Pinel aliénisle
Voyons d'abord comment Pinel envisageait l'aliénation mentale. Né au milieu du XVIIIe siècle, imbu de la philosophie régnante, l'œuvre qu'il nous a laissée exprimera nécessairement les tendances et les idées d'une époque remarquable par des sentiments essentiellement philosophiques. Admettant, comme Locke et Gondillac, les termes génériques et abstraits d'entendement et de volonté, et par suite, les opérations intellectuelles et affectives qui en dépendent, il s'appliqua à mettre en évidence les altérations isolées ou conjointes dont ces facultés sont susceptibles.
Qu'on se souvienne que Locke avait distingué les idées d'origine sensorielle des notions ou vérités d'ordre psychique. Cette distinction très nette semblait rendre inutile la rectification de l'éclectique Leibnitz : nihil est in intellectu quod non prius fuerit in sensu, nisi intellectus ipse. Il est probable qu'Aristote lui-même n'eût point protesté contre la distinction de Locke, ou contre la restriction de Leibnitz ; il était trop bon naturaliste pour ne pas faire la part de l'hérédité. Pinel partageait ces idées mitigées. Il ne réduisait point tous les phénomènes psy-
(1) Journal gratuit de santé, 1790, p. 19.
chologiques à la sensation. De là, pour lui, les divers états pathologiques qui, soumis à une analyse raisonnée, ont servi de base à sa classification. Ce sont les lésions de la sensibilité physique, de la pereeption des objets extérieurs, de la pensée, de la mémoire et du principe de l'association des idées, du jugement, des facultés affectives. Mais, suivant le trouble produit dans les fonctions de l'entendement et de la volonté, suivant les changements survenus dans leurs manifestations extérieures, la physionomie et la marche des affections en résultant se distinguent dans leur ensemble par des caractères propres. De là enfin, pour lui, en groupant les phénomènes, plusieurs types principaux qu'il désigne sous les noms de manie, de mélancolie, de démence et d'idiotisme. Cette classification empirique, mais non arbitraire, répond au principe qui détermine la nature des maladies d'après leurs causes, autant dire d'après leur traitement ; car c'est l'étiologie qui détermine la thérapeutique et c'est la thérapeutique qui confirme ou infirme l'étiologie. Du reste, la nosologie mentale, si indécise jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, avait fait de grands progrès avec Boissier de Sauvages, Cullen, Macbride, Perfect, Crichton, Vogel. Depuis un demi-siècle, la pathologie nerveuse tendait à sortir de l'empirisme. Pinel, excellent nosographe, contribua pour sa part à lui donner un caractère scientifique, moins par la spéculation que par la clinique ; à ce double point de vue, il a été plus utile qu'il n'est d'usage de le reconnaître. Disons du reste tout de suite, à propos de cette classification, acceptée d'abord comme l'expression de la science contemporaine, puis critiquée comme incomplète, qu'on lit dans un manuscrit que nous avons sous les yeux, et qui porte la date de 1812, cette importante remarque : « Je ne crois pas, écrivait Pinel, la science médicale assez avancée pour changer la division que j'ai admise de l'aliénation, en manie, mélancolie, démence et idiotisme. Je la conserve provisoirement dans le même ordre. » Rien de plus sage que cette réserve, de la part d'un homme qui n'ignorait rien de
ce qui s'était fait avant lui. On avait mis des siècles à ébaucher une classification conforme à la réalité ; toutes les variétés de la folie étaient confondues sous les deux types généraux, mélancolie et manie. Qui ne sait qu'il a fallu des générations innomblables de médecins avant d'établir la division si simple des maladies en aiguës et chroniques !
La note citée plus haut est extraite d'un mémoire destiné à l'Institut, mais resté inachevé et intitulé : « Suite des recherches ultérieures insérées par les Mémoires de V Académie des sciences, en 1810, sur les degrés de probabilité de la guérison des aliénés. » Pinel avait l'habitude de ces sortes de statistiques, qui ont commencé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, et dont il recommande en plus d'un endroit la confection à de courtes périodes. En 1816, paraissait la classification d'Esquirol, qui n'est, à proprement parler, qu'une modification heureuse de celle de son maître. Déjà la mélancolie avait été divisée par Pinel en deux espèces : « Rien n'est plus inexplicable, dit-il, et cependant rien n'est mieux constaté, que les deux formes opposées de la mélancolie. C'est quelquefois une bouffissure d'orgueil, et l'idée chimérique de posséder des richesses immenses et un pouvoir sans bornes ; c'est, d'autres fois, l'abattement le plus pusillanime, une consternation profonde, ou même le désespoir » (1). Esquirol, séparant ces deux formes, les décrira sous les noms de monomanie et de lypémanie, deux expressions qui ont soulevé bien des controverses ; la nomenclature est le grand écueil des classifications.
Pinel était sensible à tout progrès, d'où qu'il vînt ; chargé en 181 7 d'un rapport à l'Institut, à l'occasion du beau mémoire d'Esquirol sur les hallucinations, il termine ainsi ce rapport, après avoir insisté sur l'étrange phénomène dont il y est question, mieux étudié par Esquirol que par ses devanciers : « On ne peut d'ailleurs que louer son zèle et son habileté pour faire faire de nouveaux progrès à la doctrine des maladies mentales. »
(1) Traité médico -philosophique sur l'aliénation mentale, 2" éilit., 1809, p. 165.
oeuvre ni: Philippe pinel. 119
Depuis lors le temps a marché, et avee lui la science. Mais, bien qu'ils n'en aient point fait ressortir expressément les traits, ni Pinel, ni Esquirol n'ont méconnu l'existence de la paralysie générale, du délire de persécution et de la mélancolie avec stupeur. Sous le nom d'idiotisme, Pinel donne de nombreuses observations de cette dernière forme, qu'Esquirol devait appeler démence aiguë, et Georget stupidité. Quant à la paralysie générale, les lignes suivantes, qui semblent s'y rapporter, n'ont pas, du moins à ma connaissance, attiré jusqu'ici l'attention : « L'état d'adynamie peut se montrer encore sous une autre forme non moins intense, et qui se termine souvent d'une manière funeste ; c'est celui qui peut avoir lieu dans certains cas d'une Fièvre lente nerveuse, encore très imparfaitement connue, et qu'on observe surtout dans les établissements publics consacrés au traitement des aliénés, par la complication de la manie ou la démence avec la paralysie. On voit succéder d'abord quelques préludes de paralysie à une agitation maniaque plus ou moins violente, ou bien à un délire taciturne prolongé ; le malade évite de faire du mouvement, et les membres inférieurs perdent peu à peu leur agilité ; il finit par être obligé de garder le lit, et ses bras perdent entièrement leur mobilité ; on voit se déclarer alors une fièvre continue, marquée par des paroxysmes ou redoublements qui ont lieu le matin et le soir, avec la rougeur de la face, une sueur visqueuse et des rêves plus ou moins effrayants ; la paralysie continue de faire des progrès, les muscles destinés à la mastication peuvent à peine se contracter ; la déglutition et l'articulation des sons deviennent de plus en plus difficiles, et quelques taches gangreneuses qui se forment dans différentes parties du corps, sont les avant-coureurs d'une mort prochaine » (i). Ces lignes ont été écrites en 1812 ; quelques années auparavant, le plus illustre des élèves de Pinel avait signalé le même syndrome. « Le premier, en i8o5, remarque
(1i Dictionnaire des sciences médicales en 60 vol. Paris, 1812, vol. I, p. 162. Arlice Adynamie.
Esquirol, j'ai appelé l'attention sur ce phénomène, et j'ai constaté l'incurabilité de la folie compliquée de paralysie » (i).
On ne saurait trop insister sur cette vérité que, tout nosographe qu'il était, Pinel se conformait, avant tout, à l'observation clinique. Aussi, bien qu'empirique à plusieurs égards, sa classification provisoire est-elle plus raisonnable que les classifications ingénieuses et arbitraires des grands nosologistes ses devanciers, peu experts en clinique mentale.
Nous avons vu que des critiques reprochaient à Pinel d'avoir écrit cette phrase : « Une maladie étant donnée, déterminer son vrai caractère et le rang qu'elle doit occuper dans un tableau nosologique » (2), la mettant en opposition avec celle-ci de Pitcairne : « Une maladie étant donnée, trouver le remède » (3). Au fond, les deux formules peuvent se ramener à la pensée profonde d'Hippocrate : « C'est le traitement qui fait connaître la nature des maladies. » Depuis Sydenham, les médecins de l'école de Locke, laissant de côté les théories, s'attachaient à l'histoire naturelle des maladies. Pinel suivait ce courant de réalisme. Pour lui, une maladie n'était bien connue que lorsqu'on avait au préalable déterminé le siège, avec les modifications survenues dans la trame anatomique ou les forces nerveuses. Bichat s'appropria cette idée, et Broussais ne fit que suivre cette voie, en déclamant contre l'essentialité ou l'ontologie. Sur les forces nerveuses, Pinel n'a hasardé aucune hypothèse, se gardant bien, ainsi qu'il le dit, « de mêler des discussions métaphysiques ou certaines divagations de l'idéologie » (/|) à une science qui consiste dans des faits bien observés. La peur de la métaphysique dont on avait tant abusé depuis Stahl, n'était au fond que l'amour de l'observation. De ces données dérivait pour lui le traitement, lequel était plus ou moins actif suivant les circonstances. On avait
(1) Des Maladies mentales. Paris, 1838, vol. II. p. 264.
(2) Nosog raphia philosophique, 6" édit., 1818, vol. I. Introduction, p. \iv. (3i Lettre à Duvkhney, 1712.
(4) Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale, 1809. Préface, p. 7.
jusqu'alors négligé, observe-t-il, « le point de vue purement philosophique de L'aliénation de l'entendement, la connaissance des causes physiques et morales propres à la produire, la distinction de ses diverses espèces, l'histoire exacte des signes précurseurs, de la marche et de la terminaison des accès lorsqu'elle est intermittente, les règles de la police intérieure des hospices, et la détermination précise des circonstances qui rendent nécessaires certains remèdes, comme de celles qui les rendent superflus ; car, dans cette maladie comme dans beaucoup d'autres, l'habileté du médecin consiste moins dans l'usage répété des remèdes, que dans l'art profondément combiné d'en user à propos ou de s'en abstenir » (i). Ce programme d'un grand praticien montre assez dans quel esprit Pinel abordait l'étude des maladies mentales.
11 la voulait complète, et sans se laisser séduire par les promesses des empiriques qui avaient épuisé l'arsenal des médicaments, il recommande d'être sobre de remèdes, comme un homme qui savait quelles sont les ressources de la nature, aidée d'un bon régime et des moyens d'hygiène. Il connaissait les écrits de Stahl, grand promoteur de la médecine expectante. Ce qui ne veut pas dire qu'il faisait bon marché de la thérapeutique. Il n'est pas sans utilité sous ce rapport de citer encore la page suivante. Le but à atteindre sera manqué, dit-il, si l'hospice, par sa disposition intérieure, « ne tient les diverses sortes d'aliénés dans une espèce d'isolement, s'il n'est propre à séquestrer les plus agités ou les plus furieux d'avec ceux qui sont tranquilles, si on ne prévient leurs communications réciproques, soit pour empêcher les rechutes et faciliter l'exécution de tous les règlements de police intérieure et de surveillance, soit pour éviter les anomalies inattendues dans la succession et l'ensemble des symptômes que le médecin doit observer et décrire » (2). Manière de voir qu'Esquirol traduira en 18 18, par cette phrase
(1) Même ouvrage. Introduction, p. 24.
