, un vomitif une fois par semaine, et pour terminer on les purgeait.
Ces traitements cruels et insensés appelaient une réforme. Plusieurs bills présentés au Parlement ne purent obtenir la sanction des deux Chambres ; enfin, en i8?,5, elles adoptaient un act qui créait quinze commissaires avec mission d'inspecter les établissements d'aliénés. Cependant quelques hardis novateurs, lassés d'attendre l'initiative parlementaire, s'étaient mis résolument à l'œuvre, et avaient décidé d'appliquer aux malades confiés à leurs soins les principes d'humanité préconisés par les Tuke. A l'asile de Lincoln, ouvert en 182 1, Charlesworth et plus tard Gardiner Hill abolirent les procédés de coercition jusqu'alors en usage. Enfin parut Conolly, le plus illustre des champions du non-restraint. Du temps où il étudiait la médecine à Edimbourg, un exemplaire de la description de la Retraite d'York lui tomba par hasard entre les mains. L'impression produite fut profonde et elle durait encore à l'époque où il fut nommé superintendant de l'asile de Hanwell. Aussi avait-il coutume d'engager ses élèves à méditer cet ou-
vrage et à le conserver soigneusement dans leur bibliothèque. Examinons rapidement les règles du traitement moral exposées par Samuel Tuke dans son livre devenu classique en Grande Bretagne : « Si nous adoptons, dit-il, l'opinion qui veut que la folie soit une maladie de l'esprit, il semble que le traitement le plus naturel, le plus propre à être couronné de succès, soit celui qui consiste à s'adresser directement à l'esprit. Si, au contraire, nous considérons l'esprit comme ne pouvant être altéré ou détruit, et si, dans tous les cas de trouble apparent, nous supposons l'existence d'une affection somatique inaperçue et inconnue, nous devons quand même, vu l'action réciproque des deux parties de l'individu l'une sur l'autre, apporter la plus grande attention à tout ce qui peut influencer l'esprit. » Le traitement physique est d'aileurs bien restreint. « Dans l'état actuel de nos connaissances sur la branche de l'art de guérir qui se rapporte à la folie, et dans l'impossibilité où nous nous trouvons généralement de localiser le siège exact dans le labyrinthe compliqué de notre organisme, le médecin judicieux, s'il ne peut supprimer les symptômes morbides, doit se borner à les soulager. » D'où la nécessité de recourir au traitement moral et d'agir sur l'esprit du malade. << Les aliénés possèdent ordinairement un certain degré de contrôle sur leurs propensions bizarres. Leur pouvoir intellectuel, au point de vue actif et moral, est d'habitude plutôt perverti qu'oblitéré, et il arrive assez fréquemment qu'une seule faculté soit lésée. Le désordre mental est encore quelquefois plus partiel et peut ne se manifester que par des vues erronées sur un point spécial, tandis que sur tous les autres l'esprit conserve sa rectitude accoutumée. » Le traitement ne peut guère être appliqué à domicile, car <( un malade, séquestré dans sa propre maison, éprouve naturellement un certain degré de ressentiment, lorsque ceux à qui il a coutume de donner des ordres refusent de lui obéir, ou tentent de l'empêcher d'agir «à sa guise. » Au contraire « la bienveillance judicieuse de personnes étrangères paraît en général provoquer la gratitude et l'affection des malades. »
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Mais il faut agir avec tact et prudence, et celui-là seul réussit qui connaît bien les aliénés : « Essayer de réfuter leurs idées les irrite et grave davantage dans leur esprit la fausse impression... Ceux qui n'ont pas l'habitude des malades sonl assez. disposés à converser avec eux comme avec des enfants, ou, ce qui est encore pire, sur un ton dominateur. >> L'impoi lanl est de « s'efforcer de gagner leur confiance et leur estime, attirer leur attention et la fixer sur des objets opposés à leur délire ; mettre en action, autant que possible, ce qui leur reste de puissance intellectuelle, et se rappeler que, dans le naufrage de la raison, survivent souvent les affections. » A la Retraite, dans le cas de refus absolu de nourriture, si la persuasion échouait, on recourait à l'alimentation artificielle : « Le malade est placé dans un rocking chair permettant de modifier la hauteur et la position de la tête, suivant les circonstances. Pour ouvrir la bouche on se sert généralement d'une clef ; après en avoir fait pénétrer une extrémité, on fait tourner l'autre, et la bouche une fois entr'ouverte, on introduit la nourriture à l'état liquide au moyen d'une forte cuiller. »
