Pinel thérapeute
On a reproché à Pinel d'avoir posé ce principe : « Une maladie étant donnée, déterminer son vrai caractère, et le rang qu'elle doit occuper dans un tableau nosologique. » Et comme
(1) Médecine cti)iique, t. X, 1802, p. 338.
(2) Hippocratis aphovis?ni. Sectio I.
il opposait cette formule à celle de Pitcairne : « une maladie étant donnée, trouver le remède », certains en ont conclu qu'il jugeait inutile toute intervention thérapeutique. Dubois d'Amiens va même jusqu'à dire : « Pinel avait insisté avant tout sur les avantages d'une classification naturelle des maladies, déclarant beaucoup plus utile et plus urgent d'assigner à une maladie sa véritable place dans un cadre nosologique que d'en trouver le remède ; assertion assez étrange et qui devait être sans doute beaucoup plus du goût des savants que du goût des malades » (i). Voyons si cette boutade de Dubois d'Amiens peut se justifier.
Pinel pense que, lorsqu'on a pu déterminer le genre particulier d'une maladie, c'est-à-dire la classer dans un cadre nosologique, on a déjà fait un grand pas dans la voie du traitement. Pour lui, les maladies aiguës ne sont que « des changements passagers, plus ou moins durables, dans les fonctions de la vie » (2). Dans toutes, il admet qu'il existe « une tendance de la nature, le plus souvent favorable, et quelquefois funeste » (3). Dans le premier cas, il lui paraît non seulement inutile, mais dangereux, de troubler cette évolution par une médication intempestive. Par contre, si les efforts de la nature, abandonnée à elle-même, ne peuvent triompher du mal, ou s'il vient à se montrer quelque complication, dès lors il faut agir. L'important en médecine, déclare-t-il, est de savoir observer et de déterminer <( les limites réciproques de ce qu'on appelle action et expectation » (4). Pour cela, on doit d'abord admettre : « que plusieurs ordres de maladies ont une marche régulière et une tendance favorable, qu'il faut seulement seconder avec prudence, tandis que les anomalies graves et les symptômes les plus dangereux d'un grand nombre d'autres demandent les
1) Eloges lus dans les séances publiques de l'Académie de médecine t. II, p. 183.
(2) Nosogvaphie philosophique, 6e édit., 1818, t. 1. Introduction, p. vi.
(3) Ibidem, p. vit.
^4) La Médecine clinique, t. X, p. 322.
efforts les plus actifs et les mieux dirigés, dans la vue de s'opposer, autant qu'il est possible, à une terminaison funeste » (i). Il esl ensuite nécessaire de savoir que « le mot agir, en médecine, comprend non seulement les préceptes du régime, mais peut s'étendre encore aux règles les plus minutieuses de l'hygiène entière » (2). Enfin, on doit bien se pénétrer de l'idée que <( les maladies aiguës les plus remarquables par une tendance vers une terminaison heureuse, sont loin de devoir être abandonnées aveuglément aux seules ressources de la nature ; elles demandent l'application des principes les plus éclairés et la surveillance la plus active, pour seconder les heureux efforts de la nature, et amener une guérison solide » (3). Il est doncfaux de prétendre que Pinel était opposé à toute thérapeutique ; mais il ne se défend pas d'avoir toujours éprouvé « un sentiment extrême de répugnance pour la polypharmacie et pour l'entassement arbitraire des objets de matière médicale » (4). Aussi, à l'hospice de la Salpêtrière, où il vivait auprès de ses malades, s'occupait-il activement de la direction d'un jardin où étaient cultivées un certain nombre de plantes médicinales, <( celles dont les vertus sont le moins équivoques et le mieux constatées. Je me borne en général à l'usage de quatre-vingts espèces simples que j'emploie souvent seules ou combinées au nombre de deux, soit en infusion, en décoction ou en substance ; et dès lors, il m'est loisible d'en graduer les doses, de les augmenter ou de les diminuer, sans que je puisse guère me méprendre sur leurs effets » (5). Voici les substances d'origine végétale auxquelles Pinel recourait à l'occasion : huile d'olive, véronique, sauge, valériane, safran, sucre, orge, chiendent,
(1 Dictionnaire des sciences médicales en 60 vol. Article agissante (Médecine), t. I, 1812, p. 192.
(2) Ibidem, p. 193.
(3) Ibidem, p. 197.
(4) La Médecine clinique, p. 369.