(2) Même ouvrage, p. 193.
caractéristique : « Une maison d'aliénés est un instrument de guérison ; entre les mains d'un médecin habile, c'est l'agent thérapeutique le plus puissant contre les maladies mentales » (i). Qu'on veuille bien remarquer qu'avant Pinel, bien peu d'auteurs s'étaient arrêtés à cette question capitale du traitement des aliénés, par l'isolement dans des maisons disposées de manière à recevoir des malades sans les confondre dans une promiscuité fâcheuse. On peut même ajouter qu'après les réformes essayées dans quelques établissements publics à l'étranger, et particulièrement à l'asile de Vienne, en Autriche, et à l'hôpital de Bethléem, à Londres, il restait encore à concevoir la grande réforme consistant à fonder des maisons spéciales en rapport avec la classification clinique des variétés d'aliénation. Ceux qui n'ont pas vu cela ont amoindri sans le vouloir le rôle et la gloire de Pinel. Ce bienfaiteur était encore un médecin philosophe et par conséquent une tête pensante ; c'est pour avoir mûrement conçu un plan, modifiable sans doute, mais excellent en principe, qu'il a réformé la thérapeutique mentale et ouvert la voie à des améliorations indéfinies. C'est pourquoi Pinel écrit, conformément à des principes qui sont le fond même de sa doctrine : « Il importe surtout que les aliénés soient dirigés par des principes d'humanité et les résultats d'une expérience éclairée, que leurs écarts soient réprimés avec fermeté, mais que chacun y jouisse ( dans l'hospice) du degré de liberté qui s'accorde avec sa sûreté personnelle et celle des autres, qu'enfin, dans tous les cas qui en sont susceptibles, le directeur devienne le confident de ses peines et de ses sollicitudes » (2). Dans un asile ainsi organisé, on saisira d'un regard tout ce qui doit retenir l'attention, et l'on se rendra beaucoup mieux compte des mesures à prendre dans l'intérêt de ceux qu'on y maintient. La détermination des espèces et des variétés s'y fera d'ailleurs par comparaison avec plus de facilité. C'est sous ce rapport de
(1) Des m dadies mentales, par E. Esquir<h.. Paris, 1838, t. H. p. 39S.
(2) Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale, 1809, p. 194.
l'ordre et de la police intérieure, suivant l'expression qu'il emploie, que Pussin fut d'un grand secours à Pinel. Il le perdil vers 1810, et i! avouait que celte perte avait été pour lui une cause de retard dans la rédaction de ses travaux de statistique. Du passage ci-dessus, il résulte clairement que dans la pensée de Pinel, la direction des asiles devait appartenir aux médecins. La question tant débattue du partage et de la confusion des pouvoirs n'admet point dans l'espèce d'autre solution, ainsi que l'atteste d'ailleurs l'expérience. L'autorité du médecin aliéniste sur les aliénés ne souffre point de partage ; tout conflit d'attribution ne peut que nuire aux malades. « Tractent fabrilia fabri. »
Au point de vue de la réforme qui porte son nom, on a reproché à Pinel de n'avoir pas parlé du livre de Daquin (dont la première édition parut en 1791, et la seconde en 1804), livre intitulé : La philosophie de la folie, comme s'il avait eu besoin pour agir d'une autre inspiration que la sienne. Il suffit d'ailleurs de lire les ouvrages de l'un et de l'autre pour comprendre qu'ils n'avaient de commun que le mot de philosophie et un sentiment profond de bienfaisance. Ces questions de priorité qui divisent d'habitude les médecins, n'ont qu'une importance secondaire pour l'historien qui sait que tout réformateur, soit pacifique, soit révolutionnaire, a eu des prédécesseurs et des émules. Si l'on énumérait tous les travaux consacrés à la folie , en général, et les innombrables monographies et thèses scolaires, on trouverait peut-être que Pinel était redevable à de nombreux devanciers ; mais on verrait aussi que, des trésors de science épars dans des ouvrages, des opuscules et des recueils divers, cet homme honnête et éclairé, sans descendre au rôle de compilateur, sut faire un corps de doctrines sévères et solides, non pas en éclectique qui prend de toutes mains et se taille une sorte d'habit à sa façon dans l'étoffe d 'autrui, mais avec la probité et le discernement du clinicien qui cherche de bonne foi la vérité dans ses propres observations et dans celles de ses devan-
12'l LES PINEL ET LES TUKE.
ciers. Il n'est point de conclusion sans prémisses ; c'est à celui qui vient au bon moment pour conclure que la postérité rend hommage. Ni Lorry, ni Le Camus, ni Dufour, ni d'autres qui préparèrent la voie aux réformes de Pinel, en France et à l'étranger, ne peuvent lui disputer le premier rang, bien que supérieurs à Daquin.
C'est en 1783 que Pinel, ayant été consulté pour un de ses compatriotes, commença à diriger son attention vers les maladies mentales. « Un jeune homme, nous dit-il, âgé de i!\ ans et doué d'une imagination ardente, vint à Paris quelques années avant la Révolution pour y faire ses cours de droit, et il se crut destiné par la nature à jouer dans la suite le rôle le plus brillant dans le barreau. Rien n'égale le désir ardent qu'il a de s'instruire : application continuelle, vie passée dans la retraite, sobriété extrême pour donner plus d'essor à ses facultés morales, régime pythagorique adopté dans toute la rigueur du terme. Quelques mois après, migraines violentes, saignements fréquents du nez, resserrements spasmodiques de la poitrine, douleurs vagues des intestins, flatuosités incommodes, sensibilité morale très exaltée. Quelquefois il m'aborde avec un air rayonnant de joie, et il ne peut exprimer la félicité suprême qu'il dit éprouver en lui-même ; d'autres fois je le trouve plongé dans les horreurs de la consternation et du désespoir, et il me fait les instances les plus plus vives de mettre fin à ses souffrances. Les caractères de l'hypocondrie la plus profonde étaient aisés à reconnaître ; je lui en retrace les dangers pour la suite, et je le conjure souvent de changer sa manière de vivre ; mais il poursuit toujours son plan avec l'obstination la plus inflexible ; augmentation des symptômes nerveux de la tête, du bas-ventre, de la poitrine ; alternatives plus fréquentes d'un abattement extrême et d'une joie convulsive ; terreurs pusillanimes, surtout dans les ombres de la nuit ; angoisses inexprimables. Il venait quelquefois me trouver, fondant en larmes, et me conjurant de l'arracher des bras de la mort. Je l'entraînais alors dans
la campagne, et quelques tours de promenade, avec des propos consolants, semblaient lui rendre une nouvelle vie ; mais à son retour dans sa chambre, nouvelles perplexités, terreurs pusillanimes renaissantes. 11 trouve un surcroît de désolation et de désespoir dans la confusion croissante de ses idées, l'impossibilité de se livrer désormais à l'étude, et la conviction accablante de voir s'évanouir pour l'avenir la perspective de célébrité et de gloire dont son imagination avait été bercée ; l'aliénation la plus complète suit de près. Un jour qu'il se rend au spectacle pour se distraire, on joue la pièce du Philosophe sans le savoir, et dès lors le voilà assailli de soupçons les plus noirs et les plus ombrageux ; il est profondément persuadé qu'on a joué ses ridicules ; il m'accuse d'avoir fourni moi-même les matériaux de la pièce, et dès le lendemain matin, il vient me faire les reproches les plus sérieux et les plus amers d'avoir trahi les droits de l'amitié, et de l'avoir exposé à la dérision publique. Son délire n'a plus de bornes ; il croit voir dans les promenades publiques des comédiens travestis en moines et en prêtres, pour étudier tous ses gestes, et surprendre le secret de ses pensées. Dans l'ombre de la nuit, il se croit assailli, tantôt par des espions, tantôt par des voleurs et des assassins, et une fois il répand l'alarme dans le quartier, en ouvrant brusquement les croisées, et en criant de toutes ses forces qu'on en voulait à sa vie. Un de ses parents se détermine à lui faire subir le traitement de la manie à l'Hôtel-Dieu, et il le fait partir vingt jours après, avec un compagnon de voyage, pour se rendre dans une petite ville voisine des Pyrénées. Egalement affaibli au moral et au physique, toujours dans les alternatives de quelques écarts du délire le plus extravagant et des accès de sa noire et profonde hypocondrie, il se condamne à un isolement entier dans la maison paternelle ; ennui, dégoût insurmontable de la vie, refus de toute nourriture, brusqueries contre tout ce qui l'avoisine. Il trompe enfin la surveillance de sa garde, fuit en chemise dans un bois voisin, s'égare, expire de faiblesse et d'inanition, et deux
jours après on le trouve mort, tenant dans sa main le fameux dialogue de Platon sur l'immortalité de l'âme » (i).
La triste fin de son ami impressionna vivement Pinel. Désireux de parfaire sur ce point son éducation médicale, il posséda bientôt les divers ouvrages traitant des maladies de l'esprit ; et vers la même époque, l'occasion s'étant offerte à lui de fréquenter la maison de santé Belhomme, il put se livrer à des observations plus étendues et plus suivies. Néanmoins quand, nommé médecin des infirmeries de Bicêtre, il eut pris possession de son service, le n septembre 1793, il sentit combien ses connaissances étaient encore incomplètes ; aussi résolut-il de profiter de l'expérience acquise par Pussin, et vivant avec lui au milieu des malades, il nota soigneusement les moindres manifestations de leur délire. C'est ainsi qu'il amassait les matériaux de ses œuvres futures.
Pinel divise les causes de l'aliénation mentale en prédisposantes et occasionnelles. Parmi les premières, il signale d'abord l'hérédité . « 11 serait difficile, dit-il, de ne point admettre une transmission héréditaire de la manie, lorsqu'on remarque en tous lieux et dans plusieurs générations successives, quelquesuns des membres de certaines familles atteints de cette maladie » (2). L'aliénation héréditaire peut être continue ou intermittente. <( Elle peut ne se développer que dans un âge avancé, et son explosion tardive être déterminée par d'autres circonstances de la vie » (3). Une éducation à contre-sens, combinant ses effets avec une faiblesse originaire de l'entendement, peut également provoquer l'aliénation mentale. « Que d'analogie entre l'art de diriger les aliénés, et celui d'élever les jeunes gens ! C'est une grande fermeté que l'un et l'autre exigent, et non des manières dures et repoussantes. C'est une condescendance raisonnée et affectueuse, et non une complaisance molle et asservie à tous les caprices » (4).
(Il Traité médico-philosophique svr l'aliénation mentale, 1800, p. is.">.
(3) Même ouvrage, p. 15.
(4^ Môme ouvrag-e, p. 20.
Ces aperçus dont l'honneur revient aux anciens, Pinel les devait peut-être moins à Rousseau, comme on pourrait le croire, qu'à Locke, dont les vues sur l'éducation de la jeunesse sonl pleines de sens. C'est à cette source que puisèrent la plupart dc> éducateurs français du XVIIIe siècle, et particulièrement Condillac, en son Cours d'études à l'usage du duc de Parme, traité un peu différent de celui du bon Rollin.
Les irrégularités extrêmes dans la manière de vivre sont pour Pinel des causes prédisposantes de la folie ; de même les passions spasmodiques telles que la colère, la frayeur, la douleur la plus vive, une joie soudaine ; de même encore les passions débilitantes ou oppressives, comme le chagrin, la haine, la crainte, les regrets, les remords, la jalousie, l'envie. Enfin les passions gaies ou expansives : la joie, l'orgueil, l'amour, le ravissement extatique ou l'admiration appliquée aux objets du culte sont également propres à bouleverser la raison. Dans cette étiologie générale, les passions de l'individu sont considérées surtout par rapport au milieu, considérations capitales aussi bien pour la nosologie que pour la thérapeutique. N'oublions pas que Pinel observa beaucoup dans des temps troublés et agités. C'est dans ces tempêtes sociales qui bouleversent les institutions et les mœurs, qu'on voit bien quelle est la prépondérance des circonstances ambiantes. Les temps calmes développent rarement les folies épidémiques. La manie des Abdéritains, à la suite d'une représentation de Y Andromaque d'Euripide, est un cas rare, en supposant que Lucien ait dit vrai.
Parmi les causes occasionnelles, Pinel cite l'hypocondrie produite par les excès, l'alcoolisme, la suppression brusque d'un exutoire ou d'une hémorrhagie interne, les couches, l'âge critique des femmes, les suites des diverses fièvres, la goutte, la suppression imprudente des dartres ou de quelque autre affection cutanée, un coup violent porté sur la tête. 11 fut un des premiers à grouper dans un ensemble dogmatique ces causes diverses et jusque là éparses dans un nombre infini de mono-
graphies. Les nosologistes ne les avaient admises, le plus souvent sans examen, qu'en vue de faciliter leur classement et d'enrichir la nomenclature. Grâce à son instinct clinique, Pinel se préserva de l'imitation, tout en restant nosographe.