Samuel Tuke avait remarqué que souvent les visites d'amis sont plutôt nuisibles, jusqu'à l'époque de la convalescence. Mais dès le début du retour à la raison, « la conversation judicieuse d'étrangers peut aider les progrès de la guérison. » Ce retour à la raison se produit rarement d'un seul coup : « Sa marche ressemble assez au mouvement de la marée ; elle semble lutter pour avancer, mais est de nouveau contrainte de reculer. Au cours de cette lutte, une intervention habile peut être l'allié le plus favorable et apporter une assistance essentielle, mettant la raison en état de recouvrer son empire habituel. »
Ces principes étaient alors nouveaux, et les aliéuistes de tous pays, de passage en Angleterre, ne manquaient pas de s'arrêter à York. Ferrus y vint en 1 8 r> 6 . « Le premier établissement d'aliénés, dit-il, qui ait fixé l'attention des étrangers en Angleterre, et qui ait mérité la confiance du publie, c'est l'asile situé à un mille de la ville d'York, au milieu d'une cam-
pagne fertile et riante. 11 fut fondé en 1793 par des Quakers, et son premier directeur avait été élevé dans cette croyance. M. Tuke était ce que sont tous les Quakers, et surtout les Quakers schismatiques, un homme pour qui la religion et la morale étaient des vertus pratiques, et aux yeux duquel la richesse ou la pauvreté, l'imbécillité ou le génie ne devaient modifier en rien les liens communs et sacrés de tous les hommes entre eux. Tl pensait avec raison que la justice et la force doivent se manifester non par des cris et des menaces, mais par la douceur du caractère et le calme de l'esprit, en sorte que l'influence de ces dispositions puisse se faire sentir à tous les hommes, même quand ils sont agités par la colère, l'ivresse ou la folie. Les traditions de cet ami de l'humanité se sont conservées dans la maison qui porte son nom. Tout, jusqu'aux malades, est silencieux et paisible dans cet asile, où sont également admis quelques individus ne faisant pas partie de la société des Quakers. Les pensionnaires, quelle que soit leur religion ou leur position sociale, quelles que soient même leurs habitudes, influencés par la tranquillité du lieu et par l'exemple, trouvent du repos dans cette maison, qui ressemble bien plus à un couvent de trappistes qu'à un asile d'aliénés ; et si l'âme s'attriste à l'aspect de cette terrible maladie qui semble faite pour humilier la raison humaine, on éprouve ensuite de douces émotions en considérant tout ce qu'une bienveillance ingénieuse a su inventer pour la guérir ou la soulager... L'établissement des Quakers est celui de toute l'Angleterre dont la réputation est la mieux établie. On nous a assuré que le nombre des guérisons y était considérable, et nous le croyons volontiers, tant la tenue générale de cette maison est favorable au traitement de la folie. » Comme comparaison, je citerai également les observations de Ferrus sur Saint-Luke : « La camisole ou gilet de toile n'était point en usage à Saint-Luke. C'étaient de fortes chaînes qui retenaient les malades agités ; ces chaînes,
(1) Des aliénés, par G. Ferrus. Paris, 1834, p. 79.
scellées à différentes hauteurs dans les murs des chauffons, sont terminées à leur extrémité par des anneaux en fer, au moyen desquels on embrasse soit les bras, soit les jambes des malades, ainsi retenus dans une complète immobilité. Celte précaution contribue puissamment, sans doute, à la bonne tenue de l'espèce de salon dans lequel les malades passent la journée, fixés symétriquement le long d'un mur comme des arbustes dans un jardin potager ; mais nous pouvons affirmer qu'elle est loin d'être favorable à leur guérison » (i).