(5) Ibidem.
grande consoude, bourrache, jalap, quinquina, bouillon blanc, douce amère, belladone, nerprun, jujubes, groseilles, raisin, grande gentiane, petite centaurée, carotte, ciguë, assa fcetida, angélique, cerfeuil, sureau, lin, ail, oignon, scille, aloès, riz, oseille, bistorte, canelle, camphre, sassafras, rhubarbe, gaïae, rue, alléluia, pavot, nénuphar, tilleul, girofle, pivoine, ellébore, petit chêne, menthe, hysope, menthe poivrée, mélisse, cochléaria, raifort sauvage, cresson de fontaine, navet, moutarde, guimauve, fumeterre, réglisse, citron, orange, pissenlit, chicorée sauvage, grande absinthe, arnica.
Quant aux médicaments d'origine minérale, il s'efforçait de les prescrire avec simplicité. « Je fais prendre, par exemple, les divers carbonates, soit de potasse, soit de soude, avec quelque infusion ou décoction végétale, de même que le carbonate avec excès d'ammoniaque cristallisé. Je fais aciduler aussi certaines boissons avec quelques gouttes d'un acide, sulfurique, nitrique ou muriatique. C'est dans les mêmes vues et pour remplir divers objets, que je prescris l'alcool, ou quelque eau alcoolisée, l'éther sulfurique, ou quelque oxyde de mercure, d'antimoine ou de plomb ; mais je préfère l'usage du fer ou de l'étain en substance et en poudre très fine. Je mets aussi au nombre des préparations chimiques les plus simples et les plus usuelles, le sulfate de soude, le sulfate de potasse, le sulfate de magnésie, le nitrate de potasse, le muriate de chaux, le muriate de soude, le muriate de baryte, l'acétite de potasse, l'acétite de plomb, l'acide acéteux, le tartrite acidulé de potasse antimonié. Mais en général, tous ces produits chimiques qui sont ou simples ou qui résultent de la combinaison de deux substances, sont donnés sous forme solide ou liquide, avec quelque infusion ou décoction végétale, de manière que je puisse en régler avec précision la dose, l'augmenter, la diminuer ou la suspendre ; éviter en un mot toutes les vacillations et les incertitudes qui résultent de la réunion, ou plutôt de l'entassement de plusieurs substances qui peuvent réagir les unes sur les autres, se décomposer ou s'altérer, et
laisser du doute sur l'origine des effets manifestes qu'elles produisent sur l'économie animale » (i).
Pinel avait pour principe d'éviter les médicaments trop dispendieux, aussi fut-il fort étonné de recevoir une lettre de la Commission des hospices, en date du 18 ventôse an IX, où il était insinué que la journée des malades s'élevait à 9 centimes à la Salpêtrière, tandis qu'elle n'en atteignait que 7 au grand Hospice d'Humanité. Après avoir revu tous les comptes de pharmacie, il adressa à la Commission des hospices une note détaillée prouvant que le prix de journée des malades, à la Salpêtrière, n'arrivait pas à 6 centimes. Ayant, dans les infirmeries, beaucoup de personnes âgées et très susceptibles aux influences des saisons, il considérait comme une économie déplacée « de leur refuser quelque julep ou quelque potion pectorale pour adoucir un peu leurs maux » (2). Dans l'emploi des remèdes, il n'envisageait que le seul intérêt des malades. « J'éloigne ceux qui sont superflus, disait-il, mais je conserve ceux que je crois utiles, et je ne crois pas avoir à invoquer sur ce point la magnificence nationale » (3).
De même que Pinel avait réagi contre l'abus de la polypharmacie, de même les émissions sanguines, telles que les pratiquaient nombre de ses collègues, répugnaient à sa raison. A Bicêtre et à la Salpêtrière, il avait vu arriver complètement exsangues et incurables les aliénés sortant de l'Hôtel-Dieu ; en effet, Bosquillon, médecin de cet hôpital, ordonnait avec une telle fréquence la phlébotomie, que les élèves avaient coutume de dire bosquillonner au lieu de saigner. Donc, dans les aliénations mentales, à moins de circonstances exceptionnelles, Pinel proscrivait les émissions sanguines. Dans les autres maladies, il y avait recours lorsqu'il les jugeait nécessaires. Ainsi, dans certains cas de pneumonie : « L'observateur attentif, dit-il,
(1) La Médecine ri inique, p. 327.
(2) Même ouvrage, p. 394.