Passons maintenant à la distinction des diverses espèces d'aliénation. Pinel, nous l'avons dit, avait divisé l'aliénation mentale en manie, mélancolie, démence et idiotisme, division beaucoup plus simple et plus scientifique que celle de Daquin, lequel admettait six types (i), dont deux pour le moins faisaient double emploi. (( La manie, dit Pinel, se distingue par une excitation nerveuse ou une agitation extrême portée quelquefois jusqu'à la fureur, et par un délire général, plus ou moins marqué, quelquefois avec les jugements les plus extravagants, ou même un bouleversement entier de toutes les opérations de l'entendement » (2). On remarquera que, dans ces quelques lignes, il évite de confondre les nuances ou les degrés avec les espèces pathologiques. Il n'y a pas d'autre moyen d'y voir clair et de simplifier.
La manie peut avoir les apparences d'une maladie aiguë ; elle peut aussi se prolonger indéfiniment comme une maladie chronique, et devenir alors continue ou périodique. Pinel nous donne l'observation d'une femme qui « passe six mois de l'année à s'agiter, à courir sans cesse, à enfanter des projets vains et chimériques, et les six autres mois sont marqués par une stupeur profonde, un sombre désespoir et une impulsion des plus fortes pour le suicide » (3). Et il note les affinités de la manie périodique « avec la mélancolie et l'hypocondrie » (4). Les préludes de l'invasion et du retour des attaques de manie peuvent être très variés ; mais « il semble en général que le siège primitif de cette aliénation est dans la région de l'estomac et des intes-
1)1° les fous à lier, fous furieux ou maniaque?; 2° les fous tranquilles; 3° les extravagants; 4° les insensés; 5° les imbéciles, les crétins; G0 les fous en démence
(2) Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale, 1809, p. 139.
(3| Même ouvrage, p. 24.
(4 Mémoire sur la manie périodique ou intermittente dans Mémoires delà Société médicale d'Emulation de Paris), an VI, t. 1, p. 100.
OEUYRE I)i: PHILIPPE PIXEL. 129
lins, cl que c'esl de ce centre «pic se propage, comme par une ftspèce d'irradiation, le trouble de l'entendement » (i).
Enfin, Pinel décrit une Ion ne de manie sans délire, mais marquée par des accès de fureur aveugle, et à ce propos il rapporte l'observation suivante : « La* manie sans délire a donné lieu à une scène singulière, à une époque de la Révolution qu'on voudrai! pouvoir effacer de notre histoire. Les brigands, lors du massacre dans les prisons, s'introduisent en forcenés dans l'hospice de Bicêtre, sous prétexte de délivrer certaines victimes de l'ancienne tyrannie, qu'elle cherchait à confondre avec les aliénés. Ils vont en armes de loge en loge ; ils interrogent les détenus et ils passent outre si l'aliénation est manifeste. Mais un des reclus, retenu dans les chaînes, fixe leur attention par des propos pleins de sens et de raison et par les plaintes les plus amères. N'était-il pas odieux qu'on le retint aux fers et qu'on le confondît avec d'autres aliénés ? Tl défiait qu'on pût lui reprocher le moindre acte d'extravagance ; c'était, ajoutait-il, l'injustice la plus révoltante. Il conjure ces étrangers de faire cesser une pareille oppression et de devenir ses libérateurs. Dès lors, il s'excite dans cette troupe armée des murmures violents et des cris d'imprécations contre le surveillant de l'hospice ; on le force de rendre compte de sa conduite, et tous les sabres sont dirigés contre sa poitrine. On l'accuse de se prêter aux vexations les plus criantes, et on lui impose d'abord silence quand il veut se justifier ; il réclame en vain sa propre expérience, en citant d'autres exemples semblables d'aliénés non délirants, mais très redoutables par une fureur aveugle ; on réplique par des invectives, et sans le courage de son épouse, qui le couvre pour ainsi dire de son corps, il serait tombé plusieurs fois percé de coups. On ordonne de délivrer l'aliéné et on l'emmène en triomphe aux cris redoublés de : Vive la République ! Le spectacle de tant d'hommes armés, leurs propos bruyants et confus, leurs faces enluminées par les vapeurs du
(1) Traité de l'aliénation mentale, 1809, p. lit
vin, raniment les fureurs de l'aliéné ; il saisit d'un bras vigoureux le sabre d'un voisin, s'escrime à droite et à gauche, fait couler le sang, et si l'on ne fût parvenu promptement à s'en rendre maître, il eût cette fois vengé l'humanité outragée. Cette horde barbare le ramène dans sa loge et semble céder en rugissant à la voix de la justice et de l'expérience » (i). Ce fait, curieux à plus d'un titre, est une preuve éclatante de l'efficacité et de l'excellence de l'isolement. Il pourrait, en outre, servir de leçon à maints déclamateurs d'aujourd'hui, et à les rendre plus réservés.
Pinel définit la mélancolie un délire exclusivement dirigé sur un objet ou une série particulière d'objets, avec abattement, morosité, et plus ou moins de penchant au désespoir. Il en distingue deux formes opposées, comme nous l'avons dit plus haut : l'une ambitieuse, l'autre dépressive. La mélancolie peut rester stationnaire pendant plusieurs années, sans que le délire qui en fait le sujet change de caractère ; d'autres fois, au contraire, le délire change d'objet ou prend une forme nouvelle, et, à ce propos, Pinel cite une observation de délire de persécution terminé par des idées de grandeur : « Un aliéné, confié à mes soins depuis douze années, et déjà avancé en âge, n'a déliré, pendant les huit premières années, que sur l'idée chimérique d'un prétendu empoisonnement dont il se croyait menacé. Dans cet intervalle de temps, nul écart dans sa conduite, nulle autre marque d'aliénation ; il était même d'une réserve extrême dans ses propos, persuadé que ses parents cherchaient à le faire interdire et à s'emparer de ses biens ; l'idée d'un prétendu poison le rendait seulement très ombrageux, et il n'osait manger que les aliments pris à la dérobée dans la cuisine de son pensionnai. Vers la huitième année de la réclusion, son délire primitif a changé de caractère ; il a cru d'abord être devenu le plus grand des potentats, puis l'égal du Créateur, et le souverain du monde ; cette idée fait encore sa félicité suprême » (2).
(1) Même ouvrage, p. 159.
(2) Môme ouvrage, p. 168.
Gomme types de mélancoliques persécutés, Pinel cite Tibère, Louis XI, Jean-Jacques Rousseau. Grand admirateur de Tacite, il avait entrepris, en prenant cet auteur pour modèle, d'écrire une histoire de Louis XL « Je possède, dit Bricheteau, un petit fragment de cette histoire, dans lequel se trouvent intercalés plusieurs passages de l'historien romain. L'auteur y compare son héros à Tibère, et le peint, non sans succès, à la manière de Tacite. Pincl joint souvent, dans ce fragment, les vues élevées de l'historien philosophe à l'énergie du style et à cette vigueur d'expression qui flétrit l'odieuse tyrannie » (i).
Les notes de Pinel sur Louis XI ont disparu, sauf un feuillet que j'ai retrouvé dans mes papiers de famille. Mais la comparaison entre le roi de France et l'empereur romain se trouve intercalée dans la Nosographie. « Arrêtons nos regards, dit Pinel, sur quelques traits du tableau hideux de dépravation et de férocité qui ont distingué l'empereur Tibère et Louis XI, et qui montrent le tempérament mélancolique au plus haul degré qu'il puisse atteindre. On sait avec quelle profondeur et quelle énergie le caractère de l'empereur romain a été tracé par Tacite ; et n'est-il pas curieux d'en voir un autre modèle après quinze siècles, sous un climat nouveau, et dans des époques d'ignorance et de barbarie si propres à contraster avec les lumières du siècle d'Auguste ? Une taciturnité sombre, une gravité dure et repoussante, les âpres inégalités d'un caractère plein de caprices et d'emportements, la recherche de la solitude, un regard oblique, le timide embarras d'une âme artificieuse, trahissent, dès la jeunesse, la disposition mélancolique de Louis XL Que de traits frappants de ressemblance entre ce prince et Tibère ! Ils ne se distinguent l'un et l'autre dans l'art de la guerre que durant l'effervescence de l'âge, et le reste de leur vie se passe en préparatifs imposants, mais sans effet, en délais étudiés, en projets illusoires d'expéditions militaires, en négociations remplies d'astuce et de perfidie. Avant de régner, ils
<l) Eloge de Pinel.
s'exilent l'un et l'autre volontairement de la Cour, et vont passer plusieurs années dans l'oubli et les langueurs d'une vie privée, l'un dans l'île de Rhodes, l'autre dans une solitude de la Belgique. Quelle dissimulation profonde, que d'indécisions, que de réponses équivoques dans la conduite de Tibère à la mort d'Auguste ! Louis XI n'a-t-il pas été durant toute sa vie le modèle de la politique la plus perfide et la plus raffinée ? En proie à leurs noirs soupçons, aux présages les plus sinistres, à des terreurs sans cesse renaissantes vers le terme de la vie, ils vont cacher leur dégoûtante tyrannie, l'un dans l'île de Caprée, l'autre dans le château de Plessis-lès-Tours, séjours d'atrocités non moins que d'une débauche impuissante et effrénée » (i). Pinel a jugé Louis XI en aiiéniste ; d'autres ont voulu réhabiliter la mémoire de ce prince. L'astuce, la perfidie, la déloyauté, les instincts cruels étaient monnaie courante au XVe siècle, et son règne, succédant à celui de Charles VII, fut en somme profitable à la France. Il n'en est pas moins vrai qu'il offrait une hérédité morbide accusée, qu'on le dit atteint du mal comitial, et qu'il se montra mélancolique et persécuté ; Philippe de Commines raconte qu'en mars i'i8o, c'est-à-dire trois ans avant sa mort, il perdit pendant deux ou trois jours « la parole et toute connaissance et mémoire » (:>). L'année suivante, il perdit « de rechef la parole, et fut quelques deux heures qu'on cuidoit qu'il fut mort » (3).
Quand Pinel, venant de Montpellier, arriva à Paris, il ne manqua pas de se rendre à Ermenonville. « Comme il était, dit Pariset, idolâtre du talent de Rousseau, on raconte qu'en 1778, étant allé avec M. Chaptal visiter la cendre de ce grar écrivain, il passa cinq jours et cinq nuits sans dormir, as prenant de repos que pour prendre quelques aliments » (4). Il me semble inutile d'insister sur l'invraisemblance d'un pareil
(1) Sosograplùe philosophique, 1818, t. III, p. 90.
(2) Philippe de Commîmes. Livre VI, chap. vu.
(3) Même endroit.
(4) Eloge de Pinel.
récit. Pinel admirait le philosophe genevois, mais il ne l'idolâtrail point, et sa vail reconnaître ses défauts aussi bien que ses vertus. Rousseau, remarquait-il, « dans un accès d'humeur caus tique, invoque la médecine, et lui dit de venir sans le médecin ; il (Mil bien mieux servi l'humanité, en faisant tonner sa v<>i\ éloquente contre l'impéritie présomptueuse, et en appelant le talent et le génie à l'étude de la science qu'il importe le plus d'approfondir el de connaître » (i). Et pour admirer son œuvre, il ne l'étudié pas moins en médecin aliéniste : « J.-J. Rousseau manifeste assez, dans les deux dernières parties de ses Confessions, et dans les Rêveries du Promeneur solitaire, combien il est persuadé (pie tous les hommes sont ses ennemis, et il est tourmenté par des défiances et des craintes continuelles » (2).
Si Pinel n'a pas séparé de la mélancolie le délire de persécution, il n'en a pas moins tracé le tableau : « On devient de plus en plus soupçonneux, et on finit par se croire sans cesse circonvenu par des pièges et des trames ourdies avec la plus noire perfidie. Quelques-unes de ces mélancoliques de l'hospice ont l'imagination si fortement frappée de l'idée d'une persécution dirigée contre elles par des ennemis invisibles, qu'elles éprouvent des anxiétés continuelles, et que la nuit même elles croient entendre des bruits sourds par des machinations secrètes, dont elles redoutent de devenir les victimes. Une d'entre elles, qui avait entendu parler autrefois d'électricité, et qui avait lu quelques écrits sur cette partie de la physique, pensait que ses ennemis, acharnés à la perdre, pouvaient exercer sur elle des influences funestes à de grandes distances, et elle croyait voir dans l'air des courants électriques qui la menaçaient du plus grand danger » (3).
