‹ Aliénor, prieure de Lok-Maria (volume 2)Chapitre 1 sur 6 · VI A M. DE CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

VI A M. DE CHATEAUBRIAND

« Vous êtes plus heureux que moi, m'écriviez- « vous à Saint- Malo ; vous revoyez ma patrie, que « je n'ai pas visitée depuis cinquante ans... Je n'y « connais plus personne, et personne ne m'y re- « connaîtrait plus... Vous trouverez peut-être au « bord de la mer une pierre sans nom, préparée « pour me couvrir, dans un ilôt de sable, où j'ai dé- « siré reposer... Revenez-nous vite avec vos pré- « cieuses moissons... Vous ne doutez pas du plaisir « que nous aurons à vous revoir... »

Le moissonneur revient un peu tard, monsieur; mais il revient chargé d'épis, et il vous fait hommage de sa nouvelle gerbe.

Breton plus heureux que vous , en effet , il n'y avait pas longtemps que j'avais vu la Bretagne . Depuis mou pèlerinage à la recherche de notre Michel- Ange, j'avais encore dans Toeil Thorizon grandiose de nos côtes et la riante perspeclive de nos campagnes; mon oreille était encore toute pleine du doux écho de nos chansons celtiques, du grand bruit de nos forêts séculaires, et de la plainte intime de notre Océan sans repos; nulle image étrangère n'avait altéré dans ma mémoire ces souvenirs du pays que vous rendez si bien, monsieur! « Ces champs de genêts et d'ajoncs, dont les fleurs (( resplendissent comme des papillons d'or, ces

A M. DE CHATEAUBRIAND.) th

0 courtils fourmillant d'abeilles et d'oiseaux, où « les essaims et les nids arrêtent les enfants à clia- <( que pas, où le pommier, chargé de ses roses « nouvelles, ressemble à un gros bouquet de fian- « cées de village ; ces côtes bordées de tours à fa- « naux, de clochers de la Renaissance, de monu- « ments druidiques, et de châteaux en ruine; ces u campagnes pélagiennes étendues entre la terre « et la mer, frontières indécises des deux élé- « ments ; Talouette des champs volant à côté de « l'alouette marine ; la charrue et la barque, à uo « jet de pierre l'une de Fautre, sillonnant le sol et « les eaux; la lune, cette gouvernante de Tabime, « se levant sur les forêts pour se coucher dans « l'Océan ; les franges d'écume et les bancs variés (( de coquillages dessinant la lisière blonde ou verte (( des blés (1), » comme ce bas-relief trouvé par vous dans Ule de Céos, qui représentait les Kéréides attachant des festons à la robe de Gérés. J'avais toutes ces choses dans l'imagination, dans la têle et dans le cœur; et pourtant j'ai revu toutes ces choses avec autant de surprise que si je les eusse oubliées. — Admirable puissance du souve-

(1) Passages des Mémoires d'Otilre-Tombe — entendus à l'Abbaye-au-Bois — dans le salon de madame Récamier.

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