(3 Même ouvrage, p. '.\(X\.
qui ne donne rien, ni à l'autorité, ni aux résultats vagues d'une expérience bornée, se dirige d'après le caractère de la maladie, et, si les symptômes sont modérés et qu'elle marche avec régularité, il est très sobre sur la saignée ; mais, si la respiration est très gênée et que les symptômes inflammatoires continuent d'être intenses, il ne balance point de la répéter, ou s'il croit son effet trop débilitant, relativement à la constitution de l'individu, il a recours aux ventouses scarifiées » (i). Il prescrivait aussi la saignée dans certains cas d'apoplexie, mais, contrairement aux habitudes reçues, ne l'ordonnait qu'avec les plus grands ménagements dans les fièvres dites primitives, raillant « les opinions injustes et meurtrières de ceux qui voient une prétendue compression du cerveau dans les symptômes d'une fièvre maligne, et qui ont recours à la saignée du pied. Je ne puis, sans frissonner, me rappeler les victimes de cette funeste pratique, que j'ai autrefois vues en suivant la pratique des hôpitaux » (2). Mais tous n'observaient pas la prudente réserve de Pinel, et les disciples de Broussais, anxieux de calmer les inflammations de nos pères, ont répandu le sang à flots.
Pinel a toujours attaché une importance primordiale aux règles de l'hygiène. 11 donnait à cet égard les plus sages conseils à tous ceux qui s'adressaient à lui. « Je t'exhorte toujours, écrivait-il à un de ses frères, de cultiver l'hygiène, qui est si intéressante pour prévenir les maladies. » La simple promenade de flânerie, si douce à tant de personnes, ne lui paraissait pas un exercice suffisant. « Que doit-on attendre, disait-il, d'un mouvement faible et monotone qui n'accélère ni la respiration, ni le cours des émanations insensibles de la surface du corps ? Il faut un exercice qui tienne plus de la course, qui se fasse à l'air libre, qui produise des secousses dans les viscères, et dont le terme soit un sentiment de fatigue. Je ne rappelle point ici
(1) Nosographie philosophique, lre édit., 1818, t. II, p. 476.
(2) Journal gratuit de santé, 1790, n° 2, p. 19.
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les exercices qui étaient si variés chez les Grecs et les Romains, mais nos mœurs éloignent de ces pratiques salutaires, et ne prendrait-on pas pour un beau rêve ce que Galicn raconte de lui-même, (pie, pour ne rien omettre à la loi des exercices, quand il se trouvai l aux champs en hiver, il s'occupait à fendre du bois ou à d'autres travaux champêtres » (i).
A l'époque où Pinel écrivait ces lignes, peu d'années avant la Révolution, la classe moyenne avait perdu le goût et l'habitude des exercices physiques. La paume, ce jeu si pratiqué dans l'ancienne France, qui n'a repris de vogue parmi nous qu'après s'être transformé et avoir changé de nom en Angleterre, était alors en baisse progressive. D'après un ouvrage récent (2), sur cent quatorze tripots que comptait Paris, en i6f>-, dix seulement restaient ouverts en 1780, malgré l'accroissement de la population. Les bourgeois ne pratiquaient plus guère le mail, ce dérivé de la crosse qui a produit, en se transformant, le jeu de billard, le croquet et le polo. Pinel regrettait tous ces exercices, si favorables à la santé, mais il n'osait les prescrire à ses clients, convaincu de prêcher dans le désert. Aussi s 'efforçait-il d'arriver au but par des moyens détournés, et il conseillait la lecture à haute voix ou la déclamation. « L'exercice de la voix, disait-il, a cet avantage qu'on peut s'y livrer, soit debout, soit couché, soit assis, dans l'intérieur de la maison ou en plein air, en évitant seulement que l'estomac ne soit trop chargé d'aliments. Le combiner avec la marche, c'est le rendre encore plus efficace. On sait que c'est le moyen qu'employait Démosthène pour acquérir des qualités physiques que la nature semblait lui avoir refusées. Il faisait des courses contre le penchant des coteaux, tandis qu'il prononçait avec force quelque harangue ou des vers que lui retraçait sa mémoire. Cet exemple
(1) Gazette de santé, 1784, n° 31.
(2 Les sports et jeux d'exercice dans l'ancienne France, par J.-J. Jusseraxd. Paris, 1901.
indique ce que peut le courage pour réformer même une constitution du corps vicieuse » (i).