Pinel avait, en 1791, publié dans la Médecine éclairée par les sciences physiques, une étude sur la mélancolie avec idées de
(1) Sur la manie périodique ou intermittente. Dans les Mémoire* de la Société médicale d'Emulation, t. I, an VI, p. 119. g) Vo&ographie pfiilosophique, t. III, p. 95. (3) Traité médico -philosophique sur l'aliénation mentale, p. 115.
suicide, et en rapportait plusieurs exemples. Voici l'une de ces observations, qui se trouve également dans le Traité médicopli ilosophique sur l'aliénation mentale : « Un jeune homme de 22 ans, et destiné par ses parents à l'état ecclésiastique (c'était avant la Révolution), est, sur son refus, abandonné à lui-même. Des moyens précaires d'existence se succèdent tour à tour ; il paraît enfin jouir de la tranquillité et du calme dans une maison où il est chéri ; c'est cependant alors que son imagination est assaillie par les idées les plus tristes et les plus mélancoliques : dégoût de la vie et réflexions diverses sur les moyens de se donner la mort. 11 médite un jour de se précipiter du haut de la maison, mais le courage lui manque et le projet est ajourné. Quelques jours après, une arme à feu lui paraît plus propre à le délivrer du fardeau de la vie, mais au moment de l'exécution, toujours crainte pusillanime, toujours perplexité renaissante. Un de ses amis qu'il instruit de ses projets sinistres, vient un jour me les communiquer, et se réunit à moi pour prendre tous les moyens que la prudence pouvait suggérer : sollicitations, invitations pressantes, remontrances amicales, tout est vain ; le désir de se détruire poursuit sans cesse le malheureux jeune homme, et il se dérobe à une famille où il est comblé de témoignages d'attachement et d'amitié. On ne pouvait songer à un voyage lointain et à un changement de climat que l'état de sa fortune semblait lui interdire ; il fallut y suppléer, comme objet puissant de diversion, par un travail pénible et soutenu. Le jeune mélancolique, pénétré d'ailleurs de l'horreur de sa situation, entre pleinement dans ces vues, change d'habit, se rend au port au blé, et mêlé avec les autres ouvriers, ne se distingue d'eux que par un plus grand zèle à mériter son salaire. Il ne peut soutenir que deux jours cet excès de fatigue, et il fallut recourir à un autre expédient ; on le fait entrer, à titre de manoeuvre, chez un maître-maçon des environs de Paris, et il est d'autant mieux accueilli, qu'il se rend utile par intervalles à l'éducation d'un fils unique. Quel genre de vie plus com-
mode et plus sain pour un mélancolique que l'alternative d'un travail des mains et de l'étude du cabinet ! Une nourriture saine, un logement commode et tous les égards dus au malheur, semblent aigrir au lieu de calmer ses funestes penchants ; il revient quinze jours après vers son ancien ami, et lui expose, les larmes aux yeux, les combats intérieurs qu'il éprouve et l'odieux dégoût de la vie qui le porte d'une manière irrésistible au suicide. Les reproches qu'on lui fait le pénètrent de douleur, il se retire dans un état de consternation et de désespoir et on ne peut douter qu'il ne se soit précipité dans la Seine, dernier terme d'une existence devenue insupportable » (i).
Le traitement indiqué dans celte curieuse observation contraste singulièrement avec l'art funeste de provoquer au suicide par des lectures romanesques telles que la Nouvelle Héloïse, Werther, Manfred, René et autres livres de ce genre, qui introduisirent dans la littérature moderne cet aliment de destruction bien connu des auteurs tragiques et mis en honneur par les stoïciens. Les jeunes gens du bel air devaient s'ennuyer pour suivre la mode, et le suprême bon ton consistait à se détruire pour se désennuyer.
Pinel pense qu'une émotion subite et profonde peut guérir la mélancolie avec penchant irrésistible au suicide, et il en donne deux exemples. Un horloger, tourmenté depuis longtemps par l'idée de se détruire, se tire un jour un coup de pistolet dans la tête, et ne réussit qu'à se blesser ; il se remet et n'éprouve plus désormais aucun désir de se tuer. Dans le deuxième cas, il s'agit d'un homme de lettres qui « balance avec un calme effrayant le choix des divers moyens de se donner la mort. Un voyage qu'il fait à Londres semble développer avec un nouveau degré d'énergie sa mélancolie profonde, et la résolution inébranlable d'abréger le terme de sa vie. Il choisit une heure très avancée de la nuit, cl se rend sur un des ponts de cette capitale pour se précipiter dans la Tamise ; mais
1 Même ouvrage, p. 169.
au moment de son arrivée, des voleurs l'attaquent pour lui enlever toutes ses ressources qui étaient très modiques ou presque nulles ; il s'indigne, il fait des efforts extrêmes pour s'arracher de leurs mains, non sans éprouver la frayeur la plus vive et le plus grand trouble. Le combat cesse, et il se produit à l'instant une sorte de révolution dans l'esprit du mélancolique ; il oublie le but primitif de sa course, revient chez lui dans le même état de détresse qu'auparavant, mais entièrement exempt de ses sinistres projets de suicide. Sa guérison a été si complète, que résidant à Paris depuis dix ans, il n'a plus éprouvé le moindre dégoût de la vie » (i).
La démence, portée à son plus haut degré, est définie : succession rapide, ou plutôt alternative non interrompue d'idées isolées et d'émotions légères et disparates, mouvements désordonnés et actes successifs d'extravagance, oubli complet de tout état antérieur, abolition de la faculté de percevoir les objets par une impression faite sur les sens, oblitération du jugement, activité continuelle sans but et sans dessein, et nul sentiment intérieur de son existence. Si l'on compare la démence à la manie délirante, on constate que « dans celle-ci, la perception des objets, l'imagination, la mémoire peuvent être lésées ; mais la faculté du jugement subsiste souvent, c'est-àdire l'association des idées. Le maniaque, par exemple, qui se croit Mahomet, et qui coordonne tout ce qu'il fait, tout ce qu'il dit avec cette idée, porte en réalité un jugement, mais il allie deux idées sans aucun fondement, c'est-à-dire que son jugement est faux... Au contraire, dans la démence, il n'y a point de jugement, ni vrai, ni faux ; les idées sont comme isolées, et naissent les unes à la suite des autres ; mais elles ne sont nullement associées, ou plutôt la faculté de la pensée est abolie » (?.).
Sous le nom d'idiotisme, Pinel décrit toute abolition plus ou moins absolue, soit de naissance, soit acquise, des fonctions de
T Même ouvrage, p. 351.
(2) Même ouvrage, p. 178.
l'entendement ou dos affections du cœur. L'idiotisme acquis reconnaît des causes diverses : « l'abus des plaisirs énervants, l'usage des boissons narcotiques, des coups violents reçus sur la lèle, une vive frayeur ou un chagrin profond et concentré, des études forcées et dirigées sans principe, des tumeurs dans l'intérieur du crâne, une ou plusieurs attaques d'apoplexie, l'abus excessif des saignées dans le traitement des autres maladies » (i). Comme type de l'idiotisme congénital, Pincl cite l'exemple suivant : « Un des cas les plus singuliers et les plus extraordinaires qui aient jamais été observés, est celui d'une jeune idiote de ii ans dont j'ai fait graver la figure du crâne, et qui par la forme de sa tête, ses goûts, sa manière de vivre, semblait se rapprocher de l'instinct d'une brebis. Pendant 2 mois et demi qu'elle est restée à l'hospice de la Salpêtrière, elle marquait une répugnance particulière pour la viande, et mangeait avec avidité les substances végétales, comme poires, pommes, salade, pain, qu'elle semblait dévorer, ainsi qu'une galette particulière à son pays que sa mère lui portait quelquefois ; elle ne buvait que de l'eau, et témoignait à sa manière une reconnaissance vive pour tous les soins que la fille de service lui prodiguait ; ces démonstrations de sensibilité se bornaient à prononcer ces deux mots, bé, ma tante, car elle ne pouvait proférer d'autres paroles, et paraissait entièrement muette par le seul défaut d'idées, puisque d'ailleurs sa langue semblait conserver toute sa mobilité ; elle avait aussi coutume d'exercer des mouvements alternatifs d'extension et de flexion de la tête, en appuyant, à la manière des brebis, cette partie contre le ventre de la même fille de service en témoignage de sa gratitude. Elle prenait la même attitude dans ses petites querelles avec d'autres enfants de son âge, qu'elle cherchait à frapper avec le sommet de sa tête inclinée. Livrée à un instinct aveugle qui la rapprochait de celui des animaux, elle ne pouvait mettre un frein à ses mouvements de colère ; et ses emportements pour les causes les
(l) Même ouvrage, p. 181.
plus légères, et quelquefois sans cause, allaient jusqu'aux convulsions. On n'a jamais pu parvenir à la faire asseoir sur une chaise pour prendre du repos ou pour faire ses repas, et elle dormait le corps roulé et étendu sur la terre à la manière des brebis. Tout son dos, les lombes et les épaules étaient couverts d'une sorte de poil flexible et noirâtre, long d'un pouce et demi ou deux pouces, et qui se rapprochait de la laine par sa finesse ; ce qui formait un aspect très désagréable. Aussi des bateleurs qui avaient eu connaissance de l'état de cette jeune idiote, avaient proposé à la mère de leur permettre de la montrer dans les foires et marchés voisins comme un objet très rare de curiosité ; ce qui leur fui refusé, quoique les parents fussent très pauvres. Cette jeune idiote, par leur éloignement, finit par tomber dans un état progressif de langueur, et succomba après deux mois et demi de séjour à l'hospice de la Salpêtrière ; j'ai conservé soigneusement son crâne, qui est très remarquable par ses dimensions et sa forme » (t).
Plusieurs observations d'idiotisme appartiennent à l'état décrit plus tard sous le nom de mélancolie avec stupeur, par exemple la suivante : « Un artilleur, l'an II de la République, propose au Comité de salut public le projet d'un canon de nouvelle invention, dont les effets doivent être terribles ; on en ordonne pour un certain jour l'essai à Meudon, et Robespierre écrit à son inventeur une lettre si encourageante, que celui-ci reste comme immobile à cette lecture, et qu'il est bientôt envoyé à Ricêtre dans un état complet d'idiotisme » (?,)•
Dans cette courte observation, la nature est, comme on dit, prise sur le fait, mais la nomenclature est inexacte, comme dans la plupart des classifications antérieures. Curae levés loquuntur, ingénies stupent, dit Sénèque ; ici toutefois l'idiotisme, ou plutôt la stupeur doit être considérée comme le plus haut degré, non de la douleur morale, mais de la joie. Citons
(1) Même ouvrage, p. 182.
(2) Même ouvrage, p. 184.
une seconde observation : « A la même époque, deux jeunes réquisitionnaires partent pour l'armée, et, dans une action sanglante, un d'entre eux est tué d'un coup de feu à côté de son frère ; l'autre reste immobile comme une statue à ce spectacle. Quelques jours après, on le ramène dans cet état à la maison paternelle ; son arrivée fait la même impression sur un troisième fils de la même famille ; la nouvelle de la mort d'un de ses frères, et l'aliénation de l'autre, le jettent dans une telle consternation et une telle stupeur, que rien ne réalisait mieux cette immobilité glacée d'effroi qu'ont peinte tant de poètes anciens ou modernes » (i). Les grands poètes de l'antiquité ont peint de préférence la stupeur qui succède à une profonde commotion. C'est ainsi qu'Homère, dans un passage mémorable, décrit en un vers admirable la stupeur avec perte momentanée de la parole, qu'il définit excellemment une aphasie de mots, par un pléonasme qui mérite d'être signalé. On connaît l'hémistiche de Corneille, critiqué souvent et à tort : « Je demeure stupide. » Virgile excelle à peindre en traits énergiques et justes les effets physiques des commotions profondes, ainsi qu'on peut le voir dans maint passage de ses poèmes.
Comme détermination d'une forme mentale, le mot idiotisme est tombé aujourd'hui en désuétude, et Esquirol l'a remplacé avec avantage, en en limitant le sens, par celui d'idiotie. On lui doit cette distinction pittoresque : « L'homme en démence est privé des biens dont il jouissait autrefois, c'est un riche devenu pauvre ; l'idiot a toujours été dans l'infortune et la misère. L'état de l'homme en démence peut varier, celui de l'idiot est toujours le même » (2).