En i834, un autre célèbre aliéniste, Maximilien Jacobi, qui, une dizaine d'années auparavant, avait traduit en allemand la Description de la Retraite, vint à York, visita la maison des Quakers et passa deux jours auprès de Samuel Tuke, pour qui il avait une sincère affection, et qu'il chargea d'écrire une introduction à l'édition anglaise de son livre sur la Construction des asiles d'aliénés. Samuel Tuke, désireux de se documenter pour ce travail, visita de nouveau les asiles de la Grande Bretagne. En i838, il parcourait l'Ecosse. Partout il trouvait les quartiers à peu près déserts et les aliénés occupés à des travaux extérieurs. « A Perth, dit-il, une vingtaine de malades arrivaient pour le dîner ; ils travaillaient à la ferme. D'autres étaient employés au jardin ou dans les bâtiments. A Dundee, à neuf heures du matin, sur cinquante-sept malades indigents, douze étaient en train de casser des cailloux, huit jardinaient, treize faisaient du tissage, un était occupé comme tailleur, deux comme cordonniers ; d'autres préparaient de l'étoupe à filer, d'autres enfin se livraient à divers ouvrages dans la maison. A Aberdeen, où le système du travail est admirablement organisé, nous fûmes particulièrement frappés de la condition des femmes, surtout des idiotes et des démentes. Toutes, sauf une qui avait un accès passager de manie, triaient de la laine ou se livraient à quelque autre ouvrage facile... On ne voit pas ici de ces êtres à l'aspect misérable, accroupis dans les coins, ou
étendus sur le sol, ayant presque perdu forme humaine. Je ne dois pas omettre de mentionner qu'à Aberdeen le directeur a réussi à persuader les malades des classes élevées de se livrer au jardinage... A Glasgow, les gouverneurs songeaient à étendre encore le système du travail. Dans tous les asiles, les directeurs sont convaincus des bienfaits qui résultent de l'occupation des aliénés, surtout du travail en plein air. » N'est-ce pas là le principe posé par Pinel : « Dans tous les asiles publics, comme les prisons et les hospices, le plus sur et peut-être l'unique garant du maintien de la santé, des bonnes mœurs et de l'ordre, est la loi d'un travail mécanique rigoureusement exécutée. Cette vérité est surtout applicable aux hospices des aliénés, et je suis très fortement convaincu qu'un établissement de ce genre, pour être durable et d'une utilité soutenue, doit porter sur cette base fondamentale. Très peu d'aliénés, même dans leur état de fureur, doivent être éloignés de toute occupation sérieuse, comme je m'en suis .'spécialement assuré » (i).
Samuel Tuke avait vu mourir son père en i8i4, son aïeul en 1822. En 1827, il eut la douleur de perdre sa femme, après dix-huit années de mariage. Son chagrin fut si profond que jamais il ne put, dans la suite, entendre prononcer son nom sans éprouver une poignante émotion. Le travail seul pouvait engourdir sa douleur. Possesseur d'une prospère maison de commerce, membre influent de la Société des Amis, il s'occupait, à ses heures de loisir, d'œuvres philanthropiques et religieuses. Il ne professait qu'un goût des plus médiocres pour la politique, et il ne fut jamais un homme de parti. Une seule fois, il entra dans la mêlée. C'était en i833. Celui qui sollicitait les suffrages de ces concitoyens s'appelait Thomas Dunlas. On pressait Samuel Tuke de faire acte de candidature ; il consentit à se rendre aux réunions publiques, mais pour donner à Dunlas l'appui de sa parole autorisée.
(1) Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale, 2e édit., 1809, p. 237