A ceux qui, soucieux de ménager et leurs jambes et leur voix, ne sortaient qu'en carrosse et se faisaient faire la lecture, Pinel conseillait, pour l'ordinaire, une alimentation modérée, et, de temps à autre, une abstinence passagère. « L'aiguillon de la faim, qui en est la suite, débarrasse l'estomac d'une surcharge d'humeurs et ranime son action organique. Que l'on prenne de la nourriture quand l'appétit se fait vivement sentir, on éprouve je ne sais quel bien-être intérieur, quelle douceur d'existence ignorée et universelle. Les aliments, au contraire, quand l'estomac est dans une langueur apathique, restaurent moins qu'ils ne deviennent un poids incommode. Le désordre physique que l'on éprouve fait passer jusque dans le moral une morosité sombre, qui distille partout l'ennui et le dégoût de la vie » (2).
En résumé, Pinel conseillait, comme hygiène, une propreté rigoureuse, des exercices variés, une nourriture saine et prise avec modération. « Il existe, affirmait-il, peu de principes aussi destructeurs pour l'homme que les excès et la longue habitude des boissons alcoolisées. » Pour répandre mieux ces maximes, il comptait faire paraître un manuel d'hygiène ; dans une lettre, datée du 27 novembre 178/1, et adressée à son ami Desfontaines, il exposait ses projets. « Je travaille vivement à mon Hygiène, et pour essayer le goût du public, j'en insère de temps en temps quelques articles dans la Gazette de santé. Il me paraît même que l'on goûte beaucoup cette manière de la traiter qui paraît neuve... J'ai annoncé mon premier ouvrage d'hygiène sur la gymnastique médicale, et j'ai absolument à cœur de le finir et de le publier vers le printemps ou l'été. » Cet ouvrage ne fut jamais livré au public, pas plus que la pathologie générale et le traité de thérapeutique dont Pinel annonça plus tard, à diverses reprises, la prochaine publication.
(1) Gazette de santé, l78i, n° 31.
(2) .Même endroit.
L'hygiène, qu'il jugeait si utile pour maintenir l'état de sanlé, lui paraissait indispensable dans l'état de maladie. « De quelle importance, disait-il, n'est point le concours heureux de tout ce qui entoure le malade ! Exactitude scrupuleuse dans le service, air salubre, objets de propreté, affections douces, soins prodigués par la bienveillance ou l'affection la plus tendre. Que de fautes se commettent souvent en ces différents points ! Que d'écarts propres à contrarier les vues du médecin, et à rendre graves des maladies légères » (i).
Nous voyons donc que Pinel ne pensait pas, ainsi que le lui reproche Dubois d'Amiens, qu'il est beaucoup plus utile et plus urgent d'assigner à une maladie sa véritable place dans un cadre nosologique que d'en trouver le remède. Il se bornait à juger nécessaire une étude attentive de l'histoire des maladies, pour « éviter la médecine symptomatique » et ne pas prodiguer les médicaments à l'aveuglette. Nombreux étaient les médecins, parmi ses contemporains, qui, constatant chez un malade de la fièvre et des troubles gastriques, commençaient, sans plus ample examen, par prescrire les saignées et les purgations répétées, ajoutant ensuite quelques drogues tirées d'une pharma copée barbare. Pinel, ayant constaté de visu les résultats d'une telle pratique, en avait fait son profit. « Ce serait un grand et beau sujet à traiter en médecine, disait-il, que celui des maladies qui sont aggravées par un traitement inconsidéré et sans méthode, ou par un abus de remèdes, lorsqu'il aurait fallu se borner à une expectation sage et mesurée, ou, ce qui en diffère peu, à un usage extrêmement circonspect de certains médicaments simples » (2).
Il attachait aussi une extrême importance à l'influence morale que le médecin doit de suite s'efforcer d'acquérir sur le malade. « Il est un remède, disait-il, auquel j'ai donné toujours
I) Nosographie philosophique, Qe édit., 1818, t. I, p. 345. 2 La Médecine clinique, p. 391.
la plus grande part aux succès que j'ai obtenus auprès des malades ; c'est l'attention constante de me présenter à eux et de leur parler avec un visage ouvert et serein et un ton inébranlable de confiance. Avec quelle avide inquiétude les malades qui jouissent encore de leurs sens, cherchent dans les yeux du médecin ce qu'ils doivent espérer ou craindre » (i).
Malgré le dire de quelques critiques qui n'ont point pardonné à Pinel son aversion pour l'abus des drogues et des saignées, il fut aussi bon thérapeute qu'excellent clinicien.