Abordons maintenant la partie la plus importante de l'œuvre de Pinel, celle qui a rapport au traitement de l'aliénation mentale. D'innombrables monographies, particulièrement au XVIIe et au XVIIIe siècle, lui avaient frayé le chemin ; mais la plupart de ces travaux partiels de thérapeutique étaient sans
I Mémo ouvrage, p. 185.
(2) Des Maladies mentales. Paris, 1838, t. II, p. 285.
lien. Sauf de rares exceptions, les thèses de médecine, même celles de l'Ecole de Halle, où dominait la haute influence de Stahl, ne sortaient pas des régions éthérées de la théorie, ou du domaine étroit de l'empirisme. Cette thérapeutique fragmentaire est surtout remarquable au point de vue de la matière médicale et de la pharmacologie. Le traitement moral n'y tient qu'une place insignifiante, malgré quelques essais de thérapeutique rationnelle. 11 en est qui conseillent la musique et les voyages, les stations thermales, mais sans grande autorité. Le véritable traitement de l'aliénation devait naître de l'observation patiente d'un grand nombre d'aliénés soumis, dans des maisons appropriées, au régime salutaire de l'isolement. Pinel était admirablement placé pour tenter avec succès l'entreprise. Il expose un plan général de la Salpêtrière, et la distribution des aliénées suivant la nature du local, o C'est autour de cet ensemble régulier de longues suites de loges et de cours que règne, au midi et au levant, une allée plantée d'un rang de tilleuls qui l'ombragent pendant l'été, et où se promènent librement les aliénées tranquilles, et dont la manie a dégénéré dans une sorte de démence ; c'est dans la partie orientale de cette allée qu'est placée une salle destinée aux femmes âgées réduites à un état de démence sénile, pour y être soignées par une fille de service qui veille à leurs besoins et à leur propreté... Au côté parallèle, est un long promenoir couvert, où les aliénées tranquilles et au déclin de leur maladie peuvent se promener à l'abri par un temps pluvieux. Enfin, celles qui sont en pleine convalescence, et dont l'usage de la raison est entièrement rétabli, * sont conduites dans des dortoirs spacieux où elles sont couchées dans des lits tenus avec une extrême propreté, après avoir passé une grande partie du jour dans l'atelier commun de la couture. C'est à l'extrémité de l'un de ces dortoirs, et dans une grande salle séparée qu'est placée une infirmerie où sont transférées les aliénées attaquées de maladies incidentes... » (i). A peine est-il
(1) Traite médico-philosophique sur l'aliénation mentale, p. 197.
besoin de faire remarquer que Pinel décrit la Salpêtrière, non telle qu'il la trouva quand il y vint de Bicêtre, mais telle qu'elle était après les changements opérés sur ses Indications, en vue du traitement mieux entendu.
Parlant des antiques moyens de répression, « c'est une admirable invention, remarque-t-il, que l'usage non interrompu des chaînes, pour perpétuer la fureur des maniaques avec leur état de détention, pour suppléer au défaut de zèle d'un surveillant peu éclairé, pour entretenir dans le cœur des aliénés une exaspération constante, avec un désir concentré de se venger, et pour fomenter dans les hospices le vacarme et le tumulte. Os inconvénients avaient été pour moi un objet de sollicitude pendant l'exercice de mes fonctions, à titre de médecin de Bicêtre, durant les premières années de la Révolution ; ça ne fut pas sans un regret extrême que je ne pus voir le terme heureux de cette coutume barbare et routinière ; niais j'étais d'un autre côté tranquille, et je me reposais sur l'habileté du surveillant de cet hospice (Pussin), qui n'avait pas moins à cœur de faire cesser cet oubli des vrais principes. 11 y parvint heureusement deux années après (4 prairial an VI), et jamais aucune mesure ne fut mieux concertée et suivie d'un succès plus marqué » (i). Et il ajoute : « Les aliénés, loin d'être des coupables qu'il faut punir, sont des malades dont l'état pénible mérite tous les égards dus à l'humanité souffrante, et dont on doit rechercher, par les moyens les plus simples, à rétablir la raison égarée » (2). Cette page, éloquente par l'indignation contenue et la franche sincérité qui la caractérisent, prouve bien que Pinel, dans un siècle plus éclairé, mais toujours dominé par les préjugés de la routine, fort de l'exemple de Jean Wier, eut cet avantage sur l'illustre médecin du duc de Glèves, qu'il vit enfin triompher les réformes dont l'initiative lui appartenait. Bien plus, il y présida lui-même avec l'aide dévouée de cet homme de cœur et
(1) Même ouvrage, p. 200.
(2) Même ouvrage, p. 202.
d'intelligence dont il a immortalisé les services. Le nom respectable de Pussin vit et vivra toujours à côté du nom célèbre de Pinel.
<( C'est au commencement de germinal an X, que le traitement des aliénées fut transporté de l'hospice d'Humanité à celui de la Salpêtrière, à cause des avantages du local et que je fus chargé spécialement d'en diriger le traitement ; avant cette époque les aliénées étaient renvoyées dans cet hospice comme incurables, après avoir subi en vain plusieurs traitements à l'hospice d'Humanité, et je n'avais alors qu'une surveillance générale sur les loges où le défaut d'ordre, des principes d'humanité et de police intérieure ne me permettait de faire presque aucune observation régulière, et où j'étais sans cesse contrarié par des usages établis, la routine obstinée des préposés et leur rapacité. Je ne voulus me charger de rien que lorsque je fus secondé pour la police intérieure de l'hospice par un homme de mon choix, plein de zèle et de surveillance ; bien persuadé que c'est bien moins par des médicaments que par une direction sage et éclairée qu'on peut obtenir des résultats favorables et chercher à répandre quelque lumière sur un objet aussi obscur et aussi difficile » (i). Secondé par Pussin, il commença par réformer le personnel, et put dès lors consacrer tous ses soins aux malades.
L'aliéné est-il dangeureux, « on doit seulement pourvoir à sa sûreté personnelle ainsi qu'à celle des autres, et le retenir simplement dans sa loge » (2). Dans le cas de violence rare, le malade est contenu par la camisole, et peut même être fixé sur son lit. <( Mais cet état de contrainte extrême doit être passager, pour éviter les effets d'une colère concentrée contre ceux qui l'environnent, ce qui ne fait d'ailleurs qu'aggraver son délire » (3). Ces restrictions à l'emploi des moyens de coercition prouvent bien que Pinel ne recourait à la contrainte que comme
(1) Note manuscrite de Pinel.
(2) Traité sur l'aliénation mentale, p. 202. 3) Même ouvrage, p. 202.
un pis-aller, un palliatif. 11 y avait quelque mérite à faire et à penser ainsi, en un temps où la violence autorisée et le crime légal tendaient ouvertement à supplanter la justice
Le traitement moral a, pour Pinel, une importance capitale. Tout d'abord le médecin doit épier avec soin les démarches de chaque aliéné, saisir la tournure bizarre de ses idées et le caractère particulier de son délire. On doit alors agir par des propos consolants, tacher de faire renaître l'espoir et s'emparer de la confiance du malade ; car mettre en usage des mauvais traitements ou des voies de répression dure, c'est exaspérer le mal et souvent le rendre incurable. « L'art de chercher à donner une autre direction à la volonté exclusive des aliénés, de raisonner avec eux et de leur faire sentir leur dépendance, suppose qu'ils ne sont point dans un égarement complet de la raison ; car si quelqu'un d'entre eux est dominé par une fougue aveugle, et entraîné par un concours tumultueux d'idées, sans ordre et sans suite, on ne peut le maîtriser que par l'usage du gilet de force ou d'une réclusion étroite. Mais, si l'exercice du jugement subsiste encore, un autre secret, non moins recommandable, de terminer des rixes entre les aliénés, de vaincre leur résistance et de maintenir l'ordre, est de ne point paraître s'apercevoir de leurs écarts, de ne laisser échapper aucun mot qui sente le reproche, d'entrer même en apparence dans leurs vues, et de leur communiquer adroitement une impulsion qu'ils croient ne devoir qu'à eux-mêmes » (i). Ces sages conseils montrent avec évidence le philosophe ami des hommes, qui connaît à fond les ressorts de la vie morale ; un pur empirique n'eût point imaginé cela. Un travail mécanique, rigoureusement exécuté, est pour Pinel le plus sûr garant du maintien de la santé, des bonnes mœurs et de l'ordre, dans un hospice d'aliénés. Il estime que très peu de malades, même dans leur état de fureur, doivent être éloignés de toute occupation active, car un travail constant fixe les facultés de l'entendement en leur donnant de l'exercice
[i) Même ouvrage, p. 218.
1'l4 LES PINEL ET LES TUKE.
et change la chaîne vicieuse des idées. On remarque donc que la nécessité du travail s'impose, non plus comme un châtiment ou une pénitence, mais comme un moyen thérapeutique très efficace de régénération. Voilà de l'hygiène et de la morale bien entendues et habilement associées. Qu'on remarque aussi que dans l'exposition si claire de tous ces agents de thérapeutique mentale, il n'y a pas une ombre de déclamation, ni la moindre rhétorique, particularité notable à une époque où les plus sages parlaient et écrivaient volontiers, comme des rhéteurs et des sophistes. Ecoutons de nouveau Pinel : « Le retour des aliénés convalescents à leurs goûts primitifs, à l'exercice de leur profession, leur zèle et leur persévérance, ont toujours été pour moi le sujet d'un bon augure et de l'espoir le plus fondé d'une guérison solide » (i). Et il ajoute : « Ce serait remplir l'objet dans toute son étendue que d'adjoindre à tout hospice d'aliénés un vaste enclos, ou plutôt de le convertir en une sorte de ferme, dont les travaux champêtres seraient à la charge des aliénés convalescents, et où les produits de la culture serviraient à leur consommations et à leurs dépenses » (2). Encore une de ces réformes adoptées plus tard dans nombre d'asiles publics ou privés. C'est en s'inspirant des vues de Pinel sur la convalescence des aliénés qu'un de ses disciples a fondé l'œuvre utile des convalescentes, œuvre philanthropique par excellence, destinée à ménager la transition de la sortie de l'hospice à la vie ordinaire (3). Lors de la convalescence, le médecin doit apporter une extrême attention à la réapparition des goûts primitifs du malade. Beaucoup de récidives ne viennent que de la négligence ou de la cessation prématurée des soins consécutifs.
« La loi générale d'un travail mécanique n'est pas moins im-
(1) Même ouvrage, p. 238.
(2) Même ouvrage, p. 251.
(3) L'œuvre de patronage pour les aliénés indigents qui sortent convalescents des asiles publics du département de la Seine, fondé!! par Jean-Pierre Falret, et reconnue comme établissement d'utilité publique par décret du 16 mars 1849, est aujourd'hui prospère, et a son siège 52, rue du Théâtre, à Paris.
GEUVRE DE PHILIPPE PINBL. 143
périeuse pour les idiots de l'un et l'autre sexe » (i). On ne doit pas laisser dans l'inaction ceux qui pourraient utilement être employés à un travail quelconque. « Réduits à une sorte dimitation servile et moutonnière, il suffit de leur donner un exemple à suivre et de mettre à leur tête quelque homme actif et laborieux ; ils se montent à l'instant au même ton et sont susceptibles des efforts les plus soutenus, comme je l'ai vu moimême dans une circonstance particulière d'une plantation d'arbres qui fut faite dans l'intérieur de Bicêtre » (2).
Gomme moyen propre à hâter les progrès de la convalescence chez les femmes, Pinel préconise la création d'ateliers de couture, où elles se réunissent « pour passer presque toute la journée en société, encouragées par un gain léger qu'elles retirent chaque jour, et qui finit par fournir à celles qui sont les plus actives une certaine ressource au sortir de l'hospice, en même temps qu'elles vont reprendre l'habitude du travail en rentrant dans leur ménage. On ne peut assez exprimer l'heureuse influence qu'exerce sur le retour de la raison ce rassemblement régulier de plusieurs personnes, qui s'entretiennent avec liberté sur les intérêts de leur famille qu'elles ont abandonnée depuis plusieurs mois, et qu'elles ont l'espoir de revoir bientôt, après une absence plus ou moins longue mais nécessaire. Les journées se passent ainsi avec une rapidité et dans une communication réciproque de leurs craintes et de leurs peines » (3). On doit les visiter fréquemment, « soit pour être témoin de leur industrieuse activité, soit pour dissiper quelques restes de l'égarement de la raison, soit enfin pour remarquer celles qui se portent au travail avec une espèce de nonchalance, et pour connaître le jugement qu'on doit en former pour l'avenir... C'est encore dans ce rassemblement que, par des entretiens familiers et des exhortations bienveillantes, on parvient à dis-
(i) Traité sur l'aliénation mentale, p. 245. (2 Même ouvrage, p. 246.
(3, Même ouvrage, p. 248.
siper certaines idées tristes et mélancoliques, en comparant les femmes qui n'en sont point encore exemptes avec celles qui en sont heureusement délivrées, et que, pour un objet d'émulation, on fait déjà prendre pour modèles. Il est bien rare de voir des personnes qui se sont montrées constamment laborieuses éprouver dans la suite une récidive » (i).
Il est extrêmement important d'établir un ordre invariable de service dans les hospices d'aliénés. Le lever, le coucher, les repas, les soins de propreté, les rondes, doivent être organisés d'une façon fixe et régulière. La direction générale de l'hospice doit être « assimilée à celle d'une grande famille composée d'êtres turbulents et fougueux qu'il faut réprimer, mais non exaspérer, contenir plutôt par des sentiments de respect et d'estime, que par une crainte servile, lorsqu'ils en sont susceptibles, et conduire le plus souvent avec douceur, mais toujours avec une fermeté inflexible » (2). On comprend quelle série de considérations pourrait se dérouler au sujet du choix des personnes chargées de la surveillance et du service des aliénés, et plus particulièrement des femmes. Il n'est pas impossible d'obtenir de ces auxiliaires indispensables, trois qualités rarement réunies, à savoir : l'intelligence, l'expérience et la bonté. Le succès du traitement dépend beaucoup de l'entourage.
On doit exercer la surveillance la plus assidue sur les aliénés convalescents, ou ceux qui sont dans des intervalles lucides ; il faut les « isoler avec soin dans un local particulier de l'hospice pour éviter toutes les causes occasionnelles de rechute, et les soumettre à une sorte d'institution morale propre à développer et à fortifier les facultés de l'entendement » (3).
Le caractère général des mélancoliques fait sentir la nécessité (( de leur communiquer des ébranlements profonds, de faire une diversion puissante à leurs idées sinistres, et d'agir par des impressions énergiques et longtemps continuées sur
(1) Traité sur l'aliénation mentale, p. 248
(2) Même ouvrage, p. 250.
(3) Même ouvrage, p. 253.
tous leurs sens externes » (i). Voici donc le but qu'on doit se proposer : « Patience, fermeté, sentiment d'humanité dans la manière de les diriger, assiduité constante dans le service pour prévenir les emportements et l'exaspération des esprits, occupations agréables et assorties à la différence des goûts, exercices de corps variés, habitation spacieuse et plantée d'arbres, toutes les jouissances et le calme des mœurs champêtres, et, par intervalles, une musique douce et harmonieuse, d'autant plus facile à obtenir, qu'il y a presque toujours dans ces établissements quelque artiste distingué de ce genre, dont les talents languissent faute d'exercice et de culture » (2). Dans les cas de mélancolie avec penchant irrésistible au suicide, « doit être appliqué avec intelligence et avec zèle le traitement moral, suivant le caractère particulier et les idées de l'aliéné qu'on a à convaincre » (3).
Quant aux maniaques violents, les maintenir en réclusion et contrainte, « les livrer sans défense à la brutalité des gens de service, sous prétexte des dangers qu'ils font courir, ... c'est là sans doute une méthode très commode, mais aussi très digne des siècles d'ignorance et de barbarie ; elle n'est pas moins contraire aux résultats de l'expérience » (4). Pinel n'invente point, il parle de ce qu'il a vu, d'un ordre de choses déplorable, ou pour mieux dire d'une anarchie et d'un désordre qu'il lui fut donné de changer, du moins en grande partie. « L'homme grossier et d'un entendement borné ne voit que des provocations malignes et raison nées dans les vociférations, les propos outrageants et les actes de violence des maniaques ; de là la dureté extrême, les coups et les traitements les plus barbares que se permettent les gens de service, à moins qu'ils ne soient d'un bon choix et contenus par une discipline sévère. L'homme sage et éclairé ne voit, au contraire, dans ces explosions de la
(Il Traité sur l'aliénation mentale, p. 258. (2) Môme ouvrage, p. 259.
3 Même ouvrage, p. 262.
4) Môme ouvrage, p. 262.
manie qu'une impulsion automatique, ou plutôt l'effet nécessaire d'une excitation nerveuse contre laquelle on ne doit pas plus s'indigner que contre le choc d'une pierre entraînée par sa gravité spécifique. Il accorde à ces aliénés toute l'étendue des mouvements qui peut se concilier avec leur sûreté et celle des autres, leur cache adroitement les moyens de contrainte qu'il emploie, comme s'ils n'avaient à obéir qu'aux lois de la nécessité, leur cède avec indulgence ; mais il sait aussi résister avec force ou éluder avec adresse leurs instances inconsidérées. Le temps orageux des accès de manie se consume ainsi en ménagements étudiés ; et les intervalles de calme sont mis à profit pour rendre par degrés ces mêmes accès moins intenses et moins durables » (1). Et Pinel remarque : « Il m'a été facile de juger, autrefois, de l'avantage d'éviter une réclusion trop étroite pour les insensés. Pendant que les plus extravagants et les plus furieux de l'hospice de Bicêtre étaient tenus à la chaîne dans leurs loges, ils étaient continuellement agités jour et nuit ; ce n'était que vociférations, vacarme et tumulte ; mais après qu'on eut établi l'usage du gilet de force ou camisole, et que ces aliénés eurent obtenu la liberté d'errer dans les cours, leur effervescence s'exhalait en efforts continuels durant la journée ; ils s'agitaient et se tourmentaient sans danger, ce qui les disposait pour la nuit à un état plus calme et plus tranquille » (2).
Une restriction extrême doit être mise dans les communications des malades avec les personnes du dehors, même avec les leurs. « C'est un grand soulagement, dans presque toutes les infirmités humaines, que de recevoir des soins compatissants et les bons offices de ses amis et de ses proches... Pourquoi faut-il faire une exception affligeante pour l'aliéné, et le condamner à une sorte d'isolement jusqu'à ce que sa raison soit rétablie ? Une expérience a appris que les aliénés ne peuvent presque jamais être guéris au sein de leur famille » (3). Pinel
(1) Traité sur l'aliénation mentale, p. £63.
(2) Même ouvrage, note de la page 26i
(3) Même ouvrage, p. 272.
admet que l'isolement esl nécessaire au cours de la maladie, mais que les visites, à un moment donné, peuvent hâter les progrès de la convalescence ; le difficile est de fixer l'époque précise où elles auront lieu sans danger. De plus « on ne doit point oublier que, même durant La convalescence, l'empire de la raison est encore faible, el que dans les visites qui sont permises aux parents, aux amis, ils doivent être d'une circonspection extrême, pour ne point exciter des émotions vives et ramener des rechutes » (i).
Chez certains mélancoliques, quels moyens employer pour vaincre le refus absolu de toute nourriture ? « On a d'abord recours à des moyens doux, à des invitations pressantes pour faire ouvrir la bouche, qui est tenue opiniâtrement fermée. Si la résistance persévère et que l'aliéné ne veuille point mâcher la nourriture solide qu'on lui donne, on essaie de lui faire prendre des boissons nourrissantes, un potage avec du riz, du vermicel ou du lait, qu'on introduit dans la bouche avec une cuiller de fer pour pouvoir écarter les dents que l'aliéné tient fortement serrées. Si ce moyen est insuffisant, et que la boisson elle-même soit rejetée, on se sert, suivant la méthode de M. Pussin, d'un biberon ; on ferme alors les narines, et l'aliéné étant obligé d'ouvir la bouche pour respirer, on saisit ce moment pour faire avaler quelque liquide substantiel, et on réitère ce procédé à plusieurs reprises le même jour et plusieurs jours de suite. Dans un cas où tous les moyens que je viens de citer avaient échoué, je fis acheter une sonde élastique qu'on introduisit dans une des narines, et à l'aide de laquelle on fit passer un peu de substance liquide dans l'estomac, et on soutint ainsi les forces, en attendant que l'aliéné se déterminât à prendre volontairement de la nourriture » (2). Blanche esl donc dans l'erreur quand il avance : « C'est une découverle toute moderne que l'emploi de la sonde œsophagienne à l'ali-
1) Traité sur V aliénation mentale, p. 277. (2) Même ouvrage, note de la page 296.
mentation forcée des aliénés. Pinel n'y avait point songé » (i). Les extraits que donne Blanche, à l'appui de son dire, proviennent du Traité sur la manie publié en l'an IX de la République, tandis que la phrase précitée se trouve dans la deuxième édition de cet ouvrage, parue en 1809. Si Pinel semble, à cette époque, n'avoir eu recours qu'une seule fois à la sonde élastique introduite par une narine, et cite simplement le fait sans en tirer de conclusions pratiques pour l'avenir, il n'en est pas moins vrai que, contrairement à l'affirmation de Blanche, il a songé à cet emploi.
L'abus des saignées a plus d'une fois réduit les malades à un état complet de débilité et de stupeur. « Ce n'est point, déclare Pinel, par le désir de contredire, c'est pour m'éclairer moimême, que je cherche de toutes parts des faits concluants en faveur de l'efficacité directe de la saignée contre la manie, et je ne trouve que de nouveaux motifs de doute. Parmi les aliénées reçues à la Salpêtrière, celles qui n'ont éprouvé aucun traitement antérieur sont précisément celles qu'on a plus de facilité à guérir » (2). Et il ajoute : « C'est un événement très rare et qui fait époque dans l'hospice des aliénées, qu'une saignée, depuis que je dirige le traitement ; mais il faut éviter aussi toute exagération dans les idées... Je suis loin de vouloir prononcer une exclusion générale de la saignée pour les aliénés ; mais je crois que les cas de son usage judicieux sont excessivement rares » (3). Pas plus au lit des malades qu'en aucune circonstance de la vie, Pinel ne fut un homme de parti pris. Mais il ne pouvait admettre certains procédés populaires et barbares, tels que la submersion complète prônée par Yan Helmont. « L'idée bizarre de Van Holmont était de détruire jusqu'aux traces primitives des idées extravagantes des aliénés, ce qui, suivant lui, ne pouvait avoir lieu qu'en oblitérant
(1) Thèse pour le doctorat en médecine, soutenue devant la Faculté de Paris le 2o août 1848, par Autoine-Emile Blanche. 2) Même ouvrage, p. 320.
(3) Même ouvrage, p. 322.
pour ainsi dire ces idées par un état voisin de la mort. Mais on doit rougir d'insister sur ce délire médical, peut-être pire encore que celui de l'aliéné dont on veut rétablir la raison égarée » (i).
L'esprit de la thérapeutique de Pinel se résume en ce vers proverbial du fabuliste : « Mieux vaut douceur que violence », image de son intelligence calme et de son tempérament pacilique. Nous venons de voir qu'il n'aimait pas la saignée, au rebours de son rival et antagoniste qui versait le sang comme de l'eau. Il est de fait qu'elle a causé infiniment plus de mal que les purgatifs et les vomitifs, ces deux fléaux de la médecine humorale. Harvey n'avait point prévu les abus que l'on devait faire de la doctrine de la circulation. Mais, si Pinel repousse le bain de surprise dans l'eau froide, il fait usage, contre la manie et la mélancolie, des bains tempérés dont les avantages sont (( de relâcher la peau, de faciliter la transpiration, de rendre la circulation plus uniforme, de prévenir l'impulsion spéciale du sang vers la tête, de procurer un sommeil tranquille » (2).
Mais il importe d'examiner le traitement à suivre dans les diverses périodes de la manie. C'est ici la partie fondamentale de l'œuvre considérable de Pinel. Il est le premier qui ait englobé toutes les espèces, toutes les variétés de la folie dans une thérapeutique générale, en profitant non seulement de tous les essais antérieurs et des préceptes de clinique des grandes écoles hollandaises et allemandes, mais surtout des ressources qui avaient manqué à ses devanciers, à savoir d'un centre d'observation qui vit naître pratiquement la thérapeutique de l'aliénation. De là son autorité souveraine.
Dans un hospice bien organisé, les maniaques doivent être isolés, suivant les périodes « d'extrême intensité des symptômes, de leur déclin très marqué et de la convalescence » (3). On doit
1) Même ouvrage, p. 323.
2; Même ouvrage, p. 328.
(3) Même ouvrage, p. 334.
« empêcher leur communication réciproque, autant pour prévenir les rechutes et faciliter l'exécution de tous les règlements de police intérieure, que pour éviter les changements inattendus qui ne tiennent nullement à la marche régulière de la maladie, mais qui en entravent le cours, et peuvent même quelquefois faire naître des obstacles insurmontables » (i). Quelle que soit la forme que prenne dans les premiers temps la manie accidentelle, l'observation apprend « que lorsque rien ne contrarie sa marche et qu'on la seconde heureusement par le régime, les symptômes ne conservent toute leur intensité que pendant un temps plus ou moins prolongé, et que la méthode de porter la débilité à un degré extrême par les saignées et une abstinence rigoureuse, ne fait que troubler son cours, la rendre plus longue et quelquefois périodique, ou même produire un état de stupeur et une sorte d'idiotisme. On ne doit se proposer, si l'aliéné est très violent, que de rompre sa fougue impétueuse et de rendre vains ses efforts, en maîtrisant les mouvements de ses membres supérieurs et inférieurs, à l'aide d'une camisole fixée au bois de lit par des sangles, ce qui ne doit durer que quelques jours en général, et l'on fait ensuite succéder le gilet de force qui contient seulement les bras, et n'empêche point d'errer librement durant le cours du traitement. N'existe-t-il qu'un état maniaque folâtre et sans danger, on permet également toute la journée la liberté des mouvements, pour laisser évaporer, pour ainsi dire, une mobilité trop effervescente, et surtout calmer l'irascibilité extrême qui tient à l'aliénation, et qui ne fait que s'aigrir par la réclusion et la contrainte » (2).
On sait que Pinel, bon connaisseur de L'antiquité médicale, et admirateur éclairé d'Hippocrate, avait une sorte de respect pour les opérations de la nature, qu'il fallait suivre dans ses tendances vers la guérison, sans la troubler dans sa marche par une médication intempestive ou active avec exagération.
(1) Même ouvrage, p. 334.
(2) Même ouvrage, p. 335.
Excellent clinicien, peu sujet aux illusions des optimistes, il était plus prudent e1 réservé qu'entreprenant, comme S \ « J<» nham, Baglivi et les grands maîtres qu'il devait égaler, par la sobriété d'une méthode qui ne laissait presque point de place à la polypharmacie, tout en usant largement du régime et de ces moyens de l'hygiène que les anciens désignaient par le nom significatif de diététique. Pincl appartenait à cette éeole dont un des maîtres a dit qu'il vaut mieux s'arrêter et attendre que s'avancer dans les ténèbres. S'il s'est rarement trompé, c'est parce qu'il aimait à y voir clair.
Le traitement des aliénés, dans la première période de la manie, doit résulter du concours et de l'ensemble des moyens physiques et moraux, qui sont : « leur isolement, la manière de les contenir adaptée à leur état particulier, l'attention de les nourrir et de débarrasser l'estomac s'il paraît surchargé, le soin de faire cesser leur réclusion aussitôt qu'il est possible et de leur faire respirer l'air du dehors pendant toute la journée ; la liberté entière ou limitée des mouvements qu'on leur accorde s'ils ne sont point dangereux ; les boissons acidulées qu'on oppose à leur soif et à leur ardeur intérieure ; l'art de saisir leurs premiers moments lucides pour les encourager et les calmer ; l'étude particulière qu'on fait de leur caractère individuel et de leurs idées fantastiques ; enfin, une extrême surveillance pour écarter tout ce qui peut les exaspérer, mais en opposant en même temps à leurs écarts une fermeté inflexible. Ce n'est point, en général, leur agitation, quelque violente quelle soit, qui peut déconcerter, puisqu'elle tient à la nature de la maladie, et que tous les moyens de la comprimer sont prévus. On cherche, par des médicaments doux et d'un effet lent, à produire une détente générale, à diminuer l'énergie vitale par des boissons mucilagineuses, émulsionnées ou acidulées, eu entremêlant par intervalles l'usage des laxatifs pour prévenir les effets d'une constipation qui leur est habituelle, ou de quelque léger calmant pour faire cesser l'insomnie. On joint
15i LES PINEL ET LES TUKE.
à ces moyens internes l'usage des bains tempérés, pris les jours alternatifs, quelquefois avec une légère douche vers la fin du bain. On ne brusque, on ne précipite rien ; on suspend de temps en temps tout médicament pendant plusieurs jours pour laisser à la nature le moyen de développer ses efforts conservateurs, et on revient ensuite alternativement à ceux qui peuvent la seconder. On diminue ainsi peu à peu l'impulsion des fluides vers la tête, en avançant lentement vers le terme proposé, sans rien mettre au hasard. L'excès d'agitation et les divagations se calment ainsi par degrés ; les moments lucides se multiplient davantage, et l'aliéné, en devenant susceptible de passer de la première division dans la seconde, est préparé à recevoir encore des améliorations ultérieures » (i). On doit en outre, dans le traitement de l'accès maniaque, tenir soigneusement compte des causes déterminantes, et ne point perdre de vue ce principe fondamental, que « la nature tend à guérir et à rétablir dans leur régularité les fonctions de l'entendement, hors les cas incurables » (2). Il s'agit uniquement « d'être fidèle aux lois générales de l'hygiène, de seconder les efforts conservateurs, et de leur donner le temps de se développer » (3). Et Pinel résume ainsi sa doctrine : « Telle est donc la tâche que je me suis proposé de remplir dans l'état actuel de nos connaissances : donner la plus grande importance à l'histoire de l'aliénation mentale, et faire une distinction sévère de ses diverses espèces, pour ne point tenter inutilement ou diriger au hasard le traitement ; rapporter à des règles précises la direction et la police intérieure des maisons de santé ou des hospices d'aliénés, puisqu'il est comme impossible de les traiter avec succès au sein de leurs familles ; faire sentir vivement la nécessité des dispositions locales propres à la distribution méthodique de ces infirmes suivant les périodes de la maladie ; placer dans le premier rang les soins éclairés d'une surveillance assidue, et le maintien le
(1) Même ouvrage, p. 338.
(2) Même ouvrage, p. 311.
(3) Ibidem.
plus sévère de l'ordre de service ; indiquer les remèdes simples que l'expérience semble ratifier, les précautions, l'époque de la maladie, l'espèce d'aliénation qui peuvent en assurer le succès, apprendre enfin à réserver pour des cas extrêmes et regardés jusqu'ici comme incurables, l'emploi de certains remèdes actifs, que d'autres circonstances pourraient rendre superflus, nuisibles ou téméraires » (i).
Ce qui vaut la peine d'être remarqué, c'est que l'homme qui a tracé des programmes à peu près irréprochables, n'a jamais ce ton magistral qui appartient aux dogmatiques ; c'est avec une extrême simplicité qu'il donne ces conseils pleins de sagesse : <( Ce n'est qu'en employant des remèdes simples, ou tout au plus combinés deux à deux, lorsque leurs propriétés auront été constatées séparément, qu'on pourra parvenir à des résultats déterminés, en fixant d'ailleurs l'espèce particulière de manie qu'on cherche à guérir. C'est sous ce rapport que j'approuve l'association du quinquina avec l'opium, proposée par le docteur Feriar contre la mélancolie avec une sorte d'atonie et un abattement extrême, ainsi que dans l'idiotisme accidentel qui succède au traitement trop actif de la manie... Le reproche fait justement aux médecins de leur confiance aveugle dans un appareil fastueux de médicaments et dans la faiblesse de leurs moyens souvent illusoires, ne peut atteindre l'homme qui est au contraire très sobre dans leur usage, qui s'élève aux vrais principes de la science, et qui puise ses principales ressources dans l'ensemble de toutes les impressions physiques et morales propres à produire un changement favorable, après avoir d'ailleurs bien approfondi l'histoire de la marche et des diverses périodes de la maladie » (2).
Pinel est un des médecins qui ont le plus réagi contre l'abus de la polypharmacie. C'est par là surtout qu'il se rattache à l'école de Stahl, l'ennemi juré des remèdes qui ne guérissent
(1) Même ouvrage, p. 343.
(2) Même ouvrage, p. 367.
point. La polypharmacie dans la thérapeutique mentale avait souvent empêché la véritable observation. Comme la thérapeutique de Pinel est conforme à l'histoire naturelle des maladies, elle les suit dans leur évolution et se modifie suivant les périodes.
Quelle est la conduite à tenir dans la seconde et la troisième période de la manie ? A la Salpêtrière, un local spécial était affecté aux aliénées se trouvant au déclin de leur délire. « Il ne suffit point, pour qu'elles y soient transférées, qu'on remarque par intervalles quelques moments lucides et des retours de calme ; on exige encore un changement, plus favorable, le sentiment de sa propre existence, une cessation de l'effervescence antérieure, un renouvellement des anciennes habitudes, et l'état précédent d'agitalion ou de fureur remplacé par quelques absences momentanées ; c'est aussi parfois une inquiétude vague qui s'exhale en mouvements irréguliers, en courses renouvelées sans aucun but particulier, en promenades sans ordre et sans suite. Dans cet état intermédiaire, ou plutôt dans cette marche progressive vers le rétablissement entier de la raison, ces infirmes d'entendement restent dans leurs loges, tour à tour debout ou assises, mais sans contrainte, et avec toute la liberté des mouvements, à moins de quelque agitation passagère par une cause accidentelle ; elles se promènent sous les arbres ou dans un enclos spacieux adjacent, et quelques-unes, en se rapprochant davantage de l'état de convalescence, partagent les travaux des filles de service, s'occupant à puiser de l'eau, à enlever les saletés des loges, à laver le pavé et à remplir d'autres fonctions plus ou moins actives et pénibles. Vient-on à apercevoir dans quelques-unes de ces femmes un retour des symptômes d'excitation, ou des apparences d'une rechute propres à répandre le tumulte et le désordre autour d'elles, on y remédie aussitôt par des bains ou des boissons délayantes; et si cet état vient à persévérer, on les fait passer de nouveau dans la cour du traitement ; si l'amélioration au contraire Mi
OEUVRE DE PHILIPPE PINEL. l.y)7
soutient, et que le rétabli ssemenl de la raison se confirme du plus en plus, le temps d'épreuve est abrégé, et on augure dès lors un passage prochain au dortoir des convalescentes. 1 ne expérience constante a appris combien, dans cet état de faiblesse de l'entendement, une simle imprudence, une visite prématurée d'un parent, d'un ami, ou bien quelque nouvelle affligeante, peuvent produire quelquefois une émotion des plus vives, et ramener l'ancien égarement de la raison » (i). Faut-il remarquer que ces sages préceptes tirent leur grande valeur de la sanction de l'expérience P Pinel recommande de faire ce qui lui a réussi durant une longue pratique. Ce mathématicien profond obéit constamment à la méthode inductive, et il n'abuse pas même de la statistique ni des calculs des probabilités.
Le local destiné à la troisième division, c'est-à-dire aux convalescentes, présente de vastes dortoirs isolés. « Ces dortoirs, où règne la plus grande propreté et qui sont d'ailleurs bien aérés, contiennent environ quatre-vingts lits, et sont sous-di visés en quatre départements qui permettent une libre communication entre eux, et qui ont l'avantage d'établir un passage gradué à une convalescence confirmée. Le plus grand calme règne dans cet asile, et, pour mieux l'assurer, on engage les convalescentes à travailler, dans un vaste atelier, au tricot et à la couture, et on excite leur émulation par un léger salaire. Un des principes fondamentaux est d'écarter de ce lieu toul sujet de mécontentement et d'aigreur, tout motif de chagrin et d'inquiétude : choix attentif des filles de service les plus douces et les plus actives, exactitude extrême dans l'heure des repas, aliments préparés avec soin, surveillance assidue pour éviter tout sujet de dissension et de trouble, attention constante de ramener dans la deuxième division les femmes d'un caractère indompté et acariâtre, ou celles qui sont sur le point de faire mie rechute ; il faut aussi être toujours en garde contre les sorties prématurées. Une expérience constante apprend combien ces
(1) Même ouvrage, p. 370.
divers objets doivent être surveillés avec soin... C'est un signe de mauvais augure que le passage brusque d'un état de délire à une raison saine, puisque c'est là le caractère ordinaire d'une manie périodique et le plus souvent incurable. Un état intermédiaire et un changement favorable qui s'opère par degrés, annoncent un rétablissement solide des facultés morales, pourvu que rien ne trouble cette tendance naturelle, et c'est là le motif des précautions sans nombre qu'on prend dans la division des convalescentes, et de la surveillance sévère qu'on exerce pour saisir aussitôt les moindres caractères d'une rechute qui se déclare, et pour appliquer les moyens d'en arrêter le développement ultérieur. Aussi a-t-on soin, dès que ces signes sont connus, de faire prendre des bains tièdes ou quelque douche légère, de prescrire des boissons mucilagineuses ou acidulées, de recourir à de légers évacuants, soit une eau éruétisée, soit une solution d'un sel purgatif, etc., pour remédier à la constipation qui os* alors ordinaire. Certaines circonstances peuvent aussi demander l'application des sangsues ou d'un épispastique, quelquefois aussi d'un léger calmant, lorsque l'excitation nerveuse est très marquée. C'est en général par des propos doux et consolants qu'on doit soutenir l'espoir, relever le courage, faire entrevoir la sortie prochaine de l'hospice, écarter enfin tout sujet réel de mécontentement et de discorde » (i).
Ce qu'il y a de plus notable dans ce passage, c'est la connaissance profonde de cette loi de l'habitude qui ne s'accommode point des changements trop brusques. L'inconvénient de rendre prématurément les aliénés à la vie sociale, même quand on les croit guéris, montre assez l'utilité de ces établissements intermédiaires qui devraient servir à consolider la convalescence. Avec cette transition, beaucoup de récidives seraient évitées. Tel malade auquel on donne l'exeat, et il le faut souvent pour se conformer à la loi, aux règlements de police, ou aux instances des familles, sera ramené dans quelques mois, dans quelques
(1) Même ouvrage, p. 370.
semaines, en un état pire que Je premier. La prévoyance de Pinel n'abandonnait rien au hasard, et il conseillait d'agir avec une prudence extrême pour le choix du moment opportun du renvoi des aliénés convalescents ; ceux-ci en effet offrent une extrême sensibilité qui les prédispose aux rechutes. « Une vive frayeur, un emportement de colère, un chagrin profond, hi saison des chaleurs, quelque excès d'intempérance ou même le passage brusque d'un état de détention et de contrainte à une liberté indépendante, peuvent produire en eux une commotion dont on ne serait point susceptible dans d'autres circonstances, et renouveler des accès de manie, lorsque l'habitude n'en a point été longtemps suspendue ; c'est ainsi que des aliénés convalescents, réclamés trop tôt par leur famille, retombent de nouveau et sont ramenés à plusieurs reprises dans les hospices » (i).
L'étiologie habituelle des rechutes ne saurait être mieux exposée : sortie prématurée de l'hospice, précautions négligées pendant la convalescence. Pinel était par excellence l'homme prévoyant.
<( Avant d'exercer la médecine dans les hospices, j'avais cru qu'on pouvait tirer de grandes lumières sur les causes de l'aliénation mentale, en considérant l'état pathologique du cerveau ou de ses membranes ; mais je me suis convaincu que ces inductions ne sont bien fondées que lorsque l'aliéné périt dans un accès de manie, ce qui est très rare ; il arrive plus fréquemment que les aliénés succombent après la terminaison des accès, par l'état d'atonie et de langueur qui succède ; dans ces derniers cas, je n'ai trouvé le plus souvent que quelque épanchement lymphatique dans l'un des ventricules ou les deux ensemble ; dans d'autres cas, c'est-à-dire lorsque les aliénés finissent leur vie par des maladies accidentelles, il me paraît que les inductions tirées de l'état pathologique sont très équivoques ; mais je réserve pour un autre temps l'exposition et les détails de mes
(1 Même ouvrage, p. 391.
recherches anatomiques relatives à l'aliénation mentale, et je ne m'occupe ici que des formes et des proportions de la tête » (i). Ces lignes étaient écrites en l'an IX de la République ; dans la deuxième édition de son traité sur l'aliénation mentale, parue en 1809, Pinel, après avoir cité les recherches de Morgagni, se borne aux remarques suivantes : « On a eu souvent occasion de remarquer comme lui des épanchements lymphatiques dans les ventricules du cerveau, des engorgements des vaisseaux sanguins, des changements survenus dans les plexus choroïdes ou le corps calleux, de petites concrétions calculeuses dans la glande pinéale, etc. Toutes ces observations se confirment chaque jour par des recherches analogues. Il faut convenir cependant que dans d'autres cerveaux d'aliénés on ne trouve aucune de ces lésions physiques, aucune altération dans la structure organique de ces parties, et, ce qui est encore plus décisif, c'est qu'on les remarque quelquefois dans d'autres cas différents, et à la suite de certaines maladies entièrement étrangères à l'aliénation mentale, comme l'épilepsie, l'apoplexie, les convulsions, les fièvres ataxiques... Quelquefois même les lésions organiques, au lieu d'avoir leur siège dans le cerveau et ses enveloppes, se trouvent dans les viscères de l'abdomen, et consistent surtout dans des changements morbifiques remarqués dans la substance du foie, de l'estomac ou les intestins ; ce qui augmente encore les difficultés, et doit toujours tenir en garde contre la précipitation du jugement » (2). Il resta donc sur une réserve prudente, estimant les progrès de l'anatomie pathologique encore trop incomplets pour porter un jugement, même approximatif. Par contre, il se livra à des recherches nombreuses sur les variétés des dimensions de la tête, tout en faisant observer « combien doivent être rares les lésions ou difformités du crâne parmi les aliénés, puisque dans l'âge
(1) Traité médico-philosophique sur C aliénation mentale, lte édit. Paris, an IX, note de la p. 133.
(2) Même ouvrage, 2e édit., 1809, p. 453.
adulte l'ossification des os de la tête est complète, et que des affections morales ne peuvent l'altérer » (i). Il y a d'ailleurs, ajoute-t-il, d<is « variétés de crâne qui sonl communes à toutes sortes de personnes, même hors les cas d'aliénation ; il faut par conséquent en faire abstraction dans les recherches sur les aliénés, et ne point prendre pour cause déterminante ce qui n'est qu'une forme accidentelle et coïncidente avec la manie » (2). Pour mesurer plus aisément les dimensions du crâne, « j'ai fait, dit-il, construire un parallélépipède tel que les deux plans verticaux, et qui se coupent à angles droits, sont fixés d'une manière stable sur le plan horizontal, tandis que les deux autres plans verticaux peuvent glisser en conservant leur parallélisme respectif avec les deux premiers, et s'adapter ainsi aux divers volumes des têtes ; le plan supérieur et disposé sur le sommet de la tête, est libre et prend une position horizontale à l'aide d'un niveau. Par cette disposition, les distances respectives des plans parallèles donnent les idées les plus précises qu'on puisse se former des trois dimensions de la tête, en faisant attention d'ailleurs que le plan antérieur ne descend pas audessous de l'apophyse du coronal, pour laisser avancer les os de la face. Quand le sujet est vivant, je me sers d'un compas courbe pour déterminer les dimensions respectives de la tête et du crâne. On a par là un objet de comparaison pour les crânes de diverses formes et de divers volumes » (3).
Les questions de médecine légale concernant les aliénés avaient attiré l'attention de Pinel, et il projetait de publier un ouvrage sur ce sujet ; en attendant il avait adopté la ligne de conduite suivante : « Dans les rapports juridiques sur les aliénés, je m'en tiens en général à l'histoire simple des faits observés sur la maladie, sans vouloir prévenir les jugements des tribunaux » (4).
(1) Mémo ouvrage, lre ('dit., an IX, p. III.
(2) Loc. cit., p. 112.
(3) Loc cit., p. 118.
(4) Mémoires de la Société médicale ci 'Emulation de Paris, 1817, t. VIII, p. 683.
Telle est, brièvement résumée, l'œuvre de Pinel en médecine mentale. Rompant avec des coutumes anciennes et barbares, il a fait considérer les aliénés comme des malades qu'on doit traiter. Le premier il a brisé leurs fers ; il les a rendus à l'air, à la lumière. Grâce à lui, les cabanons infects où croupissaient ces malheureux, ont fait place à des loges propres et salubres. Les malades cou liés à ses soins et désormais traités suivant les règles de la raison et les lois de l'humanité, furent l'objet de sa sollicitude inquiète et vigilante pendant toute la durée de leur affection et de leur convalescence. C'est pour cela qu'avec juste raison on l'a surnommé le bienfaiteur des aliénés. Jamais Esquirol, son élève le plus illustre et le plus aimé, ne parlait de lui sans dire : le grand Pinel.
Bien des travaux et des plus considérables ont été publiés depuis cette époque. La science mentale a changé de face pour ainsi dire ; mais nous aurions tort de négliger les écrits de nos maîtres ; édifiés sur ce qu'ils ont fait, nous n'en lirons qu'avec plus de finit ceux des auteurs contemporains.
En terminant cet le étude, nous ne croyons pouvoir mieux faire que de rapporter l'appréciation suivante d'un médecin allemand (i) sur Pinel et son œuvre : « Les services de Pinel, considéré connue réformateur de la méthode de traiter les aliénés, sont bien plus considérables qu'au point de auc de la théorie même des maladies mentales. 11 doit être regardé parmi les modernes comme le fondateur d'une méthode adéquate du traitement moral des fous, méthode déjà exposée plus tôt dans les écrits des Allemands, mais dont il fit le premier l'application. Il brisa les fers et les chaînes des aliénés, les traita avec humanité, fraternellement. Son influence s'éteudit si loin que toute l'Europe rougit du traitement inhumain des aliénés. C'est ainsi qu'il fut le sauveur, non seulement de ceux qui se trouvaient internés dans les asiles dont il était le chef, mais encore de tous les autres qui, jusqu'à lui, avaient langui dans les
[\) Fkiedheich.
OEUVRE DK PHILIPPE PINEL. \l\'A
chaînes. Après avoir donné séparément quelques mémoires, il écrivit enfin son ouvrage complet où se trouvenl consignées toutes ses vues el ses opinions, et dont ce qui snil en particulier mérite d'être retenu. Il faut préalablement remarquer qu'il n'\ a point lieu de s'inquiéter de l'épithète philosophique qui accompagne le titre ; car Pinel lui-même, en maints passages de son livre, engage les médecins <jni se livrent à l'étude de cv> maladies, à éviter les recherches philosophiques profondes, et il recommande sans cesse l'observation pure et fidèle. Lui-même leur donne excellemment l'exemple, en leur offrant une expérience et une thérapeutique épurées ayant pour base la connaissance de la nature de l'homme, et c'est à bon droit qu'il mérite le jugement favorable qu'ont porté sur lui la plupart des critiques qui ont apprécié son ouvrage » (i).
Juste au fond, quant à l'ensemble, ce jugement est pourtant entaché de partialité au point de vue international. Que Pinel ait profité des auteurs anglais antérieurs et contemporains, qui voudrai! le contester ? Qu'il ait mis à contribution les auteurs allemands, dont les écrits étaient moins répandus, il y a peu d'apparence. Pourquoi les Allemands s'empressaient-ils de traduire les ouvrages et opuscules anglais concernant la folie ? Peut-être parce que la littérature médicale allemande n'était pas riche dans l'espèce, en dehors des thèses doctorales des Universités, notamment de celles de Halle el de Gœttingue (2) ? C'est beaucoup d'avoir reconnu que le vrai réformateur fut celui qui réalisa la réforme par sa propre initiative, avec l'autorité qui vient de l'expérience, d'abord à Bicêtre, puis à la Salpêtrière. Pinel fut, à la lettre, le libérateur des aliénés, et nul n'a mieux mérité d'euv depuis Jean Wier. Il est douteux (pie Pinel ait rien emprunté aux Allemands, tant an point de vue
(h Lehrbucb einer Litcrârgeschichte der pathologie und thérapie der psychischen krankheinten. Wurtzbourg-, 1880, p. 442.
(2) C'est (railleurs l'opinion formulée par Pinel dans son Traité sur l'aliénation mentale, 2e (''dit., 1809. Introduction, p. 18.
thérapeutique qu'à l'égard du régime intérieur des asiles. D'autres avaient signalé les abus et indiqué les réformes. Pinel eut la gloire de travailler avec fruit à la suppression des uns et à la réalisation des